Fabrice Rouzier, tout terrain !

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Fabrice Rouzier
Fabrice Rouzier
Fabrice Rouzier
Fabrice Rouzier

L’allure simple comme une Hyundai combinant la puissance à ses immenses capacités, tout-terrain est une belle métaphore pour celui qui conjugue avec maestria ses multiples talents. Concessionnaire d’automobiles réussi, graphiste hors pair – en témoigne le grand art des pochettes CD de Mizik Mizik qu’il a conçues et dessinées –, pianiste à la dextérité inventive, compositeur ingénieux… Pour éviter de tout dire, on met un nombre : 300 ! Oui, autant de collaborations d’une raffinerie rare, des morceaux d’une orchestration subtile, si épurée. Pourtant cela n’empêche que Fabrice Rouzier fasse de Mizik Mizik, 28 ans d’existence, sa grande civière musicale témoin de sa limpidité créatrice sur un piano. Interview.

 

Quatre champs majeurs d`activité! Votre carte de visite est de quel format? 8 1/2 x 11?Non… Vous êtes beaucoup trop gentille avec moi. Ma carte dirait seulement « Entrepreneur-Rêveur » !
Vous avez votre touche sur plus de 300 albums, et une continuité en toute humilité alors que nombre d’autres se seraient reposés sur des lauriers dorés ?
Pourquoi se reposer ? Ces « réalisations» sont pour la plupart des séances très enrichissantes. J’apprends quelque chose de nouveau à chaque fois que j’entame un nouveau projet, et je découvre une richesse supplémentaire de cette source intarissable de talents qu’est notre Haïti chérie.
Vous avez le don des morceaux ourlés de mélodies envoûtantes, notamment de grands hits comme « A.K.I.K.O. » d’Emeline Michel, « Olé Olé » de Lakòl…, pourquoi cette signature discrète ?
J’ai eu la chance et l’honneur de collaborer avec Émeline sur plusieurs titres pendant sa brillante carrière. « Flanm », en fait, était à l’origine une démo parmi plusieurs ébauches inachevées que Joe Doré et moi préparions pour le premier album de Sakaj. J’avais peine à y croire quand Ralph Boncy m’a demandé une chanson pour le projet d’Émeline. J’ai été époustouflé par le résultat final. C’est autant mon œuvre et celle de Joe Doré que celle d’Emeline, mais aussi des musiciens et techniciens qui y ont mis leurs touches : Ralph Boncy, Joe Charles, Kéké Bélizaire, Arus Joseph, Turgot Théodat et Bobby Denis.
J’ai lié d’amitié avec Stanley « Tantann» Toussaint lors de mes études universitaires (pendant mon passage au Tabou Combo). Il m’a invité chez lui à New York un dimanche après-midi et nous avons ensemble fait les arrangements sur « Kabicha », un des titres phares de son album Olé Olé. Tantann, en plus d’être un chanteur extraordinaire, est un musicien qui joue de multiples instruments et qui possède une capacité intarissable de trouver des mélodies et des refrains accrocheurs. Je l’ai juste aidé à mettre la cerise sur le gâteau.
Vous-avez beaucoup à voir avec la création de Djakout Band devenu avec le temps Djakout Mizik et Djakout #1, quelle appréciation du nouvel album et du nouveau chanteur Steeve Khé ?
Quand il a été question pour Dominique Lauture de présenter une chanson, « Delivrans », au deuxième concours American Airlines, sur laquelle Kéké Bélizaire, Pierre Richard Limousin et moi avions collaboré, il m’a dit que cette chanson était autant une création de son groupe, Djakout Band, à l’époque, qu’une création de notre groupe Mizik-Mizik. Nous avons donc décidé de la présenter sous un label faisant un mélange des deux noms Djakout pour Djakout Band et Mizik pour Mizik-Mizik. Nous avons fait plusieurs performances et avons même participé à l’enregistrement d’un album-compilation avec cette formation.
Djakout Mizik (ci-devant Djakout #1) a très peu à voir avec la formation originale et ses choix musicaux. Le choix de Steeve Khé, à mon avis, est correct. J’ai collaboré avec Steeve sur l’album de son groupe Sokute que j’ai produit. Je suis assez surpris de le voir faire du konpa, mais je suis content de voir que ses interventions sur le dernier Djakout #1 semblent faire l’unanimité côté public. C’est très difficile de changer l’identité d’un groupe en Haïti, surtout quand il s’agit d’une référence comme Djakout, et ces messieurs ont réussi à ajouter une corde de plus à leur arc, avec succès.
Un studio chez vous, qui voit défiler des grands noms de la musique haïtienne et de la Caraïbe comme Jacob Desvarieux, les jeunes de cette nouvelle génération, Belo, Tifane, Stanley Georges, etc. Bois-Moquette est devenu un carrefour, on dirait ?
Studio, c’est un bien grand nom. En fait, le « studio » est la première chambre à coucher que ma femme et moi utilisions comme jeunes mariés. Ma meilleure moitié m’a encouragé à l’utiliser quand cela devenait périlleux de passer des nuits entières à enregistrer au local qui existait auparavant à Tabarre, au local de la SunAuto. Cette petite salle à en effet vu passer, entre autres, une collection de grands noms de la musique locale et mondiale : Jacob Desvarieux, Alan Cavé, Joël et Mushi Widmaier, Bernard Lavilliers, Belo, Kali, Boulo Valcourt, Sweet Micky, J-Perry, Wyclef, Dadou Paquet, Robert Martino, Beethova Obas, Mika Benjamin, Lokua Kanza, Nicky Christ, Stanley Georges, Tifane, Haïti Cœur de Femmes et même la chorale de l’Église Saint-Pierre avec plus de 60 membres ! C’est devenu un espace d’échange fabuleux et comme un havre de création pour bon nombre de créateurs Haïtiens.
Haïti Twoubadou est connu pour être votre projet grand format. On a saisi le témoignage d’un désenchantement, mais aussi d’un désir de s’accrocher à un idéal naufragé que sont les chansons traditionnelles ? Quelle suite ?
Haïti Twoubadou, en fait, était un projet format réduit. C’est devenu un grand projet purement par hasard. À mon avis, le twoubadou est parmi les plus anciennes et les plus facilement « bankable » de la Caraïbe. À cause de son héritage latin (Cuba et République dominicaine), ce genre nous permet de communiquer musicalement avec des nations qui ne sont pas nécessairement créolophones. Il y a eu, certes, certaines déceptions liées à ce projet, mais en gros, cela a été notre plus grand succès à date pour Kéké Bélizaire, Eric Charles, Choupite Jacquet, Gilbert Ravix, Arus Joseph, Moïse Temitis et moi. Nous avons plein de titres qui n’ont pas été publiés, mais notre plus grand rêve est de faire une version Haïti Twoubadou avec des artistes féminins et avec des chansons inédites, pas juste des reprises.
Haïti n’a pas une culture d’hommages… Certains grands musiciens, des valeurs nationales, après avoir tout donné d’eux-mêmes pour amuser la galerie, tombent dans une obscurité si absolue que, désolante injustice, on ne les tient pas en honneur et cela même à titre posthume, partagez-vous cette anxiété ?
C’est foncièrement injuste et ce manquement nous coûte cher. Une société qui ne s’appuie pas sur ses valeurs ou sur ses racines est vouée à l’échec. Il ne s’agit pas seulement d’honorer ces personnalités ou de s’assurer d’un certain confort de vie pour elles. Il faut surtout apprendre et bénéficier de leur grande expérience et de leur savoir-faire. Il n’y a pas de génération spontanée.
Vous êtes perçu comme quelqu’un de très jovial, un vivier, une mine inépuisable, sauf qu’une mine, ça explose… Fabrice pa konn fache ? Qu’est ce qui peut vous déranger, voler cette bonne humeur ?
Je me fâche trop facilement des fois ! Mais je ne supporte pas l’injustice, la méchanceté, le « manfoubinisme » et l’arrogance.
Originaire de Jérémie, konparèt pour vous est comme une prescription… 3 fois par jour ? avant ou après repas ? à jeun ?
Ma famille est originaire de la Cité des poètes, comme Jean Jean Roosevelt. Je suis né au Canapé-Vert et je suis Pétion-Villois. J’adore les Konparèt, surtout accompagnées d’une bonne tasse de café avec du sucre rouge.
Musicien, vous arpentez presque tout le pays, vos villes coup de cœur pour une évasion ?
Il y en a tellement. Aquin, Jacmel, Port-Salut, Île-à-Vache, Cap-Haïtien et ses merveilles. Montrouis, Coteaux, Dame-Marie, Bassin Zim, Furcy…
Votre plus grande émotion ?
Une prière exaucée ! C’est extraordinaire ! C’est toujours une émotion très forte. Certaines fois, par manque de foi, nous ne savons même pas que notre requête a été prise en compte. Quand tous les éléments sont en parfaite coordination pour faire une bonne chanson, un succès, c’est aussi l’œuvre du Très-Haut.
Vous êtes connu pour être un comique, capable d’imiter la voix des personnages de votre choix… Avez-vous déjà joué un tour à un ami ?
Ma cible favorite est mon ami frère Éric Charles. Un mardi, j’ai acheté un mobile à ma mère avec un nouveau numéro. Mizik-Mizik venait de jouer au Cap-Haïtien et nous devions nous rendre à Port-de-Paix le weekend après. J’ai appelle Éric à partir du portable de ma mère en lui disant que j’étais un reporter d’une station à Port-de-Paix. J’ai donc fait une interview en direct avec Éric Charles, et vers la fin de l’interview, qui a duré une bonne demi-heure, je lui ai posé une question qui a failli lui causer un infarctus, ainsi qu’à ma mère qui était aussi surprise qu’Éric ! 

Sandrelli Séraphin (Ticket/Le Nouvelliste)

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