Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée
de l’Université d’État d’Haïti
Conseiller spécial, Conseil national d’administration
du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)
Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones
Montréal, le 7 septembre 2026
De nos jours, l’intellectuel haïtien aurait-il peur du débat d’idées ? Aurait-il choisi le fictif repos du guerrier ou la complaisante amnésie sélective pour se conformer aux ludiques rituels du baboukèt ? Existe-t-il un « déficit épistémologique » dans le champ intellectuel haïtien autrefois habité par d’âpres débats d’idées ? À l’aune de l’intellection du refus de l’esprit analytique/critique dans le champ intellectuel haïtien, le présent article démontre que le silence contrit et faussement oecuménique de nombreux intellectuels face à l’insignifiance multifacette de l’Akademi kreyòl ayisyen (AKA) entre 2014 et 2026 n’est pas la traduction d’un simple échec institutionnel mais l’expression contemporaine d’un relatif « déficit épistémologique » qui génère l’aveuglement consenti et le nanisme de l’esprit critique face à l’absence de la politique linguistique de l’État conforme à la Constitution de 1987. En référence à la pensée analytique de Hanna Arendt (la « démission du jugement ») et de Pierre Bourdieu (la « reproduction et la conservation des idées générant le statu quo »), le présent article prend acte que de nombreux intellectuels haïtiens ont renoncé à exercer une vigilance critique envers les différents appareils d’État et envers une micro- institution –l’Akademi kreyòl ayisyen–, lourdement défaillante et dont l’insignifiance et l’échec multifacette sont de notoriété publique. Pareil renoncement à l’exercice de la vigilance critique peut sembler paradoxal en ce qui a trait au créole, que l’on brandit pourtant à tour de bras et au titre d’un incontournable passeport identitaire dans toutes les chapelles « nationalistes » et hors les murs des bavardes citadelles de l’identité haïtienne…
Tel qu’exposé dans les douze articles que nous avons publiés sur l’insignifiant bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen de 2015 à 2026, l’AKA n’a mené aucune recherche de terrain sur le créole et n’a pas élaboré la moindre production scientifique traitant du créole sur les registres de la morphosyntaxe, de la grammaire, de la phonologie, de la sémantique, de la didactisation du créole et de la didactique de la langue maternelle créole. Également, nous avons démontré que l’AKA n’a élaboré aucun matériel pédagogique de référence pour l’enseignement du créole ou pour encadrer la production de manuels scolaires créoles.
Pareil constat aurait dû susciter un débat public rigoureux et amplement documenté. Or il n’en est rien. Le silence persistant et complaisant de nombre d’intellectuels haïtiens, au pays comme en diaspora, face à l’insignifiance multifacette de l’Akademi kreyòl ayisyen révèle un ensilencement systémique où la sacralisation folklorique, mythifiante, totémique et muséifiée du créole génère l’aveuglement consenti et neutralise toute rigoureuse évaluation institutionnelle et objective. Ainsi, exposer l’insignifiance multifacette de l’AKA ne procède pas seulement d’un constat : cette insignifiance est le symptôme d’une crise profonde de l’esprit critique en Haïti qui fragilise la production intellectuelle, impacte l’aménagement linguistique et la dimension jurilinguistique de l’édification de l’État de droit. Sur le plan diachronique, le temps fort inaugural de cette crise remonte au climat de terreur instauré par la sanglante dictature de François Duvalier dès 1958 et par la diffusion pavlovienne des idées-phare de Papa Doc. La dictature de Papa Doc avait institué un endoctrinement idéologique massif de la population, entre autres à l’aide du discours mimétique religieux destiné à sacraliser François Duvalier et à structurer l’endoctrinement politique. NOTE – Titre des ouvrages de doctrine politique duvaliériste : « Catéchisme de la révolution », par Jean M. Fourcand, Imprimerie de l’État, 1964 ; « Quarante ans de doctrine – Dix ans de révolution – Bréviaire d’une révolution / Extraits des « Œuvres essentielles » du Docteur François Duvalier, Président à vie de la République d’Haïti » (Presses nationales d’Haïti, 1968).
Cet endoctrinement massif a laissé des traces profondes et prégnantes dans un pays, Haïti, qui n’a toujours pas procédé à sa dé-duvaliérisation. Le corps d’idées duvaliéristes, archaïques et totalitaires, est encore actif dans la société haïtienne tout entière et on l’a vu s’exprimer ouvertement avec l’arrivée au pouvoir du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste de Michel Martelly et Laurent Lamothe. Gérard Aubourg, sociologue et économiste, nous livre de précieuses observations sur l’endoctrinement idéologique massif de la population de l’époque de Papa Doc. Dans son remarquable livre « Le fascisme mystique du docteur François Duvalier en Haïti », il circonscrit « une propagande de viol des foules », « une propagande menaçante et permanente », « une propagande assourdissante, lancinante et incessante », « Une propagande violente, brutale et mensongère », « une propagande de conditionnement et de culte de la personnalité » (pages 146 à 156).
Il est utile de l’exprimer une fois de plus : le silence persistant et complaisant de nombre d’intellectuels haïtiens, au pays comme en diaspora, face à l’insignifiance multifacette de l’Akademi kreyòl ayisyen révèle un ensilencement systémique où la sacralisation folklorique, mythifiante, totémique et muséifiée du créole génère l’aveuglement consenti et neutralise toute rigoureuse évaluation institutionnelle et objective. Ce silence témoigne du recul de l’esprit analytique/critique dans un écosystème où il y a une vertigineuse inflation du discourir politique : le discourir tient lieu d’analyse sinon de réflexion analytique, et l’on se complaît à arpenter la surface des choses en un rituel bluffologique du faire-semblant et de l’éternel vire won…
TABLEAU 1 — Synthèse des 12 articles-bilan publiés par Robert Berrouët-Oriol sur l’Akademi kreyòl ayisyen
| Titre de l’article | Date | Site de publication | Publications scientifiques de l’AKA |
|---|---|---|---|
| Accord du 8 juillet 2015 – Du défaut originel de vision à l’Académie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale | 15 juillet 2015 | Potomitan | aucune |
| Les “droits linguistiques des enfants” en Haïti : mal-vision et aberration conceptuelle à l’Akademi kreyòl ayisyen | 20 septembre 2016 | Potomitan | aucune |
| L’Akademi kreyòl ayisyen, placée sous respirateur artificiel, peine encore à se saborder | 9 octobre 2025 | Madinin’art | aucune |
| Maigre bilan de l’Académie du créole haïtien (2014-2019) : les leçons d’une dérive prévisible | 5 avril 2019 | Le National, Madinin’art, Potomitan | aucune |
| Bilan quinquennal truqué à l’Académie du créole haïtien | 8 décembre 2019 | Potomitan | aucune |
| L’Académie du créole haïtien et la problématique de la langue maternelle créole | 12 février 2020 | Potomitan | aucune |
| L’Académie du créole haïtien : autopsie d’un échec banalisé (2014–2022) | 18 janvier 2022 | Le National | aucune |
| L’Akademi kreyòl ayisyen ou la saga des rituels verbeux et illusionnistes | 19 février 2024 | Médiapart | aucune |
| Journée internationale du créole 2024 : la vision indocte et rachitique de l’Akademi kreyòl ayisyen mène une fois de plus à une impasse | 19 octobre 2024 | Rezonòdwès | aucune |
| L’Akademi kreyòl ayisyen recycle une fois de plus ses vieilles recettes et sectarise son incapacité à aménager le créole | 21 février 2025 | Le National | aucune |
| Actualisation du bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen : entre “zanno dekoratif”, aphonie, strabisme et momification | 4 août 2025 | Madinin’art | aucune |
| Le “partenariat stratégique” entre Wikimedia Haïti et l’Académie créole ou l’indocte quête d’une vision linguistique fantasmagorique | 13 décembre 2025 | Le National | aucune |
TABLEAU 2 — Relevé comparatif des articles et axes critiques — Corpus des 12 articles de Robert Berrouët-Oriol (2015–2025)
| Articles | Axe critique principal | |
|---|---|---|
| Accord du 8 juillet 2015 – Du défaut originel de vision à l’Académie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale | Défaut de vision institutionnelle | |
| Les “droits linguistiques des enfants” en Haïti : mal-vision et aberration conceptuelle à l’Akademi kreyòl ayisyen | Incompétence conceptuelle | |
| L’Akademi kreyòl ayisyen, placée sous respirateur artificiel, peine encore à se saborder | Dérive institutionnelle à étape terminale | |
| Maigre bilan de l’Académie du créole haïtien (2014-2019) : les leçons d’une dérive prévisible | Absence de résultats identifiables et mesurables | |
| Bilan quinquennal truqué à l’Académie du créole haïtien | Manipulation du bilan administratif quinquennal | |
| L’Académie du créole haïtien et la problématique de la langue maternelle créole | Incapacité à aborder la langue maternelle créole sur le plan scientifique | |
| L’Académie du créole haïtien : autopsie d’un échec banalisé (2014–2022) | Échec structurel et systémique | |
| L’Akademi kreyòl ayisyen ou la saga des rituels verbeux et illusionnistes | Ritualisme verbeux ; absence de substance | |
| Journée internationale du créole 2024 : la vision indocte et rachitique de l’Akademi kreyòl ayisyen mène une fois de plus à une impasse | Vision indigente et impasse stratégique | |
| L’Akademi kreyòl ayisyen recycle une fois de plus ses vieilles recettes et sectarise son incapacité à aménager le créole | Recyclage idéologique et sectarisme | |
| Actualisation du bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen : entre “zanno dekoratif”, aphonie, strabisme et momification | Inertie, aphonie, incapacité fonctionnelle | |
| Le “partenariat stratégique” entre Wikimedia Haïti et l’Académie créole ou l’indocte quête d’une vision linguistique fantasmagorique | Partenariats fantasmagoriques / absence de compétence | |
Il est symptomatique et fort révélateur que nos observations analytiques, d’une année à l’autre, mettent en lumière les mêmes rituels du nanisme des idées, du rachitisme de vision et de l’insignifiance de l’action de l’Akademi kreyòl ayisyen. Ce constat se donne à voir comme suit dans le tableau 3 :
TABLEAU 3 — Tableau des récurrences critiques du bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen — Corpus des 12 articles de Robert Berrouët-Oriol (2015–2025)
| Axe critique récurrent | Articles de référence |
|---|---|
| Défaut de vision institutionnelle | « Accord du 8 juillet 2015 – Du défaut originel de vision à l’Académie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale » |
| Incompétence conceptuelle | « Les “droits linguistiques des enfants” en Haïti : mal-vision et aberration conceptuelle à l’Akademi kreyòl ayisyen » |
| Absence de résultats mesurables | « Maigre bilan de l’Académie du créole haïtien (2014-2019) : les leçons d’une dérive prévisible » ; « Bilan quinquennal truqué à l’Académie du créole haïtien » |
| Manipulation ou opacité du bilan administratif | « Bilan quinquennal truqué à l’Académie du créole haïtien » ; « L’Akademi kreyòl ayisyen, placée sous respirateur artificiel, peine encore à se saborder » |
| Incapacité à traiter la langue maternelle créole | « L’Académie du créole haïtien et la problématique de la langue maternelle créole » |
| Échec structurel et systémique | « L’Académie du créole haïtien : autopsie d’un échec banalisé (2014–2022) » |
| Ritualisme verbeux / absence de substance | « L’Akademi kreyòl ayisyen ou la saga des rituels verbeux et illusionnistes » |
| Vision indigente / impasse stratégique | « Journée internationale du créole 2024 : la vision indocte et rachitique de l’Akademi kreyòl ayisyen mène une fois de plus à une impasse » |
| Recyclage idéologique / sectarisme | « L’Akademi kreyòl ayisyen recycle une fois de plus ses vieilles recettes et sectarise son incapacité à aménager le créole » |
| Inertie, aphonie, incapacité fonctionnelle | « Actualisation du bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen : entre “zanno dekoratif”, aphonie, strabisme et momification » |
| Partenariats fantasmagoriques / absence de compétence | « Le “partenariat stratégique” entre Wikimedia Haïti et l’Académie créole ou l’indocte quête d’une vision linguistique fantasmagorique » |
Actualisation du processus d’ensilencement : l’omertà des intellectuels haïtiens face à la nullité du bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen
Mise en contexte
La création de l’Akademi kreyòl ayisyen en 2014 s’inscrit dans un moment de forte charge symbolique : l’idée de créer une institution chargée de « fixer » la langue créole, qu’exprime l’article 213 de la Constitution de 1987, a été portée par une frange du secteur démocratique haïtien de l’époque. Il est attesté qu’il s’est agi d’une vision utopique, largement détachée des réalités scientifiques, institutionnelles et pédagogiques du pays. L’Assemblée constituante de 1987, fascinée par le modèle mythifié de l’Académie française, a enfanté un projet sans lien avec les sciences du langage et sans analyse sociolinguistique adéquate : elle a ainsi confié à l’Akademi kreyòl ayisyen une mission démesurée, sans cadre juridique opérationnel, sans expertise linguistique interne et sans articulation avec les institutions compétentes, notamment la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti.
La mise en place de l’Akademi kreyòl ayisyen en 2014 fut donc prématurée : elle ne reposait ni sur une analyse des besoins réels du pays, ni sur une évaluation des capacités scientifiques disponibles, ni sur une planification linguistique conforme aux prescrits des articles 5 et 40 de la Constitution haïtienne de 1987. L’institution fut investie d’un rôle consultatif ambigu et symbolique –celui d’émettre des « recommandations » sans valeur juridiquement contraignante, celui d’incarner la « défense » du créole–, sans disposer des outils, des compétences et des ressources intellectuelles et professionnelles nécessaires pour accomplir une mission utopique que l’on croyait, à tort, être une mission d’aménagement linguistique.
Dans ce contexte, l’attente sociale et médiatique fut immense et immensément chimérique et irréaliste : l’Akademi kreyòl devait produire, croyait-on à tort, des normes, des dictionnaires, des grammaires, des guides pédagogiques, des enquêtes sociolinguistiques, des outils de référence pour l’École haïtienne et contribuer à la mise en place d’une politique linguistique éducative. Or, entre 2014 et 2026, aucune de ces attentes ne fut satisfaite. L’AKA n’en avait ni la mission statutaire ni les compétences intellectuelles et professionnelle ni les assises linguistiques, elle a « grandi » en marge des progrès identifiables et mesurables de la créolistique de 2014 à 2016 et sous la mantille silencieuse de nombre d’intellectuels haïtiens qui ont choisi de pas voir ses errances et son insignifiance car il leur faudrait alors en faire le bilan analytique et critique…
Le constat général est sans équivoque : aucun bilan critique de l’Akademi kreyòl ayisyen n’a été produit dans le champ intellectuel haïtien et diasporique. Les universitaires haïtiens, les chercheurs, les journalistes spécialisés, les institutions éducatives et les acteurs de la société civile ont, dans leur immense majorité, évité de questionner la nullité du bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen. Ce silence persistant constitue un phénomène d’ensilencement systémique : l’on observe qu’il est un refus collectif d’exercer l’esprit critique, un évitement du débat public, une omertà intellectuelle qui protège une institution défaillante.
Ce processus d’ensilencement, répétitif et constant, est d’autant plus déictique que les données –ou l’absence de données factuelles–, sont de notoriété publique : le site officiel de l’Akademi kreyòl ne contient ni bilans financiers, ni audits comptables, ni rapports administratifs, ni publications scientifiques, ni outils pédagogiques, ni instruments lexicographiques ni ouvrages de référence. Pourtant, chez nombre d’intellectuels haïtiens, aucune voix institutionnelle majeure ne s’est élevée pour demander des comptes, analyser les dérives et les errances ou exiger la conformité aux obligations légales de reddition des comptes.
L’omertà intellectuelle autour de l’Akademi kreyòl ayisyen est donc un phénomène contemporain, révélateur d’une crise profonde de l’esprit critique dans le champ intellectuel et académique haïtien.
1. L’Akademi kreyòl ayisyen : un bilan scientifique nul (2014–2026)
Entre 2014 et 2026, l’Akademi kreyòl ayisyen n’a produit aucune publication scientifique dans aucun des domaines de la créolistique :
- grammaire,
- phonologie,
- lexicologie,
- lexicographie,
- terminologie,
- dictionnairique,
- sociolinguistique,
- jurilinguistique,
- didactique du créole langue maternelle,
- didactisation du créole,
- analyse du discours,
- traduction et traductologie,
- politiques linguistiques.
Aucune enquête de terrain n’a été menée, aucun corpus linguistique n’a été constitué, aucun dictionnaire n’a été élaboré, aucun ouvrage de référence n’a été publié. L’AKA n’a pas produit de revue scientifique, n’a pas organisé de colloques évalués par les pairs, n’a pas contribué à la recherche universitaire car elle est lourdement dépourvue de compétences universitaires dans les domaines linguistique, démolinguistique, sociolinguistique, jurilinguistique et terminolonguistique.
La seule publication d’apparence « scientifique » de l’Akademi kreyòl est la première Résolution sur l’orthographe du créole (2017), un texte lacunaire, confus, et sévèrement critiqué par des linguistes de premier plan, notamment Lemète Zéphyr et Renauld Govain. Cette première Résolution sur l’orthographe du créole confond orthographe, alphabet et graphie et ne repose sur aucune méthodologie linguistique reconnue.
En créolistique, dans la littérature scientifique accessible depuis 2014, date de création de l’AKA, aucune publication ne se réfère aux « travaux » de l’Akademi kreyòl puisqu’ils n’existent pas et ne peuvent dès lors constituer un horizon normatif pour les études créoles.
Le bilan scientifique de l’Akademi kreyòl ayisyen est donc strictement nul.
2. Aucune action d’aménagement linguistique conforme aux articles 5 et 40 de la Constitution de 1987
Les articles 5 et 40 de la Constitution de 1987 définissent les obligations de l’État en matière d’aménagement linguistique :
- co-officialisation du créole et du français ;
- obligation de diffuser les informations publiques dans les deux langues officielles ;
- obligation de garantir l’équité linguistique dans les services publics ;
- obligation de mettre en place des politiques linguistiques éducatives.
Entre 2014 et 2026, l’Akademi kreyòl ayisyen n’a mené aucune action conforme à de telles obligations constitutionnelles qui, d’ailleurs, ne correspondent pas à son mandat légal strictement « déclaratif ». Aucun plan d’aménagement linguistique n’a été élaboré. Aucun cadre normatif n’a été proposé. Aucun instrument juridique n’a été produit. Aucun guide de rédaction administrative en créole n’a été publié. Aucune collaboration structurée et pérenne avec les ministères n’a été documentée. La « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyòl ayisyen an », parue dans Le Moniteur, no. 65 du 7 avril 2014, ne confère à l’AKA aucun mandat exécutif : sous mandat de type déclaratif, sa juridiction se limite à la formulation de « recommandations » à adresser à l’État…
Les conséquences sociopolitiques sont majeures :
- absence de normalisation du créole dans l’Administration ;
- absence de politique linguistique éducative ;
- absence de formation linguistique des enseignants ;
- absence de documents officiels bilingues ;
- absence de cadre pour l’usage du créole dans les tribunaux, la santé, la justice, les services publics.
3. Absence de matériel pédagogique de référence en didactique du créole
Entre 2014 et 2026, l’Akademi kreyòl n’a produit aucun matériel pédagogique pour l’enseignement du créole langue maternelle :
- aucun guide pédagogique ;
- aucun manuel de référence ;
- aucun programme d’enseignement ;
- aucun cadre didactique ;
- aucun outil didactique pour les enseignants ;
- aucun instrument d’évaluation linguistique.
L’impact prospectif sur l’École haïtienne est à fort potentiel :
- les enseignants ne disposent d’aucune ressource linguistique normalisée ;
- les écoles improvisent des pratiques pédagogiques en dehors de tout cadre normatif ;
- les élèves n’ont pas accès à des outils pédagogiques normalisés ;
- la didactique du créole langue maternelle demeure un champ inconnu des enseignants.
4. Absence d’outils de rédaction en créole pour les rédacteurs de manuels scolaires
Les rédacteurs de manuels scolaires créoles ne disposent d’aucun outil de référence standardisé élaboré par l’Akademi kreyòl. À l’échelle nationale l’AKA ne leur a fourni :
- aucune norme rédactionnelle ;
- aucune grille de cohérence linguistique ;
- aucune méthodologie de rédaction ;
- aucune terminologie normalisée ;
- aucune directive pédagogique.
Les conséquences directes sont identifiables :
- manuels incohérents ;
- variations orthographiques ;
- absence de standardisation ;
- confusion pédagogique ;
- faible qualité linguistique.
L’Akademi kreyòl n’a pas produit un seul document de référence destiné à encadrer la rédaction des manuels scolaires en créole.
5. Absence d’outils de rédaction en créole pour les éditeurs de manuels scolaires
Les éditeurs de manuels scolaires sont confrontés à une absence totale de normes :
- aucune directive éditoriale ;
- aucune norme typographique ;
- aucune grille de correction linguistique ;
- aucune politique de standardisation.
Les défaillances structurelles du secteur éducatif en découlent :
- manuels non conformes ;
- absence de cohérence linguistique ;
- fragmentation des pratiques ;
- impossibilité de garantir la qualité éditoriale.
L’Akademi reyòl n’a pas produit un seul outil de référence pour les éditeurs.
6. L’apport critique d’Yves Dejean
Le linguiste Yves Dejean a qualifié le projet d’Akademi de « zanno dekoratif » : une institution symbolique et surtout utopique que l’on mettra sur pied en dehors des sciences du langage et en dehors d’une étude de la situation linguistique du pays.
Dans son article du Nouvelliste (26 janvier 2005), Yves Dejean démontre que :
- l’article 213 de la Constitution repose sur une conception archaïque ;
- il est impossible de « fixer » une langue ;
- une Académie ne peut remplacer une politique linguistique ;
- Haïti a besoin de chercheurs, pas d’une institution décorative ;
- l’Akademi est vouée à l’échec.
Ses arguments demeurent valides et d’une pertinence exceptionnelle en 2026.
7. En guise de conclusion — L’omertà intellectuelle et universitaire
Le silence de nombre d’universitaires et d’intellectuels haïtiens, en Haïti et en diaspora, face à la nullité du bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen constitue une omertà intellectuelle. Ce silence protège une institution défaillante, empêche l’émergence d’un véritable débat public et légitime un vide institutionnel.
Les mécanismes de cette omertà sont :
- la sacralisation folklorique, totémique, pétrifiée et muséologique du créole ;
- la peur de critiquer une institution perçue comme identitaire ;
- l’absence de culture de reddition de comptes ;
- la fragmentation du champ académique lui aussi miné par des luttes de chapelle ;
- la faiblesse des institutions universitaires ;
- l’instrumentalisation politique du créole par diverses formes de populisme politique.
L’omertà intellectuelle autour de l’Akademi kreyòl ayisyen est donc un symptôme d’une crise profonde de l’esprit critique en Haïti.
En définitive, le bilan analytique de l’action de l’Académie créole (2014 – 2026) est fort instructif. Il atteste l’existence d’une béante contradiction entre les termes de la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an » (Le Moniteur, 7 avril 2014) et l’ensemble des initiatives prises par l’AKA qui, en dehors de son mandat légal déclaratif, a en vain tenté d’agir à titre d’une instance exécutive d’aménagement linguistique. L’« Accord du 8 juillet 2015 » signé entre l’AKA et le ministère de l’Éducation nationale, qui n’a produit aucun résultat mesurable, n’a pas donné lieu à l’élaboration d’une politique linguistique éducative, et l’usage normalisé et encadré du créole langue maternelle dans l’apprentissage scolaire demeure encore peu répandu dans le système éducatif national (voir notre article « De l’usage du créole dans l’apprentissage scolaire en Haïti : qu’en savons-nous vraiment ? », Le National et Fondas kreyòl, 11 novembre 2021). L’on observe également que sur le site Web de l’AKA, le « Bilan 4 desanm 2014 – 4 desanm 2019 » expose la création d’un « Espas refleksyon akademisyen sou dokiman « Plan décennal d’éducation et de formation 2017-2027 », ki te fèt jou ki te 25 me 2017 », et il annonce l’existence d’un « Dokiman « Pozisyon AKA sou Plan desenal edikasyon 2-17-2029 la sa a nan bibliyotèk AKA ak sou sit wèb AKA ». Ce document n’a pas pu être consulté parce que le titre annoncé n’est pas interrogeable sur le site officiel de l’Académie créole. Toujours au chapitre du « Bilan 4 desanm 2014 – 4 desanm 2019, l’AKA annonce, en page d’accueil de son site, être à l’étape de la « Preparasyon zouti referans tankou gramè, diksyonè jeneral, diksyonè jiridik ». Volontariste, lunaire et essentiellement fallacieuse, cette annonce n’a pu être validée en termes de bilan d’une action mesurable : une microstructure telle que l’Académie créole, dépourvue d’expertise connue en lexicographie, en didactique des langues et en didactique du créole langue maternelle, en dictionnairique et en terminologie juridique, n’est pas en mesure de conduire de si vastes chantiers et de produire des « outils de référence » alors même que ses rares linguistes n’ont aucune compétence connue dans l’un de ces champs et n’ont publié aucune étude scientifique, aucun livre dans ces domaines de haute spécialisation (voir nos articles « Dictionnaires et lexiques créoles : faut-il les élaborer de manière dilettante ou selon des critères scientifiques ? » (Le National, 28 juillet 2020) ; « Plaidoyer pour une lexicographie créole de haute qualité scientifique » (Le National, 14 décembre 2021).
Le champ linguistique haïtien, et singulièrement l’aménagement du créole, se trouve aujourd’hui à l’horizon d’une exigence de premier plan : une radicale, profonde et durable rupture épistémologique et politique d’avec la fossilisation, la folklorisation, la muséification, la totémisation du créole que l’on observe à l’Akademi kreyòl ayisyen et/ou dans son environnement et/ou dans certains milieux académiques complaisants. Cette rupture épistémologique et politique devra contribuer à une meilleure implantation et diffusion des sciences du langage afin que l’aménagement constitutionnel des deux langues de notre patrimoine linguistique historique, le créole et le français, se développe en dehors des chimères illusionnistes des « créolistes » fondamentalistes… L’expertise linguistique haïtienne de qualité, en particulier celle qui est enseignée à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti, a aujourd’hui rendez-vous avec les exigences de la scolarisation de 4 millions d’élèves haïtiens…

