Pour demander d’élever la voix afin que la modernisation ne se fasse pas au détriment de l’inclusion, de la transparence et de la souveraineté informationnelle
Port-au-Prince, le 25 juin 2026
Chers experts, formateurs, entrepreneurs et pionniers des télécommunications haïtiennes,
Vous qui avez consacré des décennies à édifier le secteur des télécommunications en Haïti, nous vous adressons cette lettre ouverte avec le respect et la gravité que mérite votre contribution historique.
Vous avez élaboré les régulations, déployé les premières infrastructures filaires et sans fil dans un contexte souvent hostile, favorisé l’accès à Internet jusque dans les zones les plus reculées, développé les services numériques qui permettent aujourd’hui à des milliers d’Haïtiens de s’informer, de s’éduquer et d’entreprendre, et formé les professionnels qui assurent désormais la relève du secteur.
Vous êtes les véritables bâtisseurs d’un avenir connecté pour notre nation.
Aujourd’hui, face au décret du 31 mars 2026 portant sur la migration vers la Télévision numérique terrestre (TNT) et la réallocation des fréquences 700 MHz, nous vous appelons solennellement à sortir de la réserve et à demander, de manière collective, unie et constructive, une révision concertée de ce texte.
Votre expertise technique, réglementaire et économique est indispensable pour transformer cette réforme en une véritable opportunité de développement inclusif plutôt qu’en un facteur de fractures structurelles.
Votre silence ou votre inaction ne serait pas neutre : il engagerait votre responsabilité devant l’histoire.
Le décret, officialisé par le CONATEL, prévoit l’extinction de la télévision analogique au 30 septembre 2027 et réserve la bande des 700 MHz (le dividende numérique) aux services mobiles 4G et 5G.
L’objectif de modernisation est légitime et s’inscrit dans les engagements internationaux de l’Union internationale des télécommunications (UIT), notamment l’Accord GE06. Pourtant, sa mise en œuvre actuelle soulève des préoccupations majeures que seule une révision large, transparente et participative peut corriger.
Des défis nationaux considérables
Au niveau national, les défis sont immenses. Les délais imposés sont irréalistes pour un pays confronté à des contraintes infrastructurelles, énergétiques, sécuritaires et financières persistantes.
Plus d’une centaine de stations de télévision analogique sont concernées. La plupart des petites et moyennes stations indépendantes ou communautaires ne disposent ni des capitaux ni de l’accompagnement technique nécessaires pour réussir leur migration vers le numérique dans les délais impartis.
Sans fonds d’adaptation dédié, cette transition risque d’entraîner la disparition ou la marginalisation de nombreux acteurs, réduisant dangereusement la pluralité médiatique et le droit à l’information de millions de citoyens, particulièrement dans les régions de province.
La bande des 700 MHz constitue une ressource publique rare et précieuse. Grâce à ses excellentes caractéristiques de propagation, elle permet une couverture large et profonde, idéale pour le haut débit mobile dans les zones rurales et montagneuses. Son attribution doit donc s’effectuer selon un processus transparent, concurrentiel et équitable, maximisant les recettes de l’État tout en évitant toute captation par quelques opérateurs dominants.
Votre expérience dans le déploiement des réseaux démontre qu’une transition réussie exige un moratoire technique réaliste, un fonds de transition financé en partie par les revenus futurs du spectre, des mécanismes garantissant l’accès prioritaire aux contenus locaux ainsi qu’une véritable étude d’impact socio-économique.
L’absence de consultation préalable avec les acteurs historiques du secteur constitue une lacune majeure qui fragilise à la fois la légitimité et l’efficacité du décret.
Une dimension insulaire incontournable
Au niveau insulaire, Haïti et la République dominicaine partagent un espace hertzien commun ainsi qu’une frontière particulièrement poreuse. Une migration non concertée, mal coordonnée et insuffisamment planifiée en Haïti pourrait exposer les deux pays à d’importantes interférences transfrontalières, susceptibles de dégrader la qualité des services de part et d’autre de l’île.
Vous, qui avez souvent géré de facto les questions de coordination du spectre et de roaming avec vos homologues dominicains, savez mieux que quiconque que seule une approche bilatérale harmonisée permettra d’optimiser l’utilisation du spectre radioélectrique et d’éviter des litiges techniques coûteux.
Une révision concertée offrirait l’occasion historique d’ouvrir un dialogue technique et institutionnel avec la partie dominicaine, renforçant ainsi la stabilité régionale du spectre radioélectrique sur l’ensemble de l’île.
Une responsabilité régionale et internationale
Au niveau régional et international, Haïti doit s’aligner sur les meilleures pratiques tout en adaptant les normes universelles à ses réalités nationales.
De nombreux pays des Caraïbes et d’Amérique latine ont privilégié des transitions progressives, fondées sur des phases pilotes, des fonds d’accompagnement, de vastes consultations des acteurs nationaux et un appui technique de l’UIT.
Une approche précipitée et insuffisamment inclusive risque d’exposer Haïti à des retards techniques, à des contentieux juridiques et à une perte de crédibilité auprès des partenaires financiers et techniques internationaux.
En tant que bâtisseurs ayant contribué au développement de l’Internet et de l’économie numérique, vous mesurez parfaitement l’enjeu : bien gérée, la bande des 700 MHz peut accélérer la réduction de la fracture numérique, renforcer la connectivité mobile et stimuler durablement la croissance économique. Mal gérée, elle risque au contraire de reproduire les schémas d’exclusion et de concentration qui ont trop souvent marqué notre développement.
Votre responsabilité devant l’histoire
Chers collègues,
Votre responsabilité devant l’histoire est engagée.
Vous n’êtes pas de simples observateurs. Vous êtes les dépositaires d’une expertise acquise au fil des décennies, dans la persévérance et parfois dans l’adversité.
Les générations futures jugeront non seulement la qualité technique des réseaux que vous avez contribué à bâtir, mais également le courage avec lequel vous aurez défendu une gouvernance responsable du spectre hertzien, véritable bien commun national.
L’histoire retiendra si les bâtisseurs des télécommunications haïtiennes auront su, à ce moment décisif, élever la voix afin que la modernisation ne se fasse pas au détriment de l’inclusion, de la transparence et de la souveraineté informationnelle.
Nous vous appelons à agir
Nous vous invitons à :
- Constituer un collectif ou un comité d’experts indépendants regroupant les personnalités les plus respectées du secteur.
- Rédiger et publier un mémorandum technique détaillé identifiant les lacunes du décret et proposant des amendements concrets.
- Demander une audience formelle et urgente auprès du CONATEL, de la Primature et des autres institutions concernées.
- Initier un dialogue avec les associations de médias (ANMH, AMIH) ainsi qu’avec les organisations de la société civile afin de construire une position commune.
- Solliciter l’appui technique neutre de l’UIT et d’autres partenaires régionaux.
Le temps presse, mais la fenêtre d’action demeure ouverte.
Le décret du 31 mars n’est pas gravé dans le marbre. Comme d’autres textes récents ont été modifiés à la suite d’objections légitimes, celui-ci peut et doit être révisé afin de mieux servir l’intérêt supérieur de la nation.
Bâtisseurs des télécommunications, votre voix collective, portée par la rigueur de votre expertise et par l’autorité morale acquise tout au long de votre parcours, peut faire la différence.
Haïti a aujourd’hui besoin de votre leadership responsable.
L’histoire vous regarde. Agissez.
Avec considération et espoir patriotique,
Marcelin Montaigne

