5 octobre 2026
Reynoldson Mompoint : Haïti n’est pas aux Haïtiens
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Reynoldson Mompoint : Haïti n’est pas aux Haïtiens

Cap-Haïtien, le 05 octobre 2026

Une République qui forme, mais qui n’intègre pas

Haïti appartient aux Haïtiens. Du moins, en théorie.

Car à quoi sert l’indépendance si le citoyen ne peut pas vivre de son travail ? À quoi sert la souveraineté si le jeune diplômé doit quitter son pays pour exercer le métier qu’il a appris ? Haïti est-elle réellement aux Haïtiens ?

La question est brutale. Mais elle mérite d’être posée.

Un pays n’appartient véritablement à ses citoyens que lorsqu’ils peuvent y étudier, y travailler, produire, entreprendre et construire leur avenir. Or, en Haïti, cette chaîne est brisée. On forme. On diplôme. Puis on abandonne.

Le diplôme ne suffit plus

Des jeunes passent des années à l’université. Ils obtiennent une licence, une maîtrise, parfois davantage. Ils apprennent des métiers, accumulent des certificats et développent des compétences. Puis commence une autre bataille : trouver un emploi. Le dossier est déposé. La candidature est envoyée. Le téléphone est appelé. On attend. On relance. Et parfois, rien.

Le diplôme reste dans un tiroir. La compétence devient inutile. Non pas nécessairement parce que le citoyen est incompétent, mais parce que le système ne dispose pas des structures permettant de l’intégrer. C’est l’un des grands échecs de notre société : former sans intégrer.

Les tenants du pouvoir : une responsabilité qui ne peut plus être esquivée

Il serait cependant trop facile de tout mettre sur le compte de la conjoncture. Les tenants du pouvoir politique ont une responsabilité historique. Ce sont eux qui définissent les politiques publiques. Ce sont eux qui contrôlent l’administration. Ce sont eux qui votent, proposent ou appliquent les politiques budgétaires. Ce sont eux qui disposent des leviers permettant d’orienter l’investissement public, de soutenir les secteurs productifs, de moderniser l’administration et de créer les conditions de l’emploi.

Or, depuis trop longtemps, la politique haïtienne fonctionne davantage comme un mécanisme de distribution de positions que comme un instrument d’intégration nationale. Le citoyen compétent attend. Le militant recommandé avance. Le proche du pouvoir obtient une opportunité. Le professionnel sans réseau recommence son parcours. Voilà une injustice silencieuse.

Lorsque l’accès à l’emploi public, aux marchés, aux contrats, aux postes de responsabilité ou aux opportunités dépend davantage de la proximité avec les centres de pouvoir que de la compétence, l’État cesse progressivement d’être un instrument de la République pour devenir un espace de privilèges. Et une République fondée sur le privilège finit toujours par éloigner ses propres citoyens.

Les acteurs économiques ne sont pas hors de cause

Mais le pouvoir politique n’est pas seul responsable. Le secteur économique doit également regarder sa propre responsabilité dans le miroir.

Les entrepreneurs, les grandes entreprises, les institutions financières, les investisseurs et les principaux acteurs économiques constituent une partie essentielle de l’architecture nationale. Ils ont le droit de rechercher la rentabilité. Mais une économie nationale ne peut pas être durablement construite sur une logique dans laquelle une majorité de jeunes qualifiés reste exclue du marché du travail.

À quoi sert de parler de croissance lorsque les diplômés ne trouvent pas d’emploi ? À quoi sert de parler d’investissement lorsque l’économie ne produit pas suffisamment de possibilités pour absorber les compétences nationales ? À quoi sert de parler de développement lorsque l’ingénieur, le juriste, l’agronome, l’informaticien, le comptable ou le technicien doivent chercher leur avenir à l’étranger ?

Le capital a besoin d’un environnement stable. Mais le citoyen aussi.

Une économie qui utilise peu ses propres compétences

Le problème haïtien n’est donc pas uniquement le manque de ressources humaines. C’est aussi le manque de mécanismes permettant de transformer ces ressources humaines en richesse nationale.

Haïti dispose de jeunes formés. Elle dispose de professionnels. Elle dispose d’entrepreneurs. Elle dispose d’artisans. Elle dispose de techniciens. Elle dispose d’universitaires. Elle dispose d’une diaspora considérable. Mais ces forces restent insuffisamment organisées dans une stratégie nationale de production.

Le pays produit des compétences qu’il ne sait pas suffisamment utiliser. Et pendant que nous formons, d’autres pays recrutent.

Le pays exporte ses compétences

L’ingénieur part. Le médecin part. L’infirmière part. L’informaticien part. Le professeur part. Le technicien part. L’entrepreneur cherche ailleurs un environnement plus prévisible.

Ce ne sont pas seulement des individus qui quittent le pays. Ce sont des années d’investissement humain qui partent avec eux. Haïti forme. D’autres économies recrutent. Voilà le paradoxe. Nous dépensons pour former des citoyens que nous ne savons pas toujours intégrer.

Le patriotisme ne remplace pas un salaire

On demande souvent aux jeunes de rester au nom de la patrie.

Mais rester pour quoi ? Pour attendre ? Pour dépendre de sa famille ? Pour travailler gratuitement ? Pour vivre de petits contrats ? Pour espérer une recommandation ? Pour chercher indéfiniment une porte qui ne s’ouvre pas ?

L’amour du pays ne paie pas un loyer. Le patriotisme ne remplace pas une politique de l’emploi. Et la loyauté envers la nation ne doit pas devenir une condamnation à la précarité. Si l’on veut que les Haïtiens restent, il faut leur donner des raisons concrètes de rester.

La jeunesse ne demande pas la charité

Elle demande une chance. Des concours transparents. Des emplois. Des stages rémunérés. Des formations adaptées au marché. Des financements accessibles. Des infrastructures. Des entreprises capables de recruter. Une administration où la compétence compte réellement.

La jeunesse ne demande pas nécessairement des privilèges. Elle demande la possibilité de vivre de son travail. C’est le minimum.

Pouvoir politique et pouvoir économique : deux responsabilités complémentaires

Le pouvoir politique doit créer le cadre. Le pouvoir économique doit créer de la valeur. L’un ne peut pas durablement fonctionner contre l’autre. L’État doit garantir la sécurité juridique, la stabilité institutionnelle, l’accès équitable aux marchés, la formation professionnelle, les infrastructures et la transparence. Le secteur privé doit investir, produire, recruter, former et contribuer à l’élargissement du tissu économique.

Mais lorsque les deux logiques se ferment simultanément au citoyen ordinaire, celui-ci n’a plus beaucoup d’options. Il devient spectateur dans son propre pays. Il étudie sans trouver d’emploi. Il travaille sans sécurité. Il entreprend sans accès au crédit. Il possède une compétence sans marché. Et finalement, il part.

Haïti doit redevenir un pays où l’on peut construire

Le véritable défi n’est donc pas seulement de former davantage.

Il faut créer les conditions permettant à ceux qui sont formés de servir leur pays. Un avocat doit pouvoir exercer. Un ingénieur doit pouvoir travailler. Un agronome doit pouvoir produire. Un enseignant doit pouvoir enseigner. Un technicien doit pouvoir trouver un marché. Un entrepreneur doit pouvoir créer. Un jeune diplômé doit pouvoir entrer dans la fonction publique sans devoir appartenir à un clan politique.

Et cela, partout sur le territoire. Le développement ne peut pas rester concentré dans la capitale. Le Cap-Haïtien, les Gonaïves, Ouanaminthe, Jacmel, Les Cayes, Jérémie et les autres villes doivent devenir des espaces de production, d’emploi et d’intégration.

À qui profite réellement la République ?

C’est peut-être ici que se trouve la question la plus dérangeante.

À qui profite réellement la République ? À celui qui possède un diplôme mais ne trouve pas de travail ? À celui qui possède une entreprise mais ne peut accéder au crédit ? À celui qui possède une compétence mais doit émigrer pour la valoriser ? À celui qui cherche un emploi mais découvre que le réseau compte davantage que le mérite ? Ou à ceux qui disposent déjà du pouvoir politique, économique ou financier nécessaire pour accéder aux opportunités ?

Une République ne peut pas être seulement la propriété juridique de ses citoyens. Elle doit être leur espace réel d’existence.

L’indépendance doit avoir un contenu économique

Nous parlons constamment d’indépendance.

Mais l’indépendance ne doit pas être seulement historique. Elle doit être sociale. Elle doit être économique. Elle doit être professionnelle. Elle doit permettre à un Haïtien de pouvoir construire sa vie en Haïti sans être condamné à l’exil pour simplement exercer son métier. Un peuple est véritablement libre lorsqu’il peut vivre de son travail dans son propre pays.

Alors, la question demeure : Si Haïti appartient aux Haïtiens, pourquoi tant d’Haïtiens doivent-ils partir pour trouver ce que leur propre pays ne leur offre pas ?

La réponse interpelle les gouvernants. Elle interpelle les élites économiques. Elle interpelle les institutions. Elle interpelle également notre propre conscience collective. Car le véritable patriotisme n’est pas seulement de demander aux Haïtiens de rester. C’est de construire un pays dans lequel ils auront envie, et surtout les moyens, de rester.

Haïti ne manque pas seulement de citoyens. Elle manque d’un système capable de leur faire une place. Et tant que cette place restera inaccessible, Haïti continuera d’être juridiquement aux Haïtiens, mais économiquement et socialement hors de leur portée.

Reynoldson Mompoint

Avocat | Journaliste | Communicateur Social

+509 3718 6284

mompointreynoldson@gmail.com

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