19 juin 2026
Pourquoi nous n’assisterons jamais à une mobilisation populaire massive contre les gangs et leurs alliés, comme celle des Haïtiens pour les Grenadiers ?
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Pourquoi nous n’assisterons jamais à une mobilisation populaire massive contre les gangs et leurs alliés, comme celle des Haïtiens pour les Grenadiers ?

En Haïti, malgré l’enfer quotidien imposé par les gangs qui contrôlent une grande partie de la capitale et terrorisent la population, un sursaut national s’est produit.

Des Haïtiens de l’intérieur comme de la diaspora se sont unis derrière les Grenadiers, l’équipe nationale de football, symbole de fierté, de résilience et d’espoir. Cette mobilisation transcende les clivages : elle est culturelle, émotionnelle et identitaire.

Quand les gangs brûlent même les centres de formation qui ont produit des générations de joueurs, le peuple réagit par un « nous » collectif. C’est rare, puissant et profondément haïtien.

Chez nous, une telle unité contre les gangs et leurs protecteurs politiques, économiques ou médiatiques est malheureusement improbable, pour plusieurs raisons structurelles et culturelles.

1. Absence d’un symbole fédérateur fort et positif

Les Haïtiens ont le football et l’histoire des Grenadiers comme vecteur d’identité. Chez nous, les symboles nationaux (drapeau, hymne, équipe sportive, culture) ont été vidés de leur substance ou instrumentalisés.

Les gangs et leurs alliés ont souvent réussi à infiltrer ou à neutraliser ces espaces : stades, quartiers populaires, milieux artistiques. Il n’existe plus de « nous » suffisamment fort pour transcender les divisions ethniques, régionales, politiques ou religieuses.

2. Complicité ou résignation d’une partie des élites

Contrairement à une partie de la diaspora et de la société civile haïtienne qui a choisi le camp de la nation contre le chaos, chez nous beaucoup d’intellectuels, d’hommes d’affaires, de journalistes et de politiciens entretiennent des liens ambigus avec les forces du désordre : milices, cartels, réseaux de corruption.

Ils en tirent des avantages (sécurité privée, profits illicites, pouvoir) ou craignent trop pour leur vie et leurs intérêts. Cette trahison des élites rend toute mobilisation populaire orpheline.

3. Division profonde et manipulation identitaire

En Haïti, malgré toutes les fractures, le sentiment national reste un ciment. Chez nous, les gangs et leurs alliés excellent dans l’exploitation des clivages : tribalisme, régionalisme, religion, classe sociale.

Toute contestation est rapidement transformée en « guerre entre communautés », ce qui décourage les citoyens honnêtes qui ne veulent pas être assimilés à un camp. La peur d’être instrumentalisé paralyse l’action collective.

4. Fatigue, survie individuelle et perte de confiance

Quand l’État est perçu comme absent, complice ou faible depuis trop longtemps, les citoyens passent en mode survie : départ vers la diaspora, envoi d’argent aux proches, arrangements locaux avec les puissants du moment ou simple résignation.

Or, la mobilisation exige de l’espoir et un minimum de foi dans un projet commun. Les gangs et leurs alliés ont méthodiquement détruit cet espoir en démontrant que la résistance se paie cher : menaces, enlèvements, assassinats ciblés.

5. Contrôle des narratifs

En Haïti, la voix de la rue et de la diaspora a pu s’exprimer malgré tout. Chez nous, les médias dominants, les réseaux sociaux manipulés et la peur de la répression transforment rapidement les mobilisés en « extrémistes », « opposants » ou « ennemis de la paix ».

Le gangstérisme bénéficie souvent d’alliés dans les sphères du pouvoir informationnel, ce qui réduit l’espace public nécessaire à une mobilisation durable.

En résumé

La mobilisation haïtienne pour les Grenadiers montre qu’un peuple peut encore trouver en lui-même la force de dire « non » au chaos, même dans les conditions les plus dures.

Chez nous, cette force collective a été sapée plus profondément : par la corruption des élites, la fragmentation identitaire, la destruction des symboles communs et la transformation de la politique en business mafieux.

Tant que nous n’aurons pas recréé un « nous » authentique, capable de transcender nos peurs et nos intérêts particuliers, les gangs et leurs alliés continueront à détruire le pays en toute impunité.

Le sursaut haïtien doit nous inspirer, non comme un modèle facile à copier, mais comme un rappel douloureux de ce que nous avons perdu : la capacité à nous unir pour défendre ce qui reste de la nation.

Le jour où ce « nous » renaîtra, la mobilisation deviendra possible. D’ici là, elle restera un vœu pieux.

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