L’annonce par le Conatel , le régulateur Télécom en Haïti ,de la perte du leadership mobile en Haïti au profit de Natcom (filiale de Viettel) marque un tournant. Pendant près de deux décennies, Digicel avait dominé ce marché, l’un de ses plus importants en volume d’abonnés et en contribution aux revenus du groupe. Aujourd’hui, selon plusieurs sources vietnamiennes et des estimations locales, Natcom revendique environ 53 % de parts de marché mobile, une infrastructure fibre dominante et une progression rapide de son portefeuille mobile money (NatCash). Même si certaines analyses occidentales continuent d’attribuer à Digicel une part encore majoritaire, le message est clair : le duopole haïtien s’est inversé ou, à tout le moins, s’est équilibré au détriment de l’opérateur jamaïcain.
Haïti représentait jusqu’à 15-20 % des revenus de Digicel. Cette érosion, combinée à l’insécurité, aux coûts opérationnels élevés et à la volatilité du pays, s’inscrit dans une stratégie plus large de recentrage. Après sa restructuration de dette (réduction de 1,7 milliard de dollars en 2024), Digicel a cédé ses activités en El Salvador et s’est retiré de Panama. Le groupe se concentre désormais sur ses 25 marchés caribéens et limitrophes (Guyana, Suriname, Guyane française), où il revendique encore près de 9 à 10 millions de clients.
Ce qui reste à Digicel
Digicel n’est plus le leader incontesté de toute la Caraïbe, mais il demeure l’opérateur mobile le plus présent géographiquement et conserve des positions de force dans la plupart des marchés anglophones. Le modèle reste celui du duopole, face principalement à Flow (Liberty Latin America, héritier de Cable & Wireless).
Selon les données les plus récentes des régulateurs et d’analyses spécialisées (2025-2026) :
• Jamaïque : Digicel détient environ 47 % des parts de marché mobile (environ 3,16 millions de SIM actives). Flow détient le reste. Digicel y a lancé la 5G commerciale et conserve une couverture plus large, notamment en zones rurales.
• Trinité-et-Tobago : Digicel est leader avec environ 52 % face à TSTT/bmobile (lié à Flow). Le marché est très équilibré, proche d’un 50/50, avec une pénétration supérieure à 140 %.
• Barbade : Digicel occupe la première place avec environ 55 % face à Flow. • Petites Antilles orientales (Sainte-Lucie, Grenade, Saint-Vincent-et-les Grenadines, Dominique, Antigua-et-Barbuda, Saint-Kitts-et-Nevis, etc.) : Digicel reste généralement le leader ou co-leader face à Flow, avec des parts souvent majoritaires ou très proches, grâce à une présence historique forte et une image de marque associée au sport et à la culture caribéenne.
• Guyana et Suriname : Digicel figure parmi les leaders face à GTT et Telesur respectivement.
• Autres territoires (îles Caïmans, Bermudes, Aruba, Curaçao, îles Vierges britanniques, etc.) : positions solides, souvent en duel avec Flow ou des opérateurs locaux.
Dans les territoires français (Guadeloupe, Martinique, Guyane), Digicel est un acteur secondaire face à Orange et SFR. En République dominicaine, il reste loin derrière Claro et Altice.
Un opérateur qui change de peau
Digicel n’est plus le disruptif agressif des années 2000 qui faisait chuter les prix et arrachait des parts de marché à Cable & Wireless. Après des années de difficultés financières, le groupe, dirigé par Marcelo Cataldo, mise désormais sur la stabilisation, l’amélioration de l’expérience client, le passage des abonnés prépayés (encore ~90 % de la base) vers la 4G/5G, le développement de la fibre, des services B2B et du home broadband. Les marges EBITDA restent élevées (autour de 40 %), grâce à la structure de duopoles qui limite la guerre des prix destructrice.
La perte relative d’Haïti est douloureuse, mais elle n’est pas existentielle. Digicel conserve un réseau pan-caribéen unique, une marque encore très forte dans les îles anglophones, et une capacité à générer du cash-flow dans des marchés matures à forte pénétration. Le vrai défi n’est plus de conquérir, mais de défendre et de monétiser : faire migrer les clients vers des usages data plus riches, développer les services numériques (y compris le mobile money face à NatCash en Haïti), et résister à la pression concurrentielle de Flow, mieux positionné sur le fixe et les bundles multi-play.
En résumé, Digicel reste le premier opérateur mobile de la Caraïbe anglophone dans plusieurs marchés clés (Jamaïque, Trinité, Barbade et la plupart des petites îles), face principalement à Flow. Haïti a changé la donne symboliquement et financièrement, mais le groupe n’est pas « évincé » de la région. Il se recentre, se resserre, et doit maintenant prouver qu’il peut être rentable et innovant dans un espace plus restreint, où la concurrence est plus frontale et les marges de croissance démographique quasi nulles. La Caraïbe de Digicel existe encore. Elle est simplement plus concentrée, plus exposée et plus exigeante.

