PORT-AU-PRINCE, 8 septembre 2026 — De New York à Addis-Abeba, en passant par les grandes enceintes multilatérales où Haïti sollicite sécurité, financement et assistance, Raina Forbin poursuit une diplomatie de présence. À Addis-Abeba, la chancelière participe à l’examen à mi-parcours du Programme d’action de Doha en faveur des pays les moins avancés et appelle l’Afrique à renforcer son engagement envers Haïti. La démarche relève des attributions ordinaires d’un ministère des Affaires étrangères. Mais une politique extérieure ne saurait être évaluée au seul nombre de missions accomplies. Elle acquiert sa substance lorsqu’elle produit des engagements précis, des moyens nouveaux et des résultats vérifiables. Que rapportera donc cette nouvelle séquence africaine à un pays dont les urgences sécuritaires, économiques et institutionnelles exigent davantage que des déclarations de solidarité ?
Le communiqué officiel reprend les priorités désormais récurrentes de la diplomatie haïtienne : sécurité, élections, relance économique, financement international et déploiement intégral de la Force de répression des gangs. Raina Forbin sollicite notamment un engagement accru du Tchad, de la Sierra Leone et de la Côte d’Ivoire. Or la question opérationnelle demeure entière : une force annoncée à plusieurs milliers de personnels ne produit d’effet que si ses effectifs, sa logistique, son commandement et sa capacité territoriale correspondent au mandat qui lui est assigné. L’Artibonite continue d’en administrer la démonstration inverse, avec des enlèvements, des axes fragilisés et une autorité publique disputée. La diplomatie peut obtenir des résolutions et des promesses ; elle ne remplace ni la présence de l’État, ni le contrôle territorial, ni la sécurité effective des citoyens.
Cette succession de déplacements expose aussi une contradiction politique difficile à éluder : les représentants de l’État disposent d’une mobilité internationale que nombre d’Haïtiens ont perdue, y compris depuis la capitale. Port-au-Prince demeure privé d’une normalité aérienne internationale, les restrictions américaines vers Toussaint-Louverture courant jusqu’au 2 mars 2027, tandis que plusieurs corridors terrestres restent affectés par l’insécurité. Une telle dissociation entre la capacité de déplacement des gouvernants et les restrictions imposées à la population interroge directement l’effectivité de l’autorité publique. Un gouvernement peut voyager pour parler d’élections, mais peut-il organiser ces élections si le territoire lui-même demeure partiellement inaccessible ? Un scrutin national exige davantage qu’un calendrier : il suppose la circulation des agents électoraux, des matériels sensibles, des électeurs, des procès-verbaux et des forces chargées de leur protection. Une souveraineté électorale sans souveraineté territoriale risque de demeurer une construction administrative dépourvue de base matérielle.
À cette interrogation s’ajoute celle du coût d’opportunité de la diplomatie itinérante. Les missions internationales sont légitimes lorsqu’elles ouvrent des canaux de financement, permettent des accords bilatéraux ou produisent des engagements impossibles à obtenir autrement. Elles le sont moins lorsqu’elles se réduisent à reproduire, capitale après capitale, les mêmes formulations sur la sécurité, la stabilité et les élections. À l’heure où des familles éprouvent des difficultés à assurer la scolarisation régulière de leurs enfants, où l’activité économique demeure sévèrement perturbée et où certaines administrations peinent à se projeter hors des zones sécurisées, la présence physique à chaque réunion internationale devrait être appréciée à l’aune de sa valeur ajoutée réelle. Une visioconférence n’aurait-elle pas permis, dans certains cas, de défendre la même position à moindre coût ? La question n’est pas celle de l’existence de la diplomatie, mais de son rendement.
Addis-Abeba pourrait donc devenir autre chose qu’une nouvelle étape protocolaire si elle débouche sur des contributions additionnelles, un calendrier crédible de renforcement de la FRG, des ressources logistiques immédiatement mobilisables ou des mécanismes financiers adaptés à la crise haïtienne. À défaut, cette mission s’ajouterait à une longue série de déplacements dont l’impact demeure difficile à identifier dans la vie quotidienne du pays. Combien de capitales faudra-t-il encore parcourir avant que les résultats diplomatiques puissent se lire ailleurs que dans les communiqués : sur une route rouverte, dans une école accessible, dans un territoire repris, dans un aéroport redevenu normalement fonctionnel, ou dans une population enfin capable de circuler sans négocier sa sécurité avec l’incertitude ? Une politique extérieure ne peut durablement se satisfaire de visibilité, de plaidoyers et de présence protocolaire : sa légitimité se mesure à sa capacité de transformer les engagements obtenus à l’étranger en effets tangibles sur le territoire national.

