31 mai 2026
Erick Prince sait-il que pour tuer la couleuvre, il faut viser la tête ? : la contradiction mortifère de la lutte contre l’insécurité en Haïti
Actualités Opinions Orientation

Erick Prince sait-il que pour tuer la couleuvre, il faut viser la tête ? : la contradiction mortifère de la lutte contre l’insécurité en Haïti

Il existe un proverbe haïtien et universel qui dit : « Pour tuer une couleuvre, il faut s’attaquer à sa tête ». Pourtant, depuis des années, les pouvoirs de facto en Haïti, en alliance étroite avec des acteurs internationaux comme Erik Prince et sa société Vectus Global, persistent dans une approche inverse et suicidaire : ils s’acharnent sur la queue — les jeunes armés des gangs de bas étage, les « soldats de Sapattes », les combattants de terrain — tout en épargnant soigneusement la tête : les financiers, les fournisseurs d’armes, les protecteurs politiques, les élites économiques et les réseaux qui tirent les bénéfices politiques et économiques du chaos organisé.

Cette contradiction n’est pas une erreur stratégique naïve. Elle constitue l’aveu brutal d’un système qui se protège lui-même en maintenant une violence gérable et profitable.

Le cas le plus emblématique reste l’intervention d’Erik Prince, fondateur de Blackwater et patron de Vectus Global. À travers un contrat (initialement d’un an, avec des ambitions jusqu’à 10 ans) signé avec le gouvernement de facto, Prince a déployé des mercenaires et surtout une flotte de drones armés de quadcoptères explosifs via une Task Force spéciale rattachée au Premier ministre.

Entre mars 2025 et mai 2026, ces opérations ont provoqué des centaines de morts et de blessés, dont de nombreux civils, selon les rapports de Human Rights Watch et d’organisations locales. Ces frappes produisent des images spectaculaires de « victoires tactiques » diffusées dans les médias, mais elles ne touchent presque jamais les vrais décideurs du système.


Une stratégie qui évite délibérément la tête

Les gangs haïtiens ne sont pas des entités chaotiques surgies du néant. Ils sont le produit et l’instrument d’un système oligarchique profondément enraciné.

Historiquement, des élites politiques de tous bords (PHTK, opposition comprise) les ont armés, financés et utilisés comme milices privées pour intimider des opposants, contrôler des zones stratégiques (ports, routes, terminaux de carburant), racketter la population ou réprimer des manifestations. Le secteur privé participe activement à cette économie hybride via des « taxes de protection », des contrats occultes et des facilités logistiques.

Les réseaux financiers des chefs de gangs — extorsion massive, kidnapping, contrôle des flux commerciaux — sont souvent connectés à des circuits de blanchiment impliquant des acteurs influents qui bénéficient indirectement des rentes du chaos.

Pourtant, les opérations menées par la PNH, la FRG et la Task Force d’Erik Prince se concentrent presque exclusivement sur la répression de terrain : élimination de lieutenants, destruction de bases locales, frappes sur des positions de Viv Ansanm, G9, Ti Bwa (Krisla) ou d’autres groupes. Aucun grand financier n’a été sérieusement inquiété. Aucune filière d’importation d’armes n’a été démantelée durablement. Aucune élite économique ou politique notoirement liée aux gangs n’a été traduite en justice.

Les sanctions internationales restent symboliques et individuelles. On coupe des tentacules, mais la tête du serpent reste intacte et protégée.


Les actions de la Task Force dans l’Artibonite : frapper la queue, épargner la tête

L’extension des opérations de la Task Force d’Erik Prince dans le département de l’Artibonite illustre de manière criante cette logique perverse. Cette région, ancien grenier agricole d’Haïti, est aujourd’hui ravagée par des gangs puissants, notamment celui dirigé par Jeff (Jean-Baptiste Junior alias Jeff ou Ti Jeff), qui contrôle de vastes portions du Bas-Artibonite, notamment les communes de l’Estère, de la Grande Saline et des zones irriguées stratégiques.

Les drones de Prince et les unités spéciales ont multiplié les frappes contre les positions de Jeff et de ses alliés : attaques sur des bases, destruction de véhicules, élimination de combattants de base. Ces opérations ont permis des avancées temporaires des forces de sécurité et ont été présentées comme des succès majeurs dans la reconquête du territoire.

Cependant, une analyse froide révèle la même contradiction : on frappe violemment la queue (les soldats armés sur le terrain, les check-points, les camps de recrutement), mais on laisse intacte la tête.

Les véritables sources d’approvisionnement en armes et munitions de Jeff et de ses groupes — souvent issues de réseaux transfrontaliers avec la République Dominicaine, de complicités portuaires ou de circuits politiques — ne sont pas touchées. Les financiers qui profitent du contrôle des canaux d’irrigation, du racket sur la production rizicole, du détournement de l’aide humanitaire ou du trafic de carburant ne sont pas inquiétés.

La Task Force ne s’attaque pas non plus aux protecteurs politiques qui ont longtemps instrumentalisé ces groupes pour contrôler le vote ou la production dans la région.

Résultat : après chaque vague de frappes, les gangs se réorganisent, changent de tactique, recrutent de nouveaux jeunes parmi les populations appauvries et déplacées, et reprennent le contrôle une fois les forces spéciales parties. La violence diminue temporairement dans un quartier pour resurgir ailleurs, tandis que les véritables bénéficiaires du système — ceux qui financent et tirent profit — restent à l’abri dans leurs bureaux climatisés à Port-au-Prince ou à l’étranger.


Les mêmes schémas à Carrefour, Martissant et ailleurs

Ce modèle se reproduit partout. À Carrefour, le gang Krisla prend tranquillement le contrôle de la centrale EDH n°2 à Thorland, dicte sa loi à l’État et cohabite avec la BNC et le secteur privé. Les frappes de drones, quand elles existent, visent les soldats de base, jamais les réseaux qui permettent à Krisla de maintenir une gouvernance hybride rentable.

À Martissant, Cité Soleil ou Bel-Air, la même logique prévaut : répression spectaculaire des combattants de terrain, mais tolérance tacite envers les élites qui profitent du contrôle des routes et des ports.

Cette approche sélective n’est pas une impuissance. Elle est un choix politique. En s’attaquant uniquement à la queue, le pouvoir de facto et ses alliés internationaux maintiennent l’illusion d’une « lutte contre les gangs » tout en préservant les équilibres oligarchiques qui les soutiennent. Erik Prince offre une solution high-tech, coûteuse et visible qui convient parfaitement à ce jeu : de la répression sans remise en cause structurelle.


Conséquences dramatiques et impératif de lucidité

Les conséquences sont catastrophiques : des centaines de victimes civiles, des milliers de déplacés, une haine populaire grandissante envers les forces de sécurité et les « mercenaires étrangers », un recrutement facilité pour les gangs et une extension progressive de l’insécurité vers d’autres départements. Surtout, cette stratégie empêche toute résolution durable du problème.

Le peuple haïtien, épuisé par plus de cinq ans de ce chaos sanglant, mérite mieux que cette fausse guerre. Pour tuer réellement la couleuvre, il faut viser la tête sans trembler : enquêtes financières internationales indépendantes, démantèlement des réseaux d’armement et de blanchiment, jugement des commanditaires politiques et économiques, réforme profonde de la justice et de l’État, et rupture des alliances politico-criminelles.

Tant que les drones d’Erik Prince et les opérations de la Task Force continueront de ne frapper que la queue, la couleuvre haïtienne se régénérera indéfiniment. La contradiction n’est pas technique, elle est politique. Elle révèle la nature réelle du pouvoir de facto : un pouvoir faible en légitimité mais expert dans l’art de préserver le système qui l’a engendré.

L’heure n’est plus aux opérations spectaculaires contre les soldats de Sapattes uniquement.
L’heure est venue de s’attaquer courageusement à la tête également.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.