2 août 2026
Gestion Fils-Aimé : du grand n’importe quoi !
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Gestion Fils-Aimé : du grand n’importe quoi !

Depuis novembre 2024, Alix Didier Fils-Aimé occupe la Primature d’Haïti. D’abord chef de gouvernement sous l’autorité nominale du Conseil présidentiel de transition (CPT), il en est devenu, le 7 février 2026, le successeur exclusif à la tête de l’exécutif, à la faveur de l’expiration du mandat du Conseil et avec l’appui déterminant de Washington. Près de dix-huit mois après son arrivée, le bilan qui se dessine appelle un examen sans complaisance.

L’héritage du CPT : une transition déjà à bout de souffle

Le Conseil présidentiel de transition, mis en place après la démission d’Ariel Henry en 2024, n’a jamais réussi à s’imposer comme un pouvoir stable. Ses querelles internes ont provoqué le limogeage de Garry Conille, prédécesseur de M. Fils-Aimé, et plusieurs de ses membres ont été visés par des sanctions américaines pour corruption. C’est dans ce climat de délégitimation que M. Fils-Aimé a hérité du pouvoir : une transition déjà fragilisée, sur laquelle il devait construire une gouvernance crédible. Il ne partait donc pas de zéro, mais il n’était pas non plus condamné à l’échec — et c’est justement cette marge de manœuvre qui invite à juger ses choix plutôt que de tout mettre sur le compte de l’héritage.

Sécurité : la priorité affichée, la promesse non tenue

C’est sur ce terrain que le premier ministre a le plus engagé sa crédibilité. Dès son arrivée, il a fait de la reconquête sécuritaire et de la tenue d’élections « libres, honnêtes et démocratiques » le cœur de son mandat. Le constat, dix-sept mois plus tard, est sévère : après avoir dépensé des sommes considérables pour recruter des contractants privés destinés à combattre les gangs, le gouvernement a lui-même reconnu, en mai 2026, qu’un scrutin ne pourrait se tenir dans les délais annoncés, faute de conditions sécuritaires suffisantes — repoussant l’échéance électorale à la fin de l’année, avec une entrée en fonction du futur président espérée pour février 2027.

Sur le terrain, les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon le Bureau intégré des Nations unies en Haïti, environ 1 642 personnes ont été tuées et 745 blessées entre janvier et mars 2026 seulement. La crise humanitaire s’est aggravée en parallèle, avec près de 1,47 million de déplacés internes et plus de six millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë au milieu de l’année. Le plan de réponse humanitaire pour 2026 restait, à la mi-année, financé à seulement un quart de ses besoins.

Le gouvernement, de son côté, revendique des avancées : en mai 2026, M. Fils-Aimé affirmait sur CNN que les gangs étaient « pour la première fois depuis 2021… sur la défensive » dans certains quartiers de la capitale, grâce à l’appui de la force de soutien à la sécurité (GSF), de la police et des forces armées haïtiennes. Mais la multiplication des communiqués officiels annonçant une mobilisation « accélérée » contre les groupes armés, sans que la situation sur le terrain ne change substantiellement, a nourri chez plusieurs observateurs et médias locaux le sentiment d’une communication de crise se substituant à des résultats concrets — la rhétorique de l’autorité venant combler, mois après mois, l’absence de contrôle effectif du territoire.

Économie : sept années de récession et une gestion controversée des finances publiques

Le tableau économique est tout aussi préoccupant. L’année 2025 a marqué la septième année consécutive de contraction du PIB haïtien (-2,7 % selon la Banque mondiale), aggravée par le passage de l’ouragan Melissa en octobre 2025, qui a fait 43 morts et détruit des milliers de logements et d’infrastructures agricoles dans le Grand Sud. L’inflation, elle, est restée extrêmement élevée — autour de 28 % en moyenne sur 2025, avec une inflation alimentaire ayant dépassé 34 % à certaines périodes — pesant en priorité sur les ménages les plus pauvres, dont près de la moitié vit avec moins de trois dollars par jour.

Un choix institutionnel a particulièrement suscité la controverse : en février 2026, M. Fils-Aimé a cumulé la direction du gouvernement avec le portefeuille de l’Économie et des Finances, dans un contexte de recettes publiques en chute (à peine 4,8 % du PIB) et de dépendance persistante aux importations. Cette concentration des leviers politiques et budgétaires entre les mêmes mains a été critiquée jusque dans des cercles économiques non alignés sur les groupes d’affaires traditionnels, qui y voient un risque accru pour la transparence de la gestion des deniers publics — dans un pays où la lutte contre la corruption et contre l’impunité des « criminels à cravate » reste, de l’aveu même de plusieurs diplomates, un chantier largement inachevé.

Diplomatie : une dépendance accrue à l’appui international

Sur la scène internationale, le gouvernement Fils-Aimé s’est appuyé de façon quasi structurelle sur le soutien des États-Unis et de la CARICOM, garants de son maintien au pouvoir après le départ du CPT. Cette dépendance pose une question de fond sur la souveraineté réelle de la transition : la survie politique du premier ministre tient en bonne partie à des soutiens extérieurs, tandis que la force multinationale de soutien à la sécurité peine à endiguer les gangs malgré son déploiement. Le Conseil de sécurité de l’ONU continue, à l’été 2026, de suivre la situation avec une inquiétude croissante face à la détérioration humanitaire et sécuritaire, et aux retours forcés de dizaines de milliers de migrants haïtiens depuis les pays voisins, qui ajoutent une pression supplémentaire sur des services publics exsangues.

Social, agriculture, culture : les grands absents du discours gouvernemental

Au-delà de la sécurité et des grands équilibres macroéconomiques, les autres pans de la vie nationale peinent à trouver une place claire dans l’action gouvernementale. Le secteur agricole, déjà éprouvé par la crise économique, a subi de plein fouet les effets du cyclone Melissa et reste fragilisé par l’insécurité qui paralyse la circulation des biens vers les marchés. Le système de santé et les hôpitaux, dans les zones les plus touchées par la violence des gangs, ont dû fermer ou réduire leurs activités à plusieurs reprises. Sur le plan social, l’enrôlement d’enfants par des groupes armés continue d’alarmer les défenseurs des droits humains. Ces dossiers, moins spectaculaires que l’annonce d’un nouveau plan sécuritaire, apparaissent largement relégués au second plan d’une communication gouvernementale concentrée sur la sécurité et les échéances électorales.

Vision et accomplissements : le crédit à porter au bilan

Il serait toutefois inexact de réduire ce bilan à une accumulation d’échecs. Le gouvernement peut se prévaloir de la tenue, sans rupture institutionnelle majeure, de la transition post-CPT — un scénario qui n’avait rien de garanti dans un pays où les ruptures brutales de gouvernance sont la norme depuis 2021. Un budget électoral de 120 millions de dollars a été adopté, et un calendrier électoral, bien que déjà repoussé, demeure officiellement sur les rails avec un objectif de premier tour avant la fin de 2026. Un « Pacte national pour la stabilité » a par ailleurs été signé par la plupart des forces politiques après la fin du CPT, signe d’un minimum de consensus sur la méthode, même si son application concrète reste à démontrer.

Gouverner dans l’urgence, sans résultats à la hauteur des promesses

Le bilan de la gestion Fils-Aimé, du CPT à aujourd’hui, est celui d’une gouvernance qui a su se maintenir politiquement — notamment grâce à des appuis extérieurs solides — mais qui peine à transformer cette stabilité institutionnelle relative en résultats tangibles pour la population. Sur la sécurité, promesse centrale du mandat, l’aveu même du gouvernement en mai 2026 sur l’impossibilité de tenir les délais électoraux faute de conditions sécuritaires en dit long sur l’écart entre les ambitions affichées en 2024 et la réalité du terrain en 2026. Sur l’économie, la septième année consécutive de récession et une inflation à deux chiffres continuent d’appauvrir une population déjà exsangue. Sur la gouvernance, la concentration des pouvoirs budgétaires et politiques dans les mêmes mains interroge sur la solidité des garde-fous institutionnels.

Reste à savoir si les mois qui viennent, marqués par l’échéance électorale repoussée à la fin de 2026, permettront à ce gouvernement de transformer ses annonces répétées en résultats vérifiables — ou si l’histoire retiendra, comme pour les transitions qui l’ont précédé depuis 2021, une nouvelle occasion manquée de sortir Haïti de la spirale dans laquelle elle est engagée.

Elensky Fragelus

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