Gangstérisation d’Haïti : Lettre ouverte au premier ministre Joseph Jouthe

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Port-au-Prince, mercredi 8 juillet 2020 ((rezonodwes.com))–

Monsieur Joseph Jouthe

Président

Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN)

En ses bureaux.-

Lettre ouverte

Monsieur le Président du CSPN,

Le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), préoccupé par la violation systématique des libertés d’expression et de réunion du peuple haïtien par les agents d’unités spécialisées de la Police Nationale d’Haïti (PNH) qui pourtant, font preuve d’une grande complaisance vis-à-vis des bandits armés,  s’empresse d’attirer votre attention sur cet état de fait, pour un redressement immédiat de la situation.

Monsieur le Président du CSPN,

Depuis un certain temps, vous avez initié un dialogue avec des membres d’organisations de la société civile, dans le but de débattre de la situation générale des droits humains dans le pays. Cette démarche, accueillie favorablement par ceux et celles qui prennent part généralement aux différentes rencontres, n’enlève rien à la gravité de ladite situation pas plus qu’elle n’amenuise la volonté du peuple de réclamer le respect de ses droits et libertés fondamentaux.

Et, parce que vous avez pensé à consulter les organisations de la société civile, le RNDDH estime que vous devez être parmi les rares membres de ce gouvernement à avoir au moins entendu parler des droits humains. C’est la raison pour laquelle, il vous adresse la présente communication.

Monsieur le Président du CSPN,

Le RNDDH vous rappelle que la situation chaotique dans laquelle vit le peuple haïtien témoigne de l’échec du président Jovenel Moïse et de tous les chefs de gouvernement qui vous ont précédé : les droits à la vie, à la santé, au travail, à l’éducation, à l’identité, à l’alimentation, à la sécurité physique et à un niveau de vie suffisant du peuple haïtien sont constamment violés sinon carrément ignorés.

Haïti patauge dans une grande misère. Les produits de première nécessité sont inaccessibles et la famine guette la majorité de la population alors que les actes de corruption au sein de l’administration publique savoir, surfacturation, opacité dans les dépenses de l’Etat, détournements et dilapidation de fonds publics, sont continuellement dénoncés.

Aujourd’hui, des personnes sont assassinées partout dans le pays, dans les quartiers défavorisés, en pleine rue, dans leurs résidences, etc. Cadres de l’administration publique, employés-es du secteur privé, commerçants-tes, chauffeurs de transport en commun, agents-tes de la PNH, écoliers-ères, citoyens-nes, hommes, femmes, enfants : Les autorités étatiques ayant à leur disposition agents de sécurité et agents de la PNH détachés mises à part, personne n’est épargné.

Pour les seuls mois de mai et de juin 2020, cinquante-quatre (54) personnes au moins ont été assassinées par balles ou à l’arme blanche, prouvant par-là que la Police Nationale d’Haïti (PNH) –  créée, selon l’article 269.1 de la Constitution haïtienne, pour la garantie de l’ordre public et la protection des vies et des biens des citoyens-nes, – faillit lamentablement à sa mission. 

Et, la gangstérisation du pays renforcée par la fédération des gangs armés avec la bénédiction des autorités au pouvoir, à la barbe du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN) que vous présidez, ont certainement aggravé la situation.

Il ne fait aucun doute que si elle existe, la politique de votre gouvernement en matière de sécurité publique est totalement inapte à établir et maintenir l’ordre sur le territoire national, contrairement aux vœux des articles 3 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et 9 alinéa 1er du Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques qui consacrent les droits à la sûreté et à la sécurité des personnes. 

Monsieur le Président du CSPN,

Lorsqu’offusqués, des citoyens-nes décident d’exiger le respect de leurs droits et libertés par ceux-là qui sont appelés à les garantir et à les réaliser, la Police Nationale d’Haïti (PNH) reçoit l’ordre formel de les attaquer, de les provoquer, de les prendre en chasse et d’attenter à leur vie dans l’objectif évident d’instaurer un climat de terreur dans le pays.

En effet, sur instigation du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN), le Directeur Général de l’institution policière, Normil Rameau  a ordonné que les deux (2) sit-in pacifiques organisés les 29 juin et 6 juillet 2020 par le collectif Nou Pap Dòmi devant les locaux du Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique soient dispersés par des agents de la Brigade d’Opération et d’Intervention Départementale (BOID), du Corps d’Intervention pour le Maintien d’Ordre (CIMO), de l’Unité Départementale pour le Maintien d’Ordre (UDMO) et même de la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ).  Les sit-in ont été dispersés avec violence.

A chaque fois, des tirs d’armes à feu ont été enregistrés et des tubes de gaz lacrymogène ont été lancés à profusion en direction des manifestants-tes qui pourtant n’avaient en mains que des banderoles et des pancartes sur lesquels étaient inscrits des slogans réclamant le respect et la réalisation de leurs droits et libertés fondamentaux.

Cependant, lorsque des bandits décident de faire sur la voie publique, une démonstration de leurs forces, armes en mains, la PNH est absente. En effet, le 7 juillet 2020, de nombreux hommes ainsi que des adolescents lourdement armés, en parade dans plusieurs rues de la capitale, ont bloqué la circulation automobile à Fontamara, au Boulevard Harry Truman, à La Saline, à Cité Soleil, au bas de Delmas et sur la route de l’Aéroport, ont tiré allègrement, semant une panique générale et tuant par balle au moins une (1) personne, sur la route de l’Aéroport.

Le G-9 a voulu, encore une fois, lancer un message clair à la population : Les gangs armés sont aux commandes et travaillent à la solde des autorités au pouvoir. Et, les virulents et très zélés agents d’unités spécialisées de la PNH, dont plusieurs sont aussi membres des gangs armés, ont reçu l’ordre de ne pas intervenir.

Monsieur le Président du CSPN,

Le RNDDH regrette infiniment qu’aujourd’hui encore le pays soit dirigé par de très mauvais apprenants qui ont beaucoup de mal à retenir les leçons d’histoire du pays. Les droits et libertés garantis par la Constitution haïtienne et par les différents instruments régionaux et internationaux, ratifiés par Haïti, ne constituent pas une faveur. Il s’agit d’acquis pour lesquels de lourds sacrifices ont été consentis. De même, le fait par des autorités étatiques d’armer des jeunes pour garder le pouvoir, n’a jamais stoppé le peuple haïtien.  

C’est la raison pour laquelle le RNDDH vous saurait gré de rappeler :

  • Au Directeur Général de la PNH, Normil Rameau que l’institution policière défaillante qu’il dirige ne doit pas s’en prendre à la population qui dénonce son inertie face aux nombreux cas d’assassinats enregistrés dans le pays et l’utilisation de ses matériels dans la perpétration d’attaques armées à l’encontre de ceux et celles qui vivent dans les quartiers défavorisés. La PNH ne peut non plus reprocher aux manifestants-tes ses trop nombreux agents qui sont enrôlés dans les gangs armés et/ou protègent ces gangs au détriment de la population. Au contraire, elle doit s’atteler à rechercher les bandits ainsi que tous autres contrevenants à la Loi et à les déférer par devant autorités judiciaires pour les suites de droit.
  • A l’Inspecteur général en chef de la PNH, Hervé Julien, que le pays en général n’a que faire de sa magnanimité vis-à-vis des agents de la PNH dans la perpétration d’actes de violation des droits humains. Il attend de lui la prise de sanctions sévères à l’encontre de tous policiers ayant accepté d’obéir aux ordres manifestement illégaux de s’attaquer aux manifestants-tes pacifiques et de ne pas intervenir lorsqu’il s’agit de bandits armés qui décident de faire une démonstration de leurs forces, ce, quels que soient les grades et rangs de ceux qui ont passé ces ordres illégaux.
  • Au Ministre de la Justice et de la Sécurité Publique Maître Lucmanne Délille, qu’il ne peut de son côté développer une hostilité vis-à-vis de la population haïtienne alors qu’il avait péremptoirement déclaré dans plusieurs médias qu’il mettrait fin rapidement à cette insécurité chronique qui sévit dans le pays et à l’impunité dont jouissent les chefs et membres de gangs armés.

Le RNDDH en profite pour souligner à votre attention que la Constitution en vigueur et la Loi régissant la matière n’indiquent aucune zone interdite aux manifestations des rues en Haïti. Par conséquent, la rue où se trouvent les locaux du Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique n’appartient pas en propre à Maître Lucmanne Délille ni à aucun autre membre du CSPN. Il s’agit d’une voie publique où des réunions et manifestations peuvent être tenues. Et, seule une amélioration de la situation sécuritaire du pays et la fin de l’impunité empêcheront la réalisation de mouvements dénonçant les incompétences de votre gouvernement.

Et, puisque vous-même, en tant que président du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN), vous ne pouvez fermer les yeux sur les nombreuses dérives plus haut décrites, le RNDDH vous recommande de corriger ce qu’il convient désormais d’appeler le fiasco sécuritaire en Haïti caractérisé par la protection des gangs armés par votre gouvernement et de mettre fin immédiatement aux actes de répression orientés vers la population haïtienne qui, en manifestant pacifiquement, ne fait que rappeler aux autorités étatiques, leurs responsabilités et leurs promesses vis-à-vis d’elle.

Espérant que suite favorable sera donnée à la présente, le RNDDH vous transmet, Monsieur le Président du CSPN, ses distinguées salutations.

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Pierre Espérance

Directeur Exécutif

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