14 août 2026
Patrick Prézeau Stephenson : Bois-Caïman n’est pas un ciment national, Dominique Dupuy aurait mieux fait de convoquer Arcahaie
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Patrick Prézeau Stephenson : Bois-Caïman n’est pas un ciment national, Dominique Dupuy aurait mieux fait de convoquer Arcahaie

Par Patrick Prézeau Stephenson*

CAP-HAÏTIEN — Il y a des symboles qui rassemblent, et d’autres qui divisent. En appelant les Haïtiens à « un deuxième Bois-Caïman », l’ancienne ministre des Affaires étrangères Dominique Dupuy a choisi l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire nationale pour incarner l’unité. C’est un pari audacieux — mais peut‑être un pari mal calibré.

Car Bois-Caïman, malgré sa puissance mythologique, n’a jamais été un socle partagé par la nation entière. Il est un récit fragmenté, disputé, parfois instrumentalisé, et surtout profondément lié à une pratique religieuse que moins d’un cinquième de la population revendique ouvertement. En voulant en faire un point de convergence, Dupuy prend le risque de substituer un symbole identitaire à un symbole national.

Un mythe fondateur… mais pas un mythe fédérateur

Dans la mémoire populaire, Bois-Caïman est présenté comme l’étincelle sacrée de la Révolution haïtienne : une cérémonie vodou, un serment collectif, un appel à la liberté. Mais les historiens savent que le récit tel qu’il circule aujourd’hui est le produit d’une reconstruction tardive, consolidée au XXᵉ siècle, et largement amplifiée par des interprétations linguistiques et littéraires plutôt que par des archives militaires ou administratives.

Le fait brut est simple : Bois-Caïman n’a jamais été un événement unanimement reconnu, ni même documenté de manière cohérente.

Les élites du XIXᵉ siècle l’ont ignoré. Les historiens militaires le relativisent. Les autorités religieuses l’ont longtemps combattu. Et aujourd’hui encore, il demeure un marqueur identitaire fort pour certains, mais un symbole d’exclusion pour d’autres.

En faire un drapeau national, c’est demander à la majorité de se rallier à une minorité culturelle — un geste qui ressemble davantage à une injonction qu’à une invitation.

Arcahaie : le moment où Haïti s’est réellement unie

Si Dupuy cherchait un moment d’unité, elle l’avait pourtant à portée de main : Arcahaie, mai 1803, la création du drapeau. Là, les sources convergent. Là, les factions se sont réellement réunies. Là, les divisions de couleur, de statut, de région ont été suspendues au profit d’un projet commun.

Arcahaie n’est pas un mythe religieux : c’est un acte politique. Un acte volontaire. Un acte documenté. Un acte partagé par tous les Haïtiens, quelle que soit leur croyance.

Le drapeau n’est pas seulement un symbole : c’est un contrat. Il dit : nous sommes différents, mais nous serons ensemble. Il dit : nous ne sommes pas un peuple homogène, mais nous sommes une nation. Il dit exactement ce que Dupuy prétend rechercher.

Le risque d’un récit qui exclut au lieu d’unir

En convoquant Bois-Caïman comme modèle d’unité, Dupuy fait un choix qui peut se retourner contre son propre message. Car Bois-Caïman n’est pas neutre. Il n’est pas consensuel. Il n’est pas universel.

Il est un symbole religieux dans un pays où la religion est un terrain de fracture. Il est un récit mythifié dans un pays qui manque de rigueur historique. Il est un marqueur identitaire dans un pays qui cherche désespérément un langage commun.

Arcahaie, au contraire, est un espace où toutes les mémoires se rencontrent. Un espace où les croyants et les non‑croyants, les élites et les masses, les militaires et les civils, les noirs et les mulâtres ont trouvé un terrain d’entente.

Si l’objectif est de reconstruire Haïti, il faut choisir des symboles qui rassemblent — pas des symboles qui tranchent.

Un appel à l’unité qui mérite un meilleur ancrage

Dominique Dupuy a raison sur un point essentiel : Haïti a besoin d’un sursaut collectif. Elle a raison de dire que le pays doit dépasser ses divisions. Elle a raison de rappeler que la dignité, la justice sociale et la solidarité doivent redevenir des valeurs cardinales.

Mais pour unir un peuple, il faut choisir un récit qui appartient à tous. Bois-Caïman appartient à une partie du pays. Arcahaie appartient à la nation entière.

Si Haïti doit se lever une deuxième fois, ce ne sera pas autour d’un rituel sacré, mais autour d’un symbole civique. Pas autour d’un mythe disputé, mais autour d’un acte fondateur. Pas autour d’un esprit religieux, mais autour d’un projet national.

Et ce projet, depuis 1803, porte un nom simple : le drapeau.

*Patrick Prézeau Stephenson is a Haitian scientist, policy analyst, financial advisor and author specializing in Caribbean security and development.

Contact Médias Patrick Prézeau Stephenson: Éditeur manifeste1804@gmail.com

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