11 juillet 2026
Kenscoff, encore : la parabole d’un État qui parle pendant qu’on l’enterre
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Kenscoff, encore : la parabole d’un État qui parle pendant qu’on l’enterre

Il y a une image qui résume, à elle seule, l’état de délabrement de la puissance publique en Haïti : celle d’un Premier ministre de facto qui, à peine descendu d’avion après un sommet de la CARICOM à Sainte-Lucie, vante devant ses pairs régionaux la reconquête « graduelle » des territoires tenus par les gangs, pendant que, à moins d’une heure de route de la capitale, une localité entière est en train de brûler.

C’est très exactement ce qui s’est produit cette semaine. Pendant que le chef du gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé, présentait à ses homologues caribéens le bilan de son action sécuritaire et électorale, la commune de Kenscoff replongeait, pour la troisième fois en une dizaine de jours, dans l’horreur. D’abord des attaques contre les installations de la Teleco et une position tenue par la police à Obléon, dans la nuit du 4 au 5 juillet, un assaut de la coalition Viv Ansanm repoussé, mais suivi du déplacement forcé de près de 5 840 personnes, selon le décompte de l’Organisation internationale pour les migrations. Puis, quelques jours plus tard, l’attaque de Robin, où les forces de l’ordre ont fini par découvrir huit cadavres dans une maison proche d’une gare de tap-tap — trois calcinés, cinq autres laissés sur place. Et enfin, dans la nuit de mercredi à jeudi, ce que le maire intérimaire de la commune, Massillon Jean, qualifie sans détour d’« hécatombe » à Wobè : un nombre de morts qu’on ose à peine estimer, des dizaines de disparus, des maisons de brigadiers réduites en cendres, des églises détruites.

Ce ne sont pas des incidents isolés. Le maire lui-même le rappelle : des groupes armés occupent une partie de sa commune depuis près de dix-neuf mois. Dix-neuf mois pendant lesquels l’État haïtien a eu tout le loisir d’observer, de planifier, d’agir — et pendant lesquels il n’a, dans les faits, produit que des communiqués de compassion et des visites protocolaires.

Le scénario n’est même pas nouveau. Il y a un an et demi, en janvier 2025, un précédent massacre avait frappé la même commune. Le Premier ministre avait alors reconnu publiquement que les services de renseignement disposaient d’informations sur l’imminence de l’attaque, sans qu’aucune mesure préventive ne soit prise. « L’État se lève. L’État frappe. L’État triomphera », avait-il alors proclamé. Dix-huit mois plus tard, l’État ne s’est ni levé, ni n’a frappé : il a simplement laissé Kenscoff se vider de ses habitants une fois de plus, dans l’indifférence d’un appareil sécuritaire qui multiplie les effets d’annonce sans jamais tenir une position durablement.

Ce n’est pas un problème de moyens qu’on peut balayer d’un revers de main budgétaire. Les chiffres existent, et ils sont accablants. Un rapport du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti fait état de 1 642 personnes tuées et 745 blessées entre janvier et mars 2026 sur l’ensemble du territoire — et souligne que 69 % de ces victimes sont tombées lors d’opérations sécuritaires elles-mêmes, parfois menées avec l’appui de la Force de répression des gangs et d’une société militaire privée. Human Rights Watch, de son côté, évalue à 1,4 million le nombre de déplacés internes à l’échelle nationale, et rappelle qu’Haïti figure, selon plusieurs analyses, parmi les pays affichant le taux d’homicides le plus élevé au monde. Ces données ne disent pas seulement que le pays est violent. Elles disent qu’un État qui dépense pour la sécurité continue de perdre du terrain, littéralement, commune après commune.

Pendant ce temps, la mécanique institutionnelle tourne comme si de rien n’était. Le Conseil électoral provisoire vient d’arrêter, avec le gouvernement, un budget prévisionnel de 120 millions de dollars pour organiser des élections dont le premier tour est annoncé pour les prochaines semaines. On peine à comprendre comment un scrutin crédible pourrait se tenir dans un pays où des communes entières de l’aire métropolitaine changent de mains armées au gré des nuits, où des dizaines de milliers de citoyens n’ont plus de domicile fixe, et où la carte électorale elle-même dépendra, in fine, du bon vouloir de coalitions criminelles capables de vider une localité de sa population en quelques heures. Vouloir organiser un vote sans avoir sécurisé le territoire n’est pas de l’optimisme politique : c’est une fuite en avant qui traite le calendrier comme une fin en soi, déconnectée du sort réel des habitants de Wobè, de Robin ou de Téléco.

Le plus troublant, dans ce nouvel épisode, n’est peut-être pas la violence elle-même — la population haïtienne en a, hélas, une habitude tragique. C’est le contraste entre le discours et le terrain, répété avec une régularité presque mécanique. Un chef de gouvernement qui parle de reconquête pendant qu’une commune brûle n’est pas simplement mal informé : il incarne une gouvernance qui a fait de la communication de crise un substitut à la gestion de crise. Les familles de Wobè, elles, ne négocient pas avec des éléments de langage. Elles comptent leurs morts, cherchent leurs disparus, et se demandent, une fois de plus, où aller.

Tant que la sécurité de communes comme Kenscoff restera un point d’ordre du jour dans les sommets régionaux plutôt qu’une priorité opérationnelle réellement financée, équipée et soutenue dans la durée sur le terrain, chaque nouvelle « hécatombe » continuera de porter, en creux, la même signature : celle d’un État absent au moment précis où sa présence aurait pu changer le cours des choses.

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