Le décret du 31 mars 2026 n’a donc pas modernisé le paysage audiovisuel haïtien. Il l’a dépouillé. Il n’a pas renforcé la souveraineté numérique d’Haïti. Il l’a livrée, par anticipation, à des intérêts voisins et à un opérateur pan-insulaire. Pendant que les radiodiffuseurs haïtiens perdent leurs droits, le voisin dominicain gagne en clarté spectrale et Viettel gagne une position stratégique unique sur l’île d’Hispaniola.
Six mois après la publication au Moniteur du décret du 31 mars 2026 portant migration vers la Télévision Numérique Terrestre (TNT), le bilan du gouvernement dirigé par Alix Didier Fils Aimé est d’une clarté brutale. Tout ce que ce texte a réellement accompli, c’est de déposséder une centaine de stations de télévision, réparties dans les dix départements, de leurs droits historiques sur les fréquences analogiques. C’est exactement ce que des analyses publiées sur Rezo Nòdwès ont qualifié, dès le mois d’avril, de « petit cadeau de Fils-Aimé au Président Abinader ».
Le décret fixe l’extinction automatique de toutes les émissions analogiques au 30 septembre 2027. Aucun mécanisme de maintien temporaire (« grandfathering »), aucune priorité garantie aux opérateurs historiques dans les futurs multiplexes, aucune indemnisation claire pour des investissements réalisés pendant des décennies dans un contexte de crise permanente. Les concessions sont purement et simplement annulées. Plus d’une centaine d’entreprises de télévision se retrouvent ainsi dépouillées de leur principal actif – le spectre hertzien – sans filet de sécurité sérieux. C’est une expropriation collective déguisée, contraire à l’esprit de l’article 36 de la Constitution de 1987.
Les faits, six mois plus tard, confirment que l’essentiel a déjà été fait.
Premièrement, le gouvernement Fils-Aimé n’a communiqué à ce jour aucune information concrète sur le processus d’appel d’offres pour la mise en place des plateformes numériques de diffusion prévues par le décret. Aucun calendrier détaillé, aucun lancement officiel des appels d’offres pour les opérateurs de multiplexes, aucune phase pilote réellement engagée. Le silence est éloquent.
Deuxièmement, les discussions avec les associations de médias haïtiens sont au point mort. Au dernier état des informations, le dossier aurait même été transféré au Secrétaire d’État chargé de la Communication, signe d’un enfouissement administratif plutôt que d’une volonté politique de dialogue.
Troisièmement, le site du Conatel (conatel.gouv.ht) montre que la Transition Numérique n’est plus une priorité opérationnelle. L’essentiel – la dépossession juridique des radiodiffuseurs – a déjà été réalisé. Le reste (accompagnement technique, financement, formation, simulcast) reste flou ou inexistant. Comme l’ont écrit des chroniqueurs sur Rezo Nòdwès, ce processus s’apparente à un projet macabre de livraison de la souveraineté du spectre, comparable, dans sa logique de dépossession, à ce que les gangs armés infligent depuis des années aux biens des citoyens haïtiens.
Quatrièmement, et c’est le cœur du « petit cadeau », la libération accélérée et unilatérale de la bande 700 MHz (canaux 52 à 69) du côté haïtien élimine les interférences transfrontalières qui gênaient le déploiement mobile dominicain, notamment dans la zone Dajabón-
Ouanaminthe. Cette décision crédibilise et valorise l’appel d’offres de l’Indotel pour environ 60 MHz dans cette même bande. Elle facilite les ambitions télécoms du Président Luis Abinader.
Parallèlement, la République dominicaine a choisi de faire de Viettel (déjà présente en Haïti via Natcom) un véritable opérateur insulaire. Avec l’attribution de 240 MHz de spectre (dont une partie en 700 MHz) pour 20 ans, Viettel/Natcom se retrouve dans une position enviable, capable de mutualiser infrastructures, coûts et services de part et d’autre de la frontière. Les
biais et l’intérêt manifeste des autorités dominicaines pour promouvoir ce projet laissent entrevoir une mission confidentielle dont les contours et les objectifs stratégiques (contrôle du spectre, data, mobile money transfrontalier, influence régionale) ne tarderont pas à se révéler dans les prochaines années.
Le décret du 31 mars 2026 n’a donc pas modernisé le paysage audiovisuel haïtien. Il l’a dépouillé. Il n’a pas renforcé la souveraineté numérique d’Haïti. Il l’a livrée, par anticipation, à des intérêts voisins et à un opérateur pan-insulaire. Pendant que les radiodiffuseurs haïtiens perdent leurs droits, le voisin dominicain gagne en clarté spectrale et Viettel gagne une position stratégique unique sur l’île d’Hispaniola.
C’est le vrai bilan de six mois de « transition numérique » sous Fils-Aimé : un cadeau offert au Président Abinader, payé par la dépossession d’une centaine d’entreprises de télévision haïtiennes et, à terme, par l’affaiblissement du pluralisme médiatique national. L’Histoire jugera si ce sacrifice était une maladresse technique ou un choix politique

