Kerlens Tilus : la jeunesse haïtienne doit prendre son destin en main

Et si la jeunesse haïtienne prenait son destin en main

par Kerlens Tilus

« La jeunesse, aujourd’hui, comme toutes les jeunesses, est en révolte contre la société, et c’est une bonne chose en soi. Mais la révolte n’est pas la liberté parce qu’elle n’est qu’une réaction qui engendre ses propres valeurs, lesquelles, à leur tour, enchainent. On les imagine neuves, mais elles ne le sont pas : Ce monde nouveau n’est autre que l’ancien, dans un moule différent. » (Jiddu Krishnamurti)

« C’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale » (Georges Bernanos)

Mardi 12 mars 2019 ((rezonodwes.com))– A chaque fois que j’écris sur la jeunesse en Haiti, le feedback est toujours négatif. Des dizaines de jeunes m’écrivent pour me dire qu’il ne faut pas fier les jeunes en Haiti qui sont pour la plupart des opportunistes et qui sont des vendus à la recherche de pains. Je leur demande à mon tour si on ne peut pas compter sur les jeunes d’aujourd’hui, comment allons-nous nous libérer du joug du système « peze souse » et de l’esclavage moderne imposé par le Core Group et par nos élites ? J’ai été fier hier de regarder une vidéo de Kemi Seba, président de l’ONG Urgences Panafricaines lançant son parti politique au Bénin sur un campus universitaire. Kemi Seba est un fonceur, il a la fougue d’un grand guerrier et il rugit comme un lion. A rappeler que Kemi Seba est un autodidacte. Aujourd’hui, les jeunes haïtiens qui n’ont pas accès à une éducation de qualité à cause de l’Etat haïtien peuvent s’instruire sur l’internet à travers des moteurs de recherches et des universités en ligne (Google, Youtube, Udemy, EDX, Khan Academy) et bon nombre d’autres sites éducatifs. Quand le système vous impose l’ignorance, il faut le contourner pour choisir le savoir et l’intelligence et la connaissance. Haiti se relèvera quand la jeunesse deviendra consciente qu’elle est une force agissante réelle.

Nous sommes à une période de réveil. Mais, il prendra du temps pour arriver au niveau de conscientisation où l’on peut parler du renouveau. Je croyais qu’avec le mouvement Petrocaribe Challenge, la jeunesse haitienne allait enfin planer au-dessus de toutes les querelles de chapelle pour enfin s’affirmer. Mais, la division a surgi et le mouvement a presque disparu. Personne ne peut mobiliser un millier de jeunes sans qu’il y ait des frictions. Si l’on admet que la plupart des jeunes en Haiti sont corrompus et sont à la recherche de pains, alors qui va amorcer la révolution tant souhaitée. Je ne crois pas que c’est un inconnu, une sorte de grand patron ou de grand blanc qui va venir avec une baguette de chef d’orchestre et qui va dire : « oyez les jeunes, il faut vous mobiliser, il faut vous regrouper pour faire la révolution ». Il n’est pas dans l’intérêt de ceux qui ont contribué à mettre en place ce système de chercher à nous libérer. Il revient à la jeunesse haitienne elle-même de prendre son destin en mains. Durant le mois d’Octobre, après le premier grand rassemblement des petrochallengers le 17 Octobre, un certain groupe dénommé Ayitinouvlea voulait mobiliser les jeunes pour faire des réflexions sur le dilemme haitien, proposer des solutions et s’engager. Mais, jusqu’à date, l’on se demande si c’était du feu de paille. La division c’est ce qui nous tue. Comment surmonter la division et les querelles de chapelle pour construire un mouvement viable ?

Je n’encourage guère les jeunes à travailler pour ensuite supporter un politicien traditionnel ou un intellectuel qui a bossé pour toutes les ambassades, et les ONGs et qui se veut révolutionnaire ou agent de changement d’un seul coup. Les jeunes doivent faire le mouvement et se porter candidats à tous les postes électifs. On n’a pas besoin d’avoir beaucoup d’argent pour monter une structure politique. Du moment qu’il y a de la motivation, la détermination et la volonté, on peut atteindre le sommet. Les jeunes haitiens doivent retourner à l’Histoire d’Haiti pour essayer de comprendre la période charnière de 1791 à 1806. Ces quinze ans dans l’Histoire d’Haiti sont d’une importance capitale pour comprendre ce que nous vivons actuellement dans le pays. On ne crée pas un mouvement à partir du néant, on ne crée pas un mouvement juste par le fait que l’on veut créer un mouvement. Aujourd’hui quand on fait un coup d’œil sur la société haitienne, on voit que les jeunes sont les grandes victimes de la politique néo-libérale mise en place, de la corruption, de la mauvaise gouvernance, de l’ignorance qui est au pouvoir, de l’incapacité des dirigeants à diriger et à proposer des solutions viables. La jeunesse haitienne a toutes les raisons pour se révolter. Je me demande toujours ce que les jeunes attendent pour tout bousiller, pour faire un leve kanpe. Il y a tellement d’opportunistes au milieu des jeunes qui prennent les affairistes politiques comme modèles que l’on a du mal à réunir quelques dizaines de jeunes pour monter un mouvement sérieux.

L’histoire de Kemi Seba me fait penser à de grands leaders jeunes comme Thomas Sankara, Fidel Castro, Jean Jacques Dessalines qui n’avait que 46 ans quand il avait proclamé l’indépendance d’Haiti et qui se livrait dans la bataille corps et âme au début de la trentaine. A l’exception de Toussaint Louverture, tous nos héros de l’indépendance étaient des jeunes. Des sceptiques disent qu’à cause de la pauvreté endémique, les jeunes ne peuvent pas se mobiliser en Haiti pour monter un mouvement sérieux. Au contraire, je crois que dans les conditions matérielles d’existence que nous vivons aujourd’hui, un grand mouvement de mobilisation est possible. Il faut tout simplement des leaders et des meneurs sérieux, capables et responsables. En Haiti et dans la diaspora, il y a des jeunes qui ressemblent à Kemi Seba, mais peut-être qu’ils n’arrivent pas encore à prendre conscience de leurs grandes capacités et de ce qu’ils peuvent représenter au sein de la jeunesse. J’ai rencontré deux jeunes haitiens à la trempe de Kemi Seba qui ont fait le tour du monde. Ils sont d’avides chercheurs qui sont très intéressés à l’Histoire d’Haiti et qui dédient leur vie à trouver des réponses au dilemme haitien. Il n’est pas facile d’être jeune dans un pays où la délation et la trahison sont des vertus. On vend des luttes pour un plat de lentilles.

Je disais à un ami hier au soir, pourquoi les jeunes en Haiti ne mettent pas en place un parti politique de la jeunesse. On peut bien commencer avec une centaine de jeunes et travailler pour devenir un mouvement globalisant. A bien observer le realpolitics haitien, il y a des jeunes qui sont formés et qui peuvent faire la différence dans la politique. Nous sommes arrivés à un carrefour où l’on ne peut pas compter sur ces vieillards qui ont fait leur temps. Ils ont été grands commis de l’Etat et ils échoué et ils ne veulent pas aujourd’hui céder la place aux jeunes. Les Haitiens ne savent pas qu’il faut laisser la table quand elle est desservie. Je n’encourage pas les jeunes à entrer dans la politique sans se poser les questions fondamentales : « pourquoi nous nous battons, qui sont nos alliés, qui sont nos ennemis, quelles ressources avons-nous à notre portée, qu’est-ce que nous voulons réaliser de concret, sur qui nous pouvons compter, est-ce que nous pouvons réussir ; si oui, quelle stratégie à mettre en place. » J’ai pris plus de cinq ans à étudier les mouvements étudiants en Haiti. L’économiste Leslie Péan a écrit avec de multiples collaborateurs un superbe livre sur le mouvement étudiant des années 60 intitulé : « Entre savoir et démocratie, les luttes de l’Union nationale des étudiants haitiens sous le gouvernement de François Duvalier. » Que de jeunes ont laissé leur peau sous la dictature.

 Entre 84 et 94, il y avait le FENEH qui était un mouvement étudiant assez structuré, mais avec le régime lavalas, la plupart des jeunes du FENEH sont devenus activistes politiques et nombre ont intégré le pouvoir lavalas et ont mis fin à cette belle expérience qu’a été le FENEH. Depuis lors, il n’y a que des mouvements entrepris par des abolotchos dont beaucoup étaient d’éternels étudiants. Dans tout pays ostracisé, les révoltes prennent leur source à l’intérieur des universités. Voilà pourquoi on réduit l’UEH à une peau de chagrin. On a détruit toute capacité de résistance et de mobilisation des étudiants haitiens. Nous nous rappelons que sous la présidence de Martelly plusieurs jeunes ont été tabassés et tués à l’enceinte même de certaines facultés. Sous la présidence d’Aristide, les chimères ont malmené des étudiants. Les politiciens connaissent de quoi les étudiants sont capables ; voilà pourquoi ils cherchent toujours à les soudoyer et à les corrompre. Les jeunes d’aujourd’hui, surtout ceux qui ont reçu l’appel de se lancer dans la politique doivent choisir des mentors qui peuvent les guider. La lutte politique ou encore la lutte pour le changement n’est pas une entreprise individuelle, mais bien collective. On peut avoir en son sein plusieurs espions, mais avec l’expérience partagée avec des adultes expérimentés, on peut arriver à savoir comment mettre des garde-fous pour les neutraliser. On n’entre pas en politique si on est affamé et sans pudeur.  

Pour mettre en place un mouvement de jeunesse véritable ou un parti politique de la jeunesse, les jeunes ont besoin de collecter des fonds pour organiser le parti. Ils ont besoin de créer des alliances mondiales, par exemple ils peuvent s’allier au parti de Kemi Seba et d’autres groupes dans les pays du Sud surtout pour partager leurs expériences dans la lutte pour l’émancipation et l’autodétermination. Ils ont besoin d’être éduqués au sujet du processus démocratique et électoral. Ils doivent sélectionner des candidats parmi eux pour tous les postes électifs. Ils ont besoin d’écrire de nouvelles instructions civiques et mener une campagne de sensibilisation. Ils doivent se porter volontaires pour faire animer des séances sur l’éducation à la citoyenneté. Ils ont besoin de faire preuve de créativité pour gagner de l’argent, par exemple dans le recyclage des déchets, l’assainissement, la purification et la distribution d’eau, l’agriculture, la transformation de produits. Ils doivent vendre leur plateforme électorale par des actes au lieu de promesses avant de viser les élections. Faire du social ne doit pas être une action entreprise à des fins électoralistes précisément. Il faut avoir le vouloir d’aider et de servir. Nous avons besoin de serviteurs dans notre pays. Je le dis assez souvent : « servir est ma destinée, serviteur est mon seul titre et ma profession. » La plupart de nos jeunes actuels se servent des autres pour atteindre leurs objectifs personnels. Beaucoup de jeunes n’ont jamais su que le mouvement GNB des étudiants de 2000 à 2004 était financé par le Groupe 184 et des ambassades étrangères. Plusieurs des ténors ont pu faire des études à l’étranger grâce à l’argent récolté dans ce mouvement. Certains ont eu goût de la politique grâce à l’expérience GNB. Aujourd’hui, ils sont à des postes importants, mais ils ne sont pas maîtres de leurs pensées ; Ils ont des patrons.

Pour qu’un mouvement de jeunesse puisse réussir, les leaders ne doivent recevoir d’ordres de quiconque, même de ceux qui les financent. Un mécène reste un mécène. Il peut toujours prodiguer des conseils, mais il n’a pas à imposer sa loi. Je crois qu’il est du ressort des jeunes intellectuels ou des politologues de ce pays d’ecrire des papiers sur la mobilisation des jeunes et comment monter un mouvement ou un parti politique. Je vous recommande cette étude menée par le sociologue Laennec Hurbon que l’on peut trouver sur Google intitulé : « les partis politiques dans la construction de la démocratie en Haiti ». Laennec Hurbon, Alain Gilles et Franklin Midy ont produit une étude de grande qualité et qui est plus que jamais d’actualité. Les jeunes doivent se mobiliser. Quand nous regardons l’échiquier politique, il y a des dizaines de partis. Mais il manque un parti de jeunesse dirigé par des jeunes et pour faire avancer l’agenda des jeunes. Je préconise toujours que les jeunes haitiens doivent se mettre ensemble pour écrire le livre blanc de la jeunesse. Un tel document peut servir de base pour écrire un programme politique. Je peux apporter mon humble contribution dans toute tentative de monter un parti politique et je connais des politologues qui seraient intéressés à mettre leurs connaissances et leurs talents au service des jeunes qui comptent monter un parti politique ou organiser un mouvement politique national. Il faut penser, il faut réfléchir, il faut créer, il faut innover. La politique c’est tout cela. Nous n’allons pas nous débarrasser des thuriféraires et des politiciens traditionnels qui n’ont pas de solutions à nos problèmes sans être proactifs, sans nous positionner nous-mêmes.

Malgré ce qu’on dit, malgré le constat alarmant et déconcertant, j’ai foi en la jeunesse de mon pays. Je suis jeune. J’ai encore quelques années devant moi avant de laisser ce groupe d’âge, mais je crois que je peux aider à faire la différence. Nous ne devons pas avoir peur de nous engager. Je crois qu’avec la magie de l’internet et des réseaux sociaux, on peut être à l’extérieur du pays et l’on est partie prenante d’un mouvement sur le terrain. J’aime entendre quand les gens disent qu’il faut mettre les mains à la pâte voulant dire qu’il faut être sur le terrain. Si l’on est stratège d’un mouvement ou un conseiller, on n’est pas obligé d’être sur le terrain. Nombre de révolutionnaires ont été en exil, et depuis l’exil dirigeaient et organisaient la révolution.

Jeunes de la diaspora, il faut vous engager avec votre plume et vos méninges. Ne laisser personne vous intimider avec leur message d’exclusion. Haiti nous appartient aussi. Nous ne faisons pas de différence entre les Haitiens de l’intérieur et ceux de la diaspora. Nous sommes tous dans le même bateau. Quand ça va mal en Haiti, nous de la diaspora, souffrons dans notre chair et dans notre âme. Le message d’aujourd’hui se résume en ces mots : la jeunesse doit s’impliquer socialement, dans la politique et dans l’économie pour créer des opportunités pour elle-même et pour conduire le pays sur la voie de l’autodétermination. » Nous ne pouvons pas construire l’Haiti Nouvelle sans l’apport des jeunes qui sont plus de trois millions à travers le pays. Je dis un grand merci à tous ces jeunes dans les dix départements et dans la diaspora qui se mobilisent pour offrir une alternative au pays. Très prochainement, j’aurai à parler de certaines initiatives sans nommer les initiateurs pour ne pas attirer la foudre sur eux. « Ceux qui vous diront que la jeunesse a besoin d’un idéal sont des imbéciles. Croyez-moi, tout le mal vient des vieillards, ils se nourrissent d’idées et les jeunes en meurent. » (Jean Anouilh).

Que vive la jeunesse haïtienne !

Kerlens Tilus       03/12/2019

Futurologue

Snel76_2000@yahoo.com

Tel : 631-639-0844

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