La question dérange, mais elle traverse désormais toute une société épuisée : que gagne réellement un dirigeant haïtien lorsqu’il choisit de contourner, d’ignorer ou de piétiner la Constitution qu’il devrait protéger ? Après tant d’années de violations répétées de la loi mère, quel héritage institutionnel ces pratiques ont-elles laissé au pays ?
Haïti est-elle devenue une puissance émergente grâce à ces raccourcis politiques ? Ses institutions sont-elles plus solides ? Ses citoyens vivent-ils mieux ? Les trois pouvoirs prévus pour garantir l’équilibre démocratique fonctionnaient-ils réellement ? Le bilan institutionnel est sans appel : le pouvoir législatif a disparu, le pouvoir judiciaire avance difficilement, et l’exécutif gouverne sans les contrepoids nécessaires au fonctionnement d’un État démocratique réel.
Plus préoccupant encore : lorsque la Constitution est contestée, lorsque les principes fondamentaux sont mis à l’épreuve, ceux qui devraient incarner le dernier rempart institutionnel choisissent trop souvent le silence. Les juges de la Cour de Cassation, nommés dans des conditions largement débattues durant une période de transition exceptionnelle, restent muets – bouch yo gen zèb vèt – au moment où la République aurait besoin d’une parole juridique forte. Comment expliquer que ceux qui portent le titre de hauts magistrats observent sans réaction les crises qui fragilisent davantage l’architecture constitutionnelle ?
Aujourd’hui, le bras de fer ouvert entre la Primature dirigée par Alix Didier Fils-Aimé et le Conseil électoral provisoire (CEP) expose cette dérive institutionnelle. Un conflit éclate autour de la gouvernance interne de l’organisme électoral, mais cette bataille ne doit pas faire oublier un autre débat majeur : le rôle même du CEP dans un processus controversé de référendum constitutionnel-bidon, alors que la Constitution de 1987 fixe ses propres mécanismes de révision.
L’article 111-8 de la Constitution attribue au Parlement la compétence d’élaborer les lois électorales. Mais où est ce Parlement aujourd’hui ? Comment prétendre reconstruire l’ordre démocratique en utilisant le vide institutionnel comme instrument politique ?
La même interrogation revient avec l’article 284-3, qui interdit toute consultation populaire visant à modifier la Constitution par voie référendaire. Pourquoi cette insistance à emprunter un chemin aussi contesté ? Quel progrès concret cette confrontation permanente avec les normes établies apporte-t-elle au peuple haïtien ?
Un dirigeant en France, au Canada ou aux États-Unis pourrait-il décider seul de remodeler les institutions, d’écarter les limites constitutionnelles et de poursuivre sa route comme si les textes fondamentaux étaient de simples recommandations ? La réponse est connue : les mécanismes institutionnels imposeraient des conséquences.
Alors pourquoi Haïti devrait-elle accepter l’exception permanente ? Pourquoi demander aux citoyens de respecter les lois quand ceux qui gouvernent donnent eux-mêmes l’image d’un pouvoir qui sélectionne les règles qui les arrangent ?
Pendant ce temps, le pays continue de payer le prix de ses crises successives. À l’étranger, les grands médias présentent presque systématiquement Haïti, dès les premières lignes de leurs articles, comme « le pays le plus pauvre de la Caraïbe ». Une formule devenue une blessure nationale, pendant que certains responsables politiques parcourent les capitales étrangères, foulent les tapis rouges et revendiquent une légitimité que beaucoup de citoyens questionnent.
Le symbole le plus douloureux reste peut-être celui de ces Haïtiens qui reprennent la mer, au péril de leur vie. Ces départs traduisent une rupture profonde entre une population fatiguée et une gouvernance incapable de restaurer la sécurité, la confiance et l’espoir.
Le conflit entre le CEP et la Primature ne doit donc pas masquer l’ensemble du problème. D’un côté, un exécutif accusé de vouloir imposer sa volonté ; de l’autre, une institution électorale elle-même engagée dans un projet référendaire vivement contesté.
Haïti ne pourra pas se reconstruire sur des violations successives transformées en habitudes politiques. Une Constitution n’est pas un obstacle que l’on contourne selon les circonstances : elle représente le contrat qui empêche un pays de basculer dans l’arbitraire.
À force de fermer les yeux devant chaque entorse institutionnelle, la République risque de perdre davantage que ses lois : elle risque de perdre l’idée même d’un État.
cba

