La ville, un concept à aborder avec précaution

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Lundi 12 août 2019 ((rezonodwes.com))– Les villes occupent aujourd’hui une place de choix dans les débats et dans les écrits des théoriciens et des professionnels d’horizons différents. Les façons d’aborder les villes sont multiples, selon son champ de savoir ou encore selon les rapports que l’on entretient avec elles.

Les villes éveillent la curiosité scientifique du fait de la rapidité avec laquelle elles se développent et se transforment et aussi du fait de leurs modes d’appropriation de plus en plus variés. Paul Claval (1) explique que : “La ville est un tout complexe qui conditionne les divers phénomènes qu’il appréhende ; il lui faut la comprendre, la raisonner, la plier aux règles des constructions logiques, pour pouvoir déboucher sur des explications complètes.”  La ville ne laisse pas indifférent. Elle interpelle. Comprendre les sociétés aujourd’hui c’est comprendre les villes. Saskia Sassen (2) parle de ville globale pour montrer le rôle majeur que jouent les villes dans les transformations (économiques, politiques, culturelles, etc.), et les innovations qui arrivent dans les sociétés. 

Si l’on reconnaît que les villes sont les principaux acteurs des changements qui s’opèrent dans le monde, mais la vision de la ville ne fait pas l’unanimité. Les arguments pour expliquer, pour comprendre la ville divergent. La ville dans ses structures (pour certains) ou dans son absence de structures (pour d’autres) reste un objet d’étude intéressant soumis à de multiples interprétations. 

Il faut reconsidérer la manière d’aborder les villes. Chaque ville est une entité distincte, chaque ville à sa personnalité et des éléments qui font sa particularité, malgré les similitudes qu’elle peut avoir avec une autre ville. Même s’il faut reconnaître que les caractéristiques particulières d’une ville ne peuvent pas empêcher d’y voir ou d’y apprécier un certain ordre. Les perspectives d’analyses doivent tenir compte des particularités qui sont propres à une ville et de ce que les acteurs veulent en faire consciemment ou inconsciemment.

La ville, à la recherche d’un consensus

 La ville intéresse à la fois, géographes, sociologues, économistes, historiens, architectes, urbanistes, etc. Ils sont tellement nombreux les spécialistes dans les débats sur la ville qu’il n’est pas possible d’arriver à un consensus sur la façon de percevoir la ville, ou encore sur une ville type qui mettrait tout le monde d’accord. Les discours théoriques normatifs sur la ville viennent de partout, chacun y met sa vision, sa sensibilité, sa façon d’approprier l’espace et surtout son bagage scientifique et technique. Dans la ville chacun a ses expériences, chacun voit la production de l’espace différemment, d’où des théories urbaines différentes, voire contradictoires à différents moments. 

L’ampleur que prennent les agglomérations aujourd’hui alimente encore plus les débats. La ville est au cœur de tous les mouvements et de tous les changements. C’est le lieu d’avant- garde par excellence. Dans les agglomérations aujourd’hui, ils sont nombreux les enjeux sociaux, environnementaux, économiques, etc., ils sont compris et analysés différemment selon les spécialistes et selon aussi les périodes dont se réclament différents auteurs.

Pour Hertzog et Sierra (3): « La ville, l’urbain sont des notions qui renvoient à des lieux et à des aires, à des sociétés inscrites territorialement, à des formes spatiales, à des paysages, à des polarisations et à des distances particulières.» La ville est un objet d’étude qui est très compliquée. Depuis la forme urbaine en passant par les activités diverses (économiques, culturelles, sociales, etc.), les mobilités permanentes pour aboutir au jeu des acteurs privés comme publics dans le cadre d’une gouvernance de plus en plus participative. 

Les villes en Haïti dans le contexte post-moderne. 

La ville postmoderne peut se définir comme l’aboutissement de la ville moderne. La démarcation de la ville post-moderne de la ville moderne a débuté depuis la deuxième moitié du 20e siècle. C’est une rupture ou une remise en question des modèles structuralistes et marxistes. Dear Michel et Steven Flusty (4) présentent une certaine illustration de la ville post-moderne basée sur une forme d’organisation.

La ville de Los Angeles est prise comme exemple, où on est en présence d’un nouveau modèle de développement par rapport aux autres métropoles étatsuniennes plongées, jusqu’alors, dans le modernisme, avec un centre ayant pour fonction principale, les affaires. Pour ces auteurs, c’est un projet fondamentalement capitaliste avec la production et la consommation qui se réalisent à grande échelle. D’où une rupture de l’école de Los Angeles avec celle de Chicago. 

La ville postmoderne a pris toute une autre dimension, elle se donne une nouvelle identité, une nouvelle structure. Elle est en rupture avec l’homogénéité de la ville moderne. Elle se distingue de cette dernière par son hétérogénéité. La ville postmoderne se donne d’autres fonctions, elle se donne une plus grande liberté d’actions et de choix. C’est une nouvelle réappropriation de l’espace qui s’opère. 

Cette nouvelle forme d’appropriation que vont connaître les espaces va déboucher sur une nouvelle conception des villes dans un aménagement du territoire différent ; villes avec lesquelles les individus vont s’identifier plus facilement. Pierre Hamel et Claire Poitras (5) précisent que : “La ville postmoderne se distingue de la ville moderne par les éléments suivants : organisation urbaine polycentrique opposée à une forme structurée autour d’un noyau central fort; fragmentation, éclectisme et pastiche opposés à la standardisation des formes et des innovations formelles caractéristiques de l’urbanisme moderne ; prédominance, enfin, des aspects ludiques et théâtraux opposés aux activités productives traditionnelles.”

Aujourd’hui, les villes ne sont plus considérées seulement en termes de populations ou de recettes fiscales. Les villes sont appréciées en termes d’offres de projets et d’innovations  dans le cadre d’une gouvernance urbaine. Cette gouvernance, par le biais d’actions collectives, doit permettre à la ville de se faire une bonne image et de se positionner comme modèle d’organisation et de cohérence. La ville devient ainsi un espace de production et aussi un espace stratégique pouvant permettre l’innovation et la construction de réseaux. 

En Haïti, on est encore loin de ce projet de villes. Il faut sortir des sentiers battus. Une ville n’est pas un espace rempli de personnes sans articulation et sans projets. Une ville est une chose sérieuse, qu’il faut penser, qui doit avoir une logique d’organisation et de fonctionnement, un gouvernement urbain qui met en relation tous les acteurs et qui crée un cadre pour les échanges entre ces acteurs (élus, entreprises privées, groupes associatifs, citoyens, etc.)  Nos espaces urbains doivent être donc (re) pensés.  

Hervé Saint Preux
Montréal, 11 août 2019. 

Bibliographie

1- Claval, P. (1968). La théorie des villes. In: Revue Géographique de l’Est, tome 8, n°1-2
2- Sassen, S. (2005). Introduire le concept de ville globale. Raisons politiques. No 15.
3- Hertzog, A. et Sierra, A. (2010). Penser la ville et l’urbain, les paradoxes de la géographie française. EchoGéo. 
4- Dear, M., and Flusty, S. (2002). Los Angeles as Postmodern Urbanism. In Fronm Chicago to L.A. CA. Thousand Oaks. 
5-http://classiques.uqac.ca/contemporains/hamel_pierre/modernite_et_posmodernite/modernite_et_posmodernite_texte.htm

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