L’Edito du Rezo
Entre l’affaire Uder Antoine, les accusations de marchandage institutionnel et les soupçons autour de grands contrats stratégiques, la crise dépasse désormais le simple bras de fer électoral
Port-au-Prince — La confrontation entre la Primature et le Conseil électoral provisoire (CEP) prend désormais une dimension plus large que la seule question administrative liée à l’installation contestée d’Uder Antoine. Dans la rue comme sur les réseaux sociaux, les critiques contre Alix Didier Fils-Aimé se durcissent. Certains de ses opposants vont jusqu’à employer le terme « apatride/conzé/machan’n peyi » pour dénoncer, selon eux, une gestion politique jugée contraire aux intérêts nationaux.
Ces réactions, particulièrement virulentes, interviennent dans un contexte marqué par des interrogations autour de dossiers stratégiques touchant notamment les ressources minières, les infrastructures portuaires, la sécurité technologique et l’utilisation de drones. Pour ses adversaires politiques, ces décisions prises dans une période de transition sans mandat populaire direct alimentent une crise de confiance.
Les plus sévères établissent même un parallèle historique avec la période de l’occupation américaine et la figure controversée du « conzé » Philippe Sudre Dartiguenave, président d’Haïti de 1915 à 1922. Ils rappellent le référendum constitutionnel de 1918, organisé sous son administration durant l’occupation, dénoncé par ses opposants comme un précédent où une transformation institutionnelle majeure avait été imposée sans véritable consensus national. Plus d’un siècle après, affirment-ils, Haïti attend encore les promesses de modernisation annoncées à l’époque.
Au centre du débat actuel demeure une interrogation : qu’y a-t-il exactement à négocier entre Alix Didier Fils-Aimé et le CEP ? Pour ses critiques, une décision contestée ne peut être simplement régularisée par une succession de rencontres politiques. Le problème ne serait plus seulement la présence d’Uder Antoine, mais la perception d’une volonté de contrôle d’une institution qui devrait garantir l’arbitrage électoral.
Le CEP peut-il sortir renforcé d’une négociation après avoir été placé devant un fait accompli ? Ou risque-t-il d’endosser une responsabilité historique dans un processus électoral déjà contesté avant même son lancement ?
Les défenseurs du gouvernement estiment, pour leur part, que les discussions visent à éviter un blocage institutionnel supplémentaire dans un pays déjà fragilisé par l’insécurité et l’effondrement économique. Ils soutiennent qu’un compromis demeure nécessaire pour avancer vers un retour à l’ordre constitutionnel.
Mais dans l’opinion publique, une autre lecture gagne du terrain : Haïti ne peut construire sa stabilité avec des arrangements de circonstance, des décisions imposées ou des institutions affaiblies.
L’histoire politique du pays rappelle que les pouvoirs provisoires passent, mais les conséquences de leurs décisions restent. La crise actuelle CEP/Primature pourrait ainsi devenir un nouveau chapitre du vieux débat haïtien : comment organiser l’avenir national lorsque la confiance envers ceux qui prétendent le préparer est déjà profondément fracturée ?

