Le gouvernement va lancer le programme « Konbit alfa dans les écoles » en février prochain

« KONBIT ALFA dans les écoles d’Haïti » : le gouvernement met le cap sur l’alphabétisation

par Rudolphe Cantave

Malgré les 75 ans d’initiatives en matière d’alphabétisation, le phénomène de l’analphabétisme apparaît comme un mal incurable. Dans le but de s’y attaquer résolument, l’administration Moïse-Céant, par le biais de la Secrétairerie d’État à l’Alphabétisation, veut donner une nouvelle impulsion à l’action publique d’alphabétisation à travers notamment le nouveau Programme baptisé « KONBIT ALFA dans les écoles d’Haïti » dont une première étape de mise en œuvre sera réalisée dès février 2019 dans le département du Nord’Est.

Samedi 5 janvier 2019 ((rezonodwes.com))– Lundi 31 décembre 2018, il est 14 heures. Son assistante me reçoit et, joyeusement, m’introduit auprès de mon hôte qui vient à ma rencontre. Il me serre la main en me scandant trois à quatre fois : « Bienvenue dans ma deuxième demeure ». Plein d’entregent, il m’invite à m’installer dans son joli bureau rectangulaire de 30m² donnant sur la rue Rébecca, d’où on peut admirer, à droite, l’Hôtel Royal Oasis, et s’étonner de voir, à gauche, la stupéfiante fresque du bidonville de Jalousie. L’ordinateur toujours allumé et des ouvrages ouverts devant son fauteuil sur sa table de travail, le Secrétaire d’État à l’Alphabétisation, Monsieur Émile Brutus, semble potasser encore sa présentation à mon arrivée. Mais il n’en est probablement rien, vu la suite des événements.

Il appelle Vena  pour lui demander de nous servir du café et de l’eau. Et sans attendre, il commence à m’expliquer que depuis 21 mois, et sa double nomination comme Secrétaire d’État, deux choses troublent son sommeil. Je reste attentif, naturellement très intéressé, sans le montrer, de savoir. Après quelques secondes de silence, il me lance, sur un ton amusant relayé par une mimique activant sympathiquement tous les sens du visage et ceux du toucher à la fois : « KONBIT ALFA » et « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti ».

« KONBIT ALFA », c’est la stratégie et le plan d’action élaborés par la SEA en vue d’éradiquer l’analphabétisme, expose-t-il avec assurance. Quant à « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti », il le présente comme le tout nouveau programme d’alphabétisation découlant, certes, de la stratégie mais conçu à partir d’une commande du Président de la République, Son Excellence Monsieur Jovenel MOISE, dans la perspective de l’émergence d’un nouveau patriotisme fondé sur la solidarité et l’engagement civique, en priorité, des jeunes dans des actions bénévoles et volontaires.

Une très longue période d’échec interrogée

Quelques minutes d’entretien ont suffi pour que je découvre le vaste chantier de l’alphabétisation. Le Secrétaire d’État interroge, comme pour tester ma connaissance du domaine : « Depuis combien d’années fait-on de l’alphabétisation dans le pays » ? Comme pour me snober : « depuis 75 ans », s’amuse-t-il. « Et pourquoi nous dit-on avoir encore une aussi importante population analphabète, soit au-delà de 50% ? », demande-t-il l’air effaré, le ton changeant et le visage fermé. Il paraît vouloir m’expliquer que, par le passé, de nombreux programmes d’alphabétisation conduits auraient été des actes manqués. Il évoque l’inexistence d’archives, d’études et de recherches ou encore d’un curriculum de l’alphabétisation, l’affairisme et la multiplicité des porteurs de projets qui opèrent sans être soumis à des règles, des expériences et des savoirs non capitalisées, une gouvernance improbable, le clientélisme et l’incompétence des agents etc. Au-delà, ajoute-t-il, il y a les problèmes d’ordre philosophique, épistémique ou méthodologique à résoudre également. Il avoue regretter que l’alphabétisation, malgré certains discours politiques, ait toujours été reléguée au second plan.

En l’espace de quelques secondes, je me représente l’immensité et la complexité d’un sujet qui n’a pas défrayé la chronique et auquel la société n’accorde pas un grand intérêt. Cette courte distraction me fait perdre, à coup sûr, une bribe des explications de mon hôte mais je le reprends juste au moment où il fixe la position du gouvernement sur l’alphabétisation. Dans ce domaine, raconte-t-il, la mobilisation doit être totale. Le Premier Ministre Jean Henri Céant ainsi que le Ministre Pierre Josué Agénor Cadet, alignées tous deux sur la vision du Président Jovenel Moïse parlent de leur côté d’une même voix. Ils pensent que nous ne pouvons pas reproduire les erreurs du passé et en appellent à une stratégie et une responsabilité partagées, à un fort engagement de tous pour affronter ensemble l’analphabétisme. « KONBIT ALFA » et toutes les actions publiques qui en découlent obéissent à cette règle…, précise le Secrétaire d’Etat.

KONBIT ALFA comme vision humaine et sociale

Ma main est levée depuis cinq secondes, le Secrétaire d’État tend gentiment la sienne en ma direction comme pour m’adresser la parole. Je voulais, en effet, m’édifier sur la vision et la finalité contenues dans « KONBIT ALFA ». Comme pour la cadrer, il décline ma question en deux autres : « comment voulez-vous faire l’alphabétisation sans penser au profil de l’alphabétisé ? Comment pouvez-vous la faire sans une vision d’ensemble qui inscrit le néo-alphabétisé dans un humanisme de transformation et d’intégration sociales et culturelles ? » En se hochant indéfiniment la tête, souriant et d’un air satisfait, il livre apparemment avec bonheur : « KONBIT ALFA » répond à toutes ces questions et à bien d’autres encore. La personne alphabétisée doit pouvoir maîtriser des codes qui lui donnent accès à l’univers de la culture ainsi qu’au développement de sa propre autonomie, dans le double sens de sa capacité à résoudre ses propres problèmes et à participer à la résolution de ceux de son environnement, renchérit-il.

Ébahi, je lui indique allègrement qu’il place une personne ne sachant même pas lire à un niveau apparemment trop élevé. Mon hôte se frotte visiblement les mains car je viens de lui offrir une occasion inespérée pour faire l’étage de sa culture. « Vous savez, dans l’un de ses quatuors, Beethoven nous enseigne que ce qui est compris trop facilement n’est pas de longue durée », et il poursuit en m’expliquant qu’une personne alphabétisée doit maîtriser un ensemble de compétences de base pour pouvoir vivre humainement : ce sont les « life skills », les compétences essentielles. Tout projet d’alphabétisation qui ne tient pas compte de cet impératif d’humanité est vide de sens et, par voie de conséquence, est inéluctablement voué à l’échec, soutient-il. Rassurez-vous, explique-t-il : « KONBIT ALFA » définit bien cette vision de l’individu alphabétisé, mais c’est le curriculum de l’alphabétisation qui a la vocation de prendre en charge les préoccupations proprement méthodologiques, didactiques et pédagogiques du programme. 

Des choix d’opérationnalisation simples et calculés

« KONBIT ALFA », c’est aussi un ensemble d’objectifs, d’orientations stratégiques et une méthode d’action pour une alphabétisation systématique dans une perspective d’apprentissage tout au long de la vie. Le processus d’alphabétisation promu se résume ainsi dans le triptyque « recensement – alphabétisation – consolidation » et sera conduit département par département jusqu’à la libération totale du pays de l’analphabétisme. Une progression réalisable dans, à peine, six (6) années de travail et d’engagement effectif de l’État et de la société toute entière, tout le monde embarqué dans une seule et même action civique solidaire d’alphabétisation.

Nous sirotons notre deuxième café, même si je m’excuse de temps en temps de ne pas trop affectionner cette boisson. Mais sur mon visage réceptif, on peut lire aisément un sentiment de satisfaction né de la rigueur méthodologique et de la cohérence de l’exposé. J’apprends déjà beaucoup de choses sur « KONBIT ALFA », la stratégie d’alphabétisation du gouvernement, laquelle est portée par la SEA. Sans répit, le Secrétaire d’État enchaîne en admettant que son exposé était jusque-là un peu théorique mais que KONBIT ALFA a déjà connu des applications à travers « Karavàn Alfa » et ses 3 000 néo-alphabétisés et aussi à travers « KONBIT ALFA dans les prisons d’Haïti », un autre programme toujours en cours. Les préparatifs se font, en ce moment, pour une mise en œuvre à une plus grande échelle du programme « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti ».

« KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti », une approche porteuse d’innovation

« J’admets que la vision du Président Jovenel Moïse est très pertinente, mais compte tenu de la réalité du système éducatif et le mode de distribution de la population sur le territoire, plusieurs facteurs risquent de rendre difficile l’intégration totale des élèves dans cette action civique solidaire d’alphabétisation», lui dis-je. D’un air approbateur, il sourit en expliquant : « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti » va être réalisé avec les élèves du Nouveau Secondaire (NS1, 2, 3 et 4), plus spécialement avec les NS2 et NS3 des lycées. Naturellement, pour des raisons pratiques, continue mon hôte assurant qu’il leur sera associé d’autres acteurs, plus précisément : les enseignants, les administratifs, les Directeurs et d’autres personnels d’accompagnement des écoles. « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti » est censé, entre autres, s’appuyer (se fonder) sur la redécouverte de ce lieu de convergence de ces trois catégories d’acteurs, d’ailleurs prévus dans la grande stratégie « KONBIT ALFA », explique le Secrétaire d’État.

En ciblant ces acteurs réunis à la fois dans un seul et même espace de communion, « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti » innove, pense le Secrétaire d’État. Il le fait aussi en mobilisant tout le système d’organisation et de fonctionnement de l’enseignement public à travers les Directions départementales du MENFP, tous les Bureaux de District Scolaire (BDS) jusqu’aux établissements scolaires publics (ESP). Selon les données fournies, le nouveau programme s’étalera sur 3 148 ESP, avec 20 900 salles de classes et 41 800 moniteurs d’alphabétisation, 9 444 agents de suivi, le tout pour un nombre de 500 000 à 600 000 néo-alphabétisés au bout de six (6) mois. 

Comment encourager et motiver l’action civique de solidarité ?

Je m’applique à noter les chiffres savamment avancés quand mon interlocuteur susurre presque ironiquement : « n’oubliez pas de compter 30 dollars américains par tête de néo-alphabétisé ». Le Secrétaire d’État poursuit en m’informant qu’en matière de motivation, « KONBIT ALFA » retient la même formule de la « gratification » utilisée jusque-là pour encourager ou motiver les agents d’alphabétisation. À la différence qu’elle valorise un modèle d’ « incitatifs non rémunératifs », donc une « gratification » plutôt en nature aux différents agents impliqués dans les programmes. Dans le cadre du Programme « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti », et compte tenu des recommandations lors des ateliers d’expérimentation, la récompense sera très probablement une tablette électronique ou un ordinateur portable, à la fin du cycle, annonce le Secrétaire d’État.

Mise en œuvre : la territorialité comme modalité

Mon interlocuteur ne laisse nullement l’impression de se lasser à parler de sa stratégie et de ses Programmes. C’est lui encore qui attire mon attention sur l’improbabilité d’une mise en œuvre généralisée de « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti » pour des raisons budgétaires. D’où son rappel perpétuel : « vous comprenez l’intérêt de l’approche département par département, à commencer par les plus petits » ? Il ajoute même : « lè labouyi w cho, ou manje l sou kote ».

À ce moment de la conversation, le Secrétaire d’État montre un visage qui ne cache guère sa joie et même l’impression d’un Programme déjà réussi. Il me tend un papier, une circulaire signée du Ministre de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle, Monsieur Pierre Josué Agénor Cadet, invitant tous les acteurs du système d’enseignement public à s’associer à la Secrétairerie d’État à l’Alphabétisation, sous le leadership du Secrétaire d’État, en vue de la pleine réussite du Programme « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti ». Puis, il m’en file un autre, une note d’information sur les ateliers d’expérimentation du cadre stratégique et opérationnel de ce nouveau Programme réalisés dans six (6) départements avec les principales parties prenantes.

Mais comment allez-vous faire cette implémentation département par département, lui-demandé-je ? L’air satisfait de ma réactivité, il me rappelle que la première mise en œuvre de « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti » sera réalisée dans le Nord’Est où le plan d’action est déjà en œuvre.  

Carte d’invitation pour finir

Il est bientôt 16 heures. Je viens donc de connaître un moment intense avec une présentation aussi nette que convaincante. Je dois avouer être conquis par « KONBIT ALFA », en général, et par « KONBIT ALFA dans les Écoles d’Haïti », en particulier. Du bonheur transpire du regard du Secrétaire d’État qui m’annonce et m’invite, du coup, à l’ouverture officielle des classes d’alphabétisation dans le Nord’Est, le 16 février 2019. Pour finir, il me remercie d’être venu l’écouter et discuter avec lui de sa stratégie et de ses plans. Il me rappelle ce qu’il considère comme un principe de vie et qui est le sien : « il faut être optimiste mais jamais simpliste ».

Rudolphe Cantave

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