Réinventer Haïti : quelle alternative ?

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Par Abner Septembre, Sociologue

Dimanche 17 mars 2019 ((rezonodwes.com))– Le pays est dans l’impasse. On a presque tout essayé. Ça n’a jusqu’ici pas permis au pays de se libérer, de se construire et de se développer. Une minorité mafieuse a choisi de le crucifier au profit de ses intérêts mesquins, contre le bien-être généralisé.

Elle occupe l’arène du pouvoir ou met sa marionnette au pouvoir pour continuer à piller, à exploiter et à maintenir le peuple dans la servilité. Malgré l’indépendance, le pays n’est pas sorti de l’esprit colonial. Le nouvel ordre politique mondial porte le nom de démocratie, un système de gouvernance qui passe mal en Haïti et qui fonctionne à plusieurs vitesses selon le paysage dans lequel il s’applique.

Tous les indicateurs sont au rouge. Haïti est au dernier rang dans les classements internationaux, à commencer par sa capitale qui est classée 228e /231 villes du monde en matière de qualité de vie [Le Nouvelliste, No 40791). Les conditions de vie de 85 % de la population se sont détériorées. C’est le même constat pour l’environnement physique, dont 85 % sont des bassins versants fortement dégradés, et pour d’autres domaines. C’est en fait l’échec de l’élite politique, économique, financière et intellectuelle, qui n’a pas su faire décoller le pays et qui monopolise le pouvoir.

Dix raisons entre autres qui illustrent cette faillite : i) incapacité de dialoguer pour pacifier le pays et édifier une nation ; ii) méfiance et traîtrise (un vrai panier de crabes et de Conzé) ; iii) corruption ; iv) paresse et parasitisme ; v) avarice ; vi) irresponsabilité ; vii) arrivisme et égoïsme ; viii) acculturation et mépris du peuple ; ix) manque ou absence de patriotisme ; x) caméléonisme.

C’est Cicéron qui écrivait dans son ouvrage De officcis que « le désir de gloire arrache la liberté d’âme vers laquelle doit tendre tous les efforts des hommes magnanimes ». Ce à quoi Saint Thomas d’Aquin ajouta « que le propre d’une âme vertueuse est de mépriser la gloire pour le maintien de la justice ».

Par sa passivité, l’élite prodigieuse a aussi failli à son rôle d’éclaireur, de guide et d’artisan du progrès. Si on pensait le monde comme Albert Einstein, on dirait certainement qu’il est dangereux, non d’abord à cause de ceux qui font du tort, mais plutôt à cause de ceux qui regardent et qui ne font rien. Il faut sortir de ce système pourri et construire le pays selon un autre schème de valeurs qui permettra de viser idéalement l’intérêt et le bien-être collectifs. Je ne suis pas un iconoclaste, ni un naïf, ni un rêveur, ni un fou. Mais, prenez un moment et pensez à ce qui parait à première vue impossible ou inimaginable : par exemple, Haïti exister sans ONG et sans la manne du don. Notre faiblesse est peut-être notre volonté de jouissance. Le Rwanda a pris les mesures qu’il faut et est à présent un pays sur la voie du progrès.

Nous sommes une société dans laquelle le peuple semble être depuis quelque temps en quête de changement. C’est pourquoi il a participé lors des dernières élections au choix de nouveaux profils, hors des sentiers battus des politiciens traditionnels. Cependant, pour être toujours à bord, ces derniers ont déployé de nouvelles stratégies : a) infiltrer d’une façon ou d’une autre le pouvoir pour sauvegarder leurs privilèges et protéger ceux de leurs acolytes ; b) se mettre en opposition et développer une capacité de nuisance pour être toujours en mesure de marchander des privilèges, sans jamais travailler à construire la base.

Finalement, il n’y a pas sur la scène un vrai parti politique fort qui fait la différence : absence d’idéologie, d’ancrage et de construction. Ce qu’on constate parfois après les élections, ce sont des cas de défection et d’opportunisme liés à une volonté de s’enrichir rapidement au détriment du bien commun et de jouir des privilèges du pouvoir, tout en frustrant le peuple aux conditions déjà très précaires. Face à cette situation de chaos et partant du principe de l’exception qui confirme la règle, il faut compter avec les réserves du pays. Alors, pensez-vous qu’un paysan (homme ou femme) peut être une alternative ?

Voilà une question qui sans doute vous surprend, parce que vous croyez que vous êtes les seuls héritiers du trône, eu égard à vos expériences politiques et à votre position sociale dominante. Aussi, une question qui vous choque, parce que vous regardez toujours le paysan comme un gros orteil. Vous êtes profondément déçus comme cet agronome qui, après avoir fait 60 km, a choisi vertement de rebrousser chemin quand il a appris que les services d’orientation ethnobotanique qu’il demande seront fournis par un paysan. C’était pour lui une insulte à ses 25 ans d’étude. Détrompez-vous. Vous serez étonnés de voir qu’il réussisse là où vous avez échoué, même quand vous tentez de le piéger et de le déstabiliser, parce que tout simplement il est guidé par une autre attitude. Alors, quel doit être le profil ?

A bien analyser le drame actuel du pays, on peut rapidement se rendre compte que le niveau intellectuel n’est ni le premier ni le plus important facteur pour bien diriger et être performant. Il faut d’abord une équipe, porteuse d’une vision progressiste et pragmatique, une équipe compacte qui parle le même langage et partage une complicité positive. Le style de leadership qu’il faut est celui qui priorise l’intellect, la capacité d’éveil, la conscience patriotique, la volonté tant de protéger le patrimoine collectif que de respecter les règles et les institutions régaliennes de l’État, la rage de réussir et l’amour de servir sans rien attendre en retour.

Paysans et réserves saines de tous les coins d’Haïti, réveillez-vous, mobilisez-vous et unissez-vous dans une alliance féconde pour gouverner le pays autrement. Dix raisons pour lesquelles il faut cette alternative : i) le paysan est celui qui n’a pas d’ambition de pouvoir pour lui-même ; ii) le paysan est celui qui incarne encore les valeurs de solidarité et de partage, dans lesquelles les notions d’inclusion et de famille gardent encore dans la pratique leur sens propre ; iii) le paysan est un producteur, donc apte à prioriser la production nationale ; iv) le paysan fait partie des espaces majoritaires marginalisés et maltraités, donc apte à réhabiliter et protéger les conditions des femmes, de nos montagnes et de notre environnement ; v) le paysan est celui qui a supporté le pays de sa sueur et de son âme, sans se soucier de lui imposer une facture, preuve d’un grand amour ; vi) les réserves saines du pays sont les personnes très cultivées dotées d’une grande moralité, d’expériences avérées et qui croient dans le pays ; vii) des gens qui ont accepté de vivre modestement, voire dans la crasse, pour ne pas souiller leur nom et déshonorer leur famille et leurs amis ; viii) des hommes et des femmes intègres capables de privilégier l’intérêt du pays dans les négociations avec l’international et de le convaincre d’être avec eux du bon côté ; ix) ce sont des gens qui ont l’étoffe d’hommes et de femmes d’état, qui croient dans la bonne gouvernance, dans la justice sociale et l’accès équitable de tous aux avantages ; x) ceux qui ne pratiquent pas la chasse aux sorcières, mais qui sont capables de réintégrer les repentis désireux de servir dignement leur pays, et aussi de neutraliser toute infiltration insidieuse.

Alexis de Tocqueville écrivait dans son ouvrage De la Démocratie en Amérique : « Tant qu’a duré l’esprit de famille, l’homme qui luttait contre la tyrannie n’était jamais seul, il trouvait autour de lui des clients, des amis héréditaires, des proches ». Mus par une vision et un esprit de famille, fondement même de la nation et creuset dans lequel se forge le sentiment d’appartenance d’un peuple à une identité commune, ce sont ces dirigeants qui seront capables de « commencer rapidement la mutation d’une société focalisée sur les choses vers une société focalisée sur les personnes » [Martin Luther King]. Ce sont ces dirigeants qui doteront alors le pays d’infrastructures adéquates, de services et de facilités de base, qui supporteront la production et créeront des emplois décents dans différents domaines.

C’est tout cela qui contribuerait à améliorer la qualité de vie, à changer l’image du pays, à le rendre compétitif, à améliorer son rang dans les classements internationaux, et qui permettrait à chaque haïtien de marcher « la tête altière et haut les fronts… » [Edouard A. Tardieu].

Abner Septembre Mars 2019

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