Kettly Mars : «Écrire était un projet que je portais en moi depuis l’enfance»

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Née à Port-au-Prince en 1958, elle est l’une des auteures les plus populaires de la génération post 86. C’est par la poésie que Kettly Mars s’est fait remarquer en 1990. Dès lors, elle a commencé à écrire des nouvelles et a reçu le premier prix du Concours Jacques-Stephen Alexis de la Nouvelle en 1996.

Elle a signé une vingtaine de livres, alors que son écriture n’a cessé de développer un réalisme merveilleux avec des œuvres romanesques qui nous plongent dans le syncrétisme, l’érotisme, le néolibéralisme, les traumatismes de l’esclavagisme, et la dictature de papa Doc.  S’il faut du talent pour réussir, Kettly Mars fusionne son talent d’écriture et sa persévérance dans la lettre depuis son enfance pour être l’auteure de ses différents chefs d’œuvres.

Au cours d’une interview réalisée par Ricot Marc Sony en janvier dernier, l’auteure de Saisons sauvages nous raconte la genèse de sa vie d’écriture, ce qu’elle pense du mouvement féministe en Haïti et explique ce qu’un jeune doit faire, selon elle, pour se lancer dans l’écriture.

  • Comment est apparue la velléité d’écriture chez vous?

Ce n’est pas quelque chose qui arrive comme ça, du jour au lendemain. On se met à écrire parce qu’on a toujours été dévoreur(euse) de livres, parce qu’à l’école on aimait tout ce qui était littérature, poésie, écriture créative etc… Écrire était un projet que je portais en moi depuis l’enfance mais qui ne s’est concrétisé qu’assez tard. Il y a eu d’autres priorités comme apprendre un métier, travailler et gagner sa vie, se marier, faire des enfants… On pourrait dire que l’écriture aurait pu aussi être au cœur de ces étapes, mais dans mon cas, non. Il m’a fallu attendre, attendre que la vie me donne son signal, que j’atteigne ce point de maturité où j’étais sure de ce que je voulais. Attendre que le besoin d’écrire devienne une urgence. L’écriture est arrivée à un moment où elle m’a sauvée, comme une bouée que j’ai attrapée au milieu de la mer.

  • Vous êtes une écrivaine notoire en Haïti. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

D’abord, être écrivain tout court est un état ou une qualité qui m’a permis de me compléter, d’être une personne plus équilibrée, plus mature, plus sure d’elle-même, plus aventureuse. Il faut vraiment être sure de soi pour continuer, années après années, a produire une œuvre littéraire, particulièrement dans un pays comme le nôtre où l’environnement institutionnel et général n’aide pas beaucoup les artistes et créateurs.

Evidemment, après plus de trente ans d’efforts, je suis heureuse que mon travail et ma persévérance aient porté des fruits, que j’aie un lectorat qui m’apprécie, que mon nom soit connu en Haïti et au-delà de nos frontières. Cela fait du bien. Je suis surtout heureuse de pouvoir laisser une œuvre significative pour la littérature haïtienne.

  • Haïti a une insuffisance de maisons d’édition, où c’est toujours très rare pour que les jeunes trouvent une maison d’édition pour se faire éditer, même s’il a du talent. Quelle a été votre réaction en découvrant que vous alliez être éditée ?

Oui, l’édition est la grande frustration, en Haïti et dans tous les pays du monde. Ce qui veut dire que la qualité, le talent, l’originalité, le travail doivent être au rendez-vous si on veut se mettre en position d’attraper la chance d’une édition. La compétition est rude, partout.

En ce qui me concerne, j’ai eu la possibilité d’autoéditer mes (5) premiers livres en Haïti, deux recueils de poésie, deux recueils de nouvelles et un premier roman. Cela veut dire que j’ai payé moi-même tous les frais de fabrication des ouvrages et je les ai mis en vente en librairie. J’ai pu le faire parce que je travaillais et disposais de moyens de le faire, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Et c’est à partir de là qu’on a commencé à me découvrir dans le milieu haïtien.

Quand j’ai eu la chance de trouver un éditeur français intéressé à publier mon roman L’heure hybride, alors je suis passée à une autre étape. C’était l’éditeur d’un ami écrivain et il m’avait recommandée à ce dernier. Tout s’est passé bien vite et depuis j’ai publié 8 romans en France. Evidemment, cela fait beaucoup plaisir, mais cela ne veut pas dire que tout est facile et qu’on va se faire des masses d’argent. Il faut faire comme si cela n’avait pas trop grande importance, rester soi-même et continuer de produire avec la même sincérité.

  • Votre dernier roman L’ange du patriarche (Mercure de France, 2018) est un roman qui verse dans le syncrétisme chrétien/vodou. Quel message vouliez-vous transmettre ?

D’abord et surtout, je voulais écrire un roman à suspense, un roman noir, un roman d’épouvante. Je suis un écrivain qui aime explorer d’autres styles, d’autres univers, d’autres territoires. Je ne veux pas toujours rester dans ma zone de confort, je cherche des « challenges », à me poser des défis et les relever. Et pour écrire un roman d’épouvante, quel meilleur univers pour un écrivain haïtien que celui de notre spiritualité hybride, faite de magie, de légendes, de réalisme merveilleux, de superstitions ?

A part de cela, s’il y a un message qui m’importe dans ce roman, ce serait celui de la tolérance religieuse qui malheureusement fait défaut dans notre pays. L’intolérance au niveau des croyances des uns et des autres est responsable chaque jour de graves dérives.

  • Dans le roman Saisons sauvages (Mercure de France, 2010) vous parlez de la dictature qui élimine les opposants, une période affligeante de l’histoire d’Haïti où la réalité était très dure pour l’intelligentsia du pays. Il semble que le fait historique soit pour vous une source d’inspiration.

En effet, et ce pour deux raisons. La première raison c’est qu’en Haïti nous connaissons un déficit de mémoire terrible. L’Histoire est peu et mal enseignée. Les jeunes Haïtiens aujourd’hui ne savent pas ce qu’ils sont, ne comprennent pas ce qui les amenés dans leur situation actuelle. On fait l’impasse sur la vérité historique. Chaque groupe au pouvoir trafique l’histoire selon ses besoins. L’école ne joue pas son rôle d’éduquer, d’expliquer et de transmettre la mémoire objectivement. La deuxième raison c’est que le roman, ou même la nouvelle, est un medium de transmission qui rend la mémoire accessible aux lecteurs. C’est une histoire qu’on raconte dans laquelle on fait intervenir des faits, on donne des explications, mais tout cela est enrobé de la vie des gens, on les voit vivre, souffrir, aimer, subir les méfaits d’une dictature ou d’une catastrophe. On peut donc s’identifier à eux et comprendre à travers leurs expériences ce que c’était vraiment un moment particulier dans l’histoire d’une nation.

  • Comment voyez-vous le mouvement féministe en Haïti ?

C’est un mouvement qui a joué un rôle important et déterminant dans l’émancipation de la femme haïtienne à partir de la seconde moitié du vingtième siècle. Et aujourd’hui encore, le mouvement féministe haïtien est très dynamique tant au niveau de l’éducation, de la législation que du support aux femmes en difficulté. Malheureusement, les limitations structurelles et économiques du pays font que les actions de ce secteur sont encore relativement limitées.

  • Avez-vous des conseils pour des gens qui ont une ambition littéraire ?

C’est quoi avoir une ambition littéraire ? Si c’est un besoin d’être publié à tout prix et le plus vite que possible, je n’ai pas de conseils pour ces personnes là. Il n’est pas donné à tout le monde de devenir écrivain(e), comme il n’est pas donné à tout le monde d’être virtuose du piano ou du saxophone. L’art est difficile.

L’écriture est un apprentissage. Une école de patience. Pour développer des qualités d’écriture, il faut beaucoup lire, lire de tout, tout le temps. Il faut écrire certes, mais se dire que cela prend des années pour s’améliorer, développer son style, sa maturité, son expérience. Evidemment, il y a un début à tout, mais ce n’est pas parce qu’on débute qu’on doit se satisfaire de choses médiocres. Celui qui a vraiment le talent persévère. Il écrit, il déchire sa feuille et recommence, sans cesse.

Ricot Marc Sony

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