Entrevue avec Yanick Lahens, co-lauréate du prestigieux Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2020

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Par Robert Berrouët-Oriol

Dimanche 15 novembre 2020 ((rezonodwes.com))– À l’occasion de l’attribution à Paris, le 24 octobre 2020, du prestigieux Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2020 à la romancière et essayiste Yanick Lahens, le linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol, collaborateur régulier du journal Le National, s’est entretenu avec l’auteure de « Bain de Lune » (Prix Fémina 2014). Cette année, fait inhabituel, il s’agit d’un prix conjoint, le jury du prestigieux Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2020 ayant récompensé trois auteurs, Élie Stephenson (Guyane), Yanick Lahens (Haïti) et Alfred Alexandre (Martinique). Yanick Lahens est la première titulaire de la Chaire Mondes francophones créée par le Collège de France avec l’Agence universitaire de la Francophonie, l’AUF. Elle a prononcé le 21 mars 2019 sa conférence inaugurale qu’on peut retrouver sur le site du Collège de France. L’enseignement de Yanick Lahens au Collège de France est consigné dans le livre « Littérature haïtienne : urgence(s) d’écrire, rêve(s) d’habiter » (Éditions Collège de France / Fayard, 2019). Le linguiste Hugues Saint-Fort a fait une remarquable recension de ce livre dans l’édition du 20 octobre 2020 du journal Le National.

I / Présentation du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde

L’un des plus prestigieux prix de la Francocréolophonie, « Le Prix Carbet, porté par l’Institut du Tout-Monde, récompense chaque année une œuvre de la Caraïbe ouverte aux imaginaires et aux identités multiples en résonance. La créolisation du monde fonde la vocation du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde dont l’ambition consiste à :

  • contribuer à une meilleure compréhension des phénomènes et processus de créolisation,
  • favoriser la diffusion de l’extraordinaire diversité des imaginaires des humanités, qui s’expriment, se disent, se relayent et se relient, à travers la multiplicité des langues, la pluralité des expressions artistiques et des modes de vie nouveaux. La créolisation du monde se poursuit, l’humanité se révèle.

Au-delà de la langue, au-delà de la Caraïbe, le Prix Carbet contribue à la promotion d’une autre vision du monde, un monde ouvert, composite, un monde riche de ses mélanges et singularités, un monde éloigné d’un universel généralisant, un tout-monde. Le Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde, qui rassemble les sensibilités de nos pays autour des productions littéraires créolophones et francophones, veut contribuer à défendre et à illustrer l’unité-diversité (ainsi que sa première proclamation en 1990 le soulignait) de nos cultures caraïbes.

Fondé à l’initiative de la revue Carbet et placé sous la direction d’Edouard Glissant, qui en a réuni le jury, et concrètement pris en charge par Serge Domi et l’Association Carbet de 1990 à 1993, puis de 1994 à 2006 par Gérard Delver et l’Association Tout-Monde de Guadeloupe, et à partir de 2007 par l’Institut du Tout-monde, le Prix Carbet fêtait en 2009 sa vingtième année d’existence, période pendant laquelle, par un travail de reconnaissance, de mise en relation et d’enseignement, les membres du jury de ce Prix ont contribué à l’ouverture de nos réalités les unes sur les autres et à la reconnaissance de nos littératures. Pendant vingt-deux ans, le Prix Carbet de la Caraïbe a été présidé par Édouard Glissant, décédé en 2011. Lors de l’édition 2011 qui s’est déroulée en Guyane, les membres du jury, sous la présidence de la poétesse Nancy Morejon, ont confirmé et adopté définitivement une nouvelle appellation, fidèle au souhait d’Édouard Glissant : « Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde ». Le Prix Carbet est organisé tour à tour en Guadeloupe, en Guyane, en Martinique et en Île-de-France (et exceptionnellement l’édition 2014 s’est déroulée à Cuba). » (Source : site www.toutmonde.com)

II / Ce que dit le jury du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde à propos de l’œuvre de Yanick Lahens
Le jury du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde confirme un éclairage de premier plan sur l’ensemble de l’œuvre de Yanick Lahens et sur ce que cette œuvre, dans sa singularité, apporte au Tout-Monde. « Après la parution en 1990 de son essai critique sur la littérature haïtienne, « L’exil : entre l’ancrage et la fuite », Yanick Lahens est entrée dans la littérature en tant qu’écrivaine avec la sortie quatre ans plus tard d’un recueil de nouvelles, « Tante Résia et les dieux ». Depuis, se sont intercalés cinq romans, quatre recueils de nouvelles et un récit « Failles » autour du tremblement de terre de janvier 2010. Une œuvre solide et marquante. Une parole claire, limpide, sans bavures.
Le roman « Bain de Lune » paru en 2014 nous plonge dans l’univers de la paysannerie haïtienne par ses personnages vivants, complexes ; une vision très éloignée du regard distant et tant soit peu condescendant de l’ethnologue qui transparaît dans la plupart des romans paysans du 20ème siècle. Un roman qui nous rappelle la richesse et la complexité du monde paysan trop souvent marginalisé. Un roman plein d’humanité, où la vie cherche sa route. Ce roman fut consacré par le prix Fémina. Le dernier roman en date de Lahens, « Douces déroutes » qui sort en 2018 témoigne aussi de cette quête de vie et d’humanité.
Cette fois en plein univers urbain où le lecteur voit la capitale démentielle qu’est devenue Port-au-Prince, non pas dans une perspective voyeuriste mais comme lieu où la vie se bat, où la violence fait souvent sa loi, mais aussi où la joie, la créativité et les liens entre les êtres sont tout aussi vivants. Yanick Lahens nous livre les réalités d’Haïti sans essayer de « vendre » le pays aux amateurs d’exotisme. Tout simplement, ses textes, romans, nouvelles, essais présentent Haïti, la complexité de sa population, les défis immenses auquel il fait face, et la singularité de son histoire qu’on ne peut ignorer si on veut comprendre son évolution.
Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, en mars 2019, Yanick Lahens l’a dit clairement, « Dire Haïti et sa littérature autrement, c’est se demander, à travers les mots de ses écrivains et de ses écrivaines, quel éclairage peut apporter aujourd’hui au monde francophone, sinon au monde tout court, l’expérience haïtienne. » Le Jury du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout- Monde est fier d’attribuer à l’écrivaine Yanick Lahens le prix Carbet 2020 pour l’ensemble de son œuvre et sa contribution à une meilleure connaissance de la littérature et de la culture haïtiennes et ainsi à la représentation du monde caribéen en général et du Tout-Monde. » (Source : site toutmonde.com, 24 octobre 2020.)

III / Entrevue avec Yanick Lahens

(RBO) – Le jury du prestigieux Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2020 a bellement récompensé Yanick Lahens pour « l’ensemble de son œuvre et sa contribution à une meilleure connaissance de la littérature et de la culture haïtiennes et ainsi à la représentation du monde caribéen en général et du Tout-Monde. » S’agit-il, selon toi, d’une volonté de préserver des passerelles de convivialité et de solidarité entre les écrivains de la Caraïbe et de la Guyane ?

Yanick Lahens (YL) – Il s’agit en effet de préserver la pensée qui sous-tend l’esprit même de ce prix, celle d’Edouard Glissant. En marquer le trentième anniversaire par la désignation de trois auteurs, l’un de Martinique, l’un de Guyane et moi-même d’Haïti, c’est une manière de nous rappeler ce qu’est la Grande Caraïbe qu’il décrit si bien dans « Le discours antillais ». « Mais en réalité la colonisation a divisé en terres anglaises, françaises, hollandaises, espagnoles, une région peuplée en majorité d’Africains : constituant en étrangers des gens qui ne l’étaient pas ». Dans ce livre il déploie toute sa réflexion sur l’histoire de la région, ses langues, ses pratiques culturelles, l’oralité et l’écriture, la cohabitation du créole et du français, le multilinguisme et l’universalisme lié à sa théorie de la Relation à partir de ce lieu.

(RBO) – Les lecteurs assidus de ton œuvre sont unanimes à saluer tes remarquables talents d’écrivaine et la patiente rigueur de ton travail d’écriture. Le Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2020 que tu reçois cette année est-il un signal fort, un encouragement et un modèle, en direction des jeunes Haïtiens qui veulent produire des œuvres de qualité aussi bien en français qu’en créole ?

(YL) – Je ne pense pas à être un modèle ou vouloir l’être quand j’écris. Pas du tout. En écrivant, j’essaie de relier finalement deux manques, deux inaccessibilités, ce savoir intime qui est le mien et celui de personne d’autre fait de ma biographie, de mes émotions, de mon imaginaire, de mon intellect et ce manque inhérent que je ressens du monde et qui me pousse à ajouter des mots à la narration de ce monde. Rien n’est jamais certain, atteint ou définitif. On ne peut que s’approcher sans jamais toucher et ce savoir et ce manque. A force on se prend à ce jeu de laisser le tangible, le connu pour l’inconnu. Et d’autres qui me lisent retrouveront un peu de ce savoir et de ce manque inscrits finalement dans chacun de nous. C’est aussi cela le miracle de la littérature.

Je suis rassurée par la production des jeunes écrivains qui écrivent en français ou en créole en Haïti aujourd’hui. Il y a un nombre inimaginable d’initiatives (festivals, associations, maisons d’édition, concours) pour un pays en proie à des défis économiques, politique et sociaux de toutes sortes. Ce constat me confirme dans ce que j’ai toujours expliqué par le fait que nous sommes à la fois adossés à une tradition littéraire qui date de la fin du 18e siècle et à une culture populaire puissante forgée à partir d’une expérience historique particulière. Cette culture nous tient encore malgré les assauts répétés et souvent violents contre cette armature symbolique. La vie littéraire est vivante chez nous, en dépit de tout. Et aujourd’hui ne se limite pas à Port-au-Prince. C’est un paradoxe et une force. Une manière de regarder le malheur en face sans ciller.

(RBO) – Quel regard d’ensemble portes-tu sur la production romanesque et poétique haïtienne des trente dernières années ?

(YL) – Durant ces trente dernières années il y a eu des mutations intéressantes qui ont amené la production littéraire d’aujourd’hui. D’abord l’accès à l’école, quoi qu’on dise, de jeunes issus de milieux créolophones et une discrimination moindre par rapport au créole (aujourd’hui plus de 97% des émissions radiophoniques se font en créole) même quand les efforts d’un réel aménagement linguistiques manquent cruellement. C’est bien la preuve qu’une population n’attend pas toujours des reformes, surtout d’un état qui ne s’est vraiment jamais soucié d’elle. Elle avance à sa façon. Les jeunes écrivains issus de ces milieux écrivent en français sans la même culpabilité que leurs ainés, à cause précisément de cette centralité du créole et parce qu’à l’école ils et elles ont appris la maîtrise de l’écrit en français. Mais ils écrivent en créole sans le militantisme affiché de leurs aînés et avec une pratique plus ancrée puisqu’ils et elles sont, pour la plupart, issus de milieu créolophones contrairement à des écrivains comme Morisseau-Leroy ou Castera.

(RBO) – Dans l’une et l’autre de tes interventions publiques, tu soulignes avec raison que la littérature haïtienne contemporaine est polyglotte, qu’elle s’écrit en français, créole, anglais et espagnol. Au plan de la fabrique de la fiction, la question de la langue est-elle importante pour toi ?

(YL) – J’ai suggéré il y a déjà trente ans dans « L’exil » que la littérature haïtienne emprunterait des sentiers linguistiques inédits. Il y a incontestablement l’accès à l’école, que je mentionne plus haut, de nouvelles couches de la population qui va donner à la littérature en créole des assises plus larges à côté de l’autre littérature en français. Mais la migration (qui ne concerne pas seulement Haïti mais bien des pays du Sud) a modifié la question de l’usage des langues exclusif à un drapeau. Le cas d’Haïti est intéressant parce que quelques-uns de ceux et celles qui laissent le pays partent avec cet héritage littéraire dont je parlais et écrivent en anglais (je pense à Edwidge Danticat) ou en espagnol (je pense à Micheline Dusseck ou Jean-Jacques Pierre-Paul), deux langues majeures de la région. Ce qui nous oblige à repenser les notions de nationalité, d’identité que nous avons héritées du dix-neuvième siècle pour leur appliquer de nouveaux critères d’analyse.

Oui la question de la langue est importante. C’est la matière de mon travail. Tant que je ne sens pas la musique d’un texte je n’ai pas le sentiment que je l’écris. C’est comme trouver sa respiration, son rythme. Je suis aussi une romancière avant tout et j’aime introduire la complexité avec mes personnages, ce qui me semble être la justification même du genre. En ce sens Kundera dit juste. Dans le roman il y a l’appel du jeu, du rêve, du jeu et de la pensée.

(RBO) – Merci, Yanick Lahens, d’avoir aimablement répondu aux questions.

Propos recueillis par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue

IV / L’œuvre de Yanick Lahens
Romans
• Dans la maison du père. Paris: Le Serpent à Plumes, 2000.
• La couleur de l’aube. Paris: Sabine Wespieser, 2008; Port-au-Prince: Presses Nationales d’Haïti, 2008.
• Guillaume et Nathalie. Paris: Sabine Wespieser, 2013.
• Bain de lune. Paris: Sabine Wespieser, 2014.
• Douces déroutes. Paris: Sabine Wespieser, 2018; Port-au-Prince: Legs Édition, 2018.
Récit
• Failles. Paris: Sabine Wespieser, 2010.
Essai
• L’exil : entre l’ancrage et la fuite, l’écrivain haïtien. Port-au-Prince: Éditions Deschamps, 1990.
Nouvelles
• Tante Résia et les dieux, nouvelles d’Haïti (six nouvelles). Paris: L’Harmattan, 1994; Port-au-Prince: Legs Édition, 2019.
• La petite corruption (huit nouvelles). Port-au-Prince: Éditions Mémoire, 1999; Montréal: Mémoire d’encrier, 2003; Port-au-Prince: Legs Édition, 2014.
• L’Oiseau Parker dans la nuit (une nouvelle). Montréal: Plume & Encre, 2006.
• La folie était venue avec la pluie (huit nouvelles). Port-au-Prince: Presses Nationales d’Haïti, 2006; Port-au-Prince: Legs Édition, 2015.
• L’oiseau Parker dans la nuit et autres nouvelles. Paris: Sabine Wespieser, 2019.
Nouvelles et textes publiés dans des ouvrages collectifs
• « Bain de lune ». Dans Amérique (récits et fictions courtes, n° 2 de la série). Paris : Le Serpent à plumes et Philippe Starck, 1998.
• « La folie était venue avec la pluie ». Une enfance outremer (textes réunis par Leïla Sebbar). Paris: Seuil, 2001: 129-141.
• « L’homme du sommeil ». Paradis Brisé, nouvelles des Caraïbes. Collection Étonnants voyageurs. Paris: Hoëbeke, 2004: 133-144.
• « Port-au-Prince la dévoreuse ». Une journée haïtienne, textes réunis par Thomas C. Spear. Montréal: Mémoire d’encrier / Paris: Présence africaine, 2007: 195-198.
• « Qui est cet homme ? ». Haiti noir. Textes présentés par Edwidge Danticat. Paris : Asphalte, 2012: 247-253.
• « Juste un lieu humain ». Bonjour voisine, sous la direction de Marie Hélène Poitras. Montréal : Mémoire d’encrier, 2013: 85-86.
• « La petite corruption ». Une enfance haïtienne. Textes recueillis par Guy Régis Jr. Paris, Gallimard : 2017: 53-66.
• « Mon père, ce héros ». …des hommes et des ombres. Textes réunis et présentés par Dieulermesson Petit Frère. Port-au-Prince: Legs Édition, 2018: 67-73.

V / Auteurs haïtiens auparavant récompensés par le Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde
1991 Dany LAFERRIÈRE, « Une odeur de café », VLD.
1995 Emile OLLIVIER, « Les urnes scellées », Albin Michel, 1995.
1996 Félix MORISSEAU-LEROY, pour l’ensemble de son oeuvre.
1998 René DEPESTRE, pour l’ensemble de son oeuvre.
1999 Edwige DANTICAT, « La récolte douce des larmes » (The Farming of Bones). New York : Soho Press, 1998; Penguin, 1999 ; Jacques Chabert, trad. Paris : Grasset.
2002 FRANKETIENNE, « H’Eros-CHimères », Spirale.
2006 Georges CASTERA, « Le trou du souffleur », et « L’encre est ma demeure » [« Le trou du souffleur ». Préface de Jean Durosier Desrivières ; dessins de Georges Castera, Caractères, 2006. – « L’encre est ma demeure ». Anthologie établie et préfacée par Lyonel Trouillot, Actes Sud, 2006.]
2010 Évelyne TROUILLOT, pour « pour « La mémoire aux abois », Hoëbeke, 2010.
2013 Lyonel TROUILLOT, pour « Parabole du failli », Actes Sud, 2013.

2016 : Anthony PHELPS, pour l’ensemble de son œuvre.

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