L’Edito du Rezo
Entre le communiqué de la Primature et le message de Christopher Landau, le fossé est difficile à ignorer.
La visite du vice-secrétaire d’État américain Christopher Landau à Port-au-Prince, vendredi, a donné lieu à deux récits radicalement différents. D’un côté, un communiqué triomphaliste -propaganda de la Primature annonçant un « soutien total, exclusif et indéfectible » de Washington au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. De l’autre, un message publié par Landau lui-même qui ne contient ni déclaration d’allégeance politique, ni reconnaissance particulière d’un leadership personnel, mais qui met l’accent sur la sécurité, la stabilité et les intérêts stratégiques des États-Unis.
Les deux documents ne livrent manifestement pas la même interprétation de cette visite officielle. Le communiqué haïtien présente la rencontre comme un tournant historique et un adoubement politique du chef du gouvernement de doublure. Washington, lui, semble surtout préoccupé par l’évolution de la situation sécuritaire et par les conséquences régionales qu’aurait un nouvel effondrement de l’État haïtien.
Le premier élément qui retient l’attention est le vocabulaire employé. La Primature affirme que « la Maison-Blanche aligne son soutien total, exclusif et indéfectible derrière le chef du Gouvernement haïtien ». Or, aucune formule comparable n’apparaît dans le message de Christopher Landau. Le responsable américain évoque plutôt la coalition internationale mise en place par l’administration Trump, le renforcement d’une nouvelle force de sécurité et la stabilisation progressive de la situation politique. Il ne parle jamais de soutien exclusif à un dirigeant ni d’un engagement personnel envers Alix Didier Fils-Aimé, un candidat malheureux aux sénatoriales de 2016.
Le deuxième non-dit concerne la question migratoire. Contrairement au communiqué gouvernemental, Landau ouvre son message par une référence directe au risque qu’Haïti représentait, selon lui, il y a seize mois : celui d’un effondrement complet susceptible de provoquer « une nouvelle vague de migrants ». Cette phrase en dit davantage qu’il n’y paraît. Elle indique que le dossier haïtien demeure analysé à Washington sous l’angle de la sécurité régionale et de la pression migratoire, bien davantage que sous celui de la transformation institutionnelle ou démocratique du pays.
Le troisième contraste apparaît dans la description des progrès réalisés sur le terrain. La Primature évoque une « reconquête territoriale », une « sanctuarisation de l’État » et des « victoires concrètes » des forces de sécurité. Landau reste beaucoup plus mesuré. Il se limite à constater que le Palais national, qu’il a visité, est désormais débarrassé de la présence des gangs. La nuance est importante. Le communiqué officiel ronflant rappelant l’ère des propagandes duvaliéristes à la radio Nationale, suggère une reprise généralisée du contrôle du territoire alors que le responsable américain ne se prononce publiquement que sur un espace symbolique précis.
Autre élément révélateur : les élections sont pratiquement absentes du message américain. La Primature affirme que le gouvernement est le « pivot légitime » devant conduire le pays vers des élections libres et souveraines. Pourtant, Landau ne fait aucune référence au calendrier électoral, aux institutions chargées du scrutin, aux réformes constitutionnelles ou aux mécanismes de consultation populaire. L’administration américaine semble communiquer sur la stabilité avant de communiquer sur la démocratie.
Enfin, le choix du décor mérite attention. Les images diffusées depuis le Palais national offrent une démonstration de normalité institutionnelle. Elles montrent un responsable américain accueilli dans le principal symbole du pouvoir d’État haïtien. Cette mise en scène constitue un message politique à destination des partenaires étrangers, mais aussi de l’opinion publique locale : le centre du pouvoir fonctionne et dispose toujours d’un interlocuteur reconnu par Washington.
Reste une question fondamentale. Le tweet de Christopher Landau ne confirme nulle part l’existence du « pacte indéboulonnable » annoncé par la Primature. Il ne parle ni de soutien absolu ni de direction exclusive du pays. Il insiste sur la sécurité, la stabilité et la prospérité, trois objectifs qui correspondent d’abord aux intérêts stratégiques américains dans la région. Le communiqué gouvernemental, en revanche, transforme cette visite diplomatique en consécration politique.
Entre les mots de Washington et ceux de Port-au-Prince, l’écart est suffisamment important pour soulever une interrogation : la visite de Christopher Landau constituait-elle un appui à une personne ou la poursuite d’une politique américaine visant avant tout à empêcher qu’Haïti ne replonge dans une crise susceptible d’affecter directement les États-Unis ?

