Par Idson Saint-Fleur
Mercredi 29 juin 2022 ((rezonodwes.com))– Le 6 avril 1930, à la loge maçonnique de Jérémie, l’occasion été donnée à Etzer Vilaire pour saluer, une fois de plus, le courage guerrier et héroïque, la vaillance de tous ceux-là qui se sont sacrifiés pour faire d’Haïti un pays libre et indépendant. Ce 6 avril 1930, quatre mois, jour pour jour, après le drame de Marchaterre, dans le cadre d’un culte funéraire chanté en mémoire de ces victimes de la férocité des marines, en mémoire de Charlemagne Péralte qui mena la guérilla la plus spectaculaire contre l’Occupant américain, en mémoire des forgeurs de la geste de 1804, Etzer Vilaire laisse parler son cœur de patriote, cœur contusionné et meurtri. Cette longue citation donne une idée de la teneur de cette œuvre oratoire :
« Mesdames, Messieurs, nous achevons de vivre une terrible époque. Nous avons vu, avec horreur, les protagonistes de l’occupation américaine, pour justifier leur félonie, prendre à tâche de déprécier leur peuple, de honnir son passé en rappelant à satiété, avec un féroce acharnement, ses erreurs et ses fautes. Nos tâtonnements, nos convulsions, qui s’expliquent par les lois de l’histoire et des fatalités communes à tous les jeunes, ils en ont grossi les conséquences et les tristesses. Nos efforts méritoires, nos réelles acquisitions, ils les ont passés sous silence : rien de nous n’a trouvé grâce devant ces odieux profanateurs. Leur trahison s’est mise à déchirer rageusement les pages glorieuses de nos annales pour l’avilissement de notre nation et son maintien dans la servitude.
Il fallait bien réagir contre ces abominations. Les Haïtiens conscients n’ont pas manqué à ce devoir. C’est à cette légitime défense de notre patrie contre ses assaillants du dedans et du dehors qu’il faut attribuer le réveil du sentiment nationaliste, le goût nouveau chez nous des études dirigées vers nos origines historiques et notre formation ethnique, le culte plus fervent que jamais de nos gloires nationales, enfin ce retour à notre prodigieux passé auquel nous allons demander le secret de relever et de nous venger de nos hontes.
Chez tout le peuple destiné à vivre, auquel est dévolue une mission utile au monde, il existe une sorte d’instinct de conservation qui le conserve dans les grands périls, le relève de son abaissement et de ses chutes, l’avertissant toujours à temps des circonstances et de l’instinct propice à son retour sur lui-même et à un rebondissement pour qu’il se remette à marcher.
C’est cet instant-là qui nous a parlé, nous conseillant de revenir au sentiment de notre valeur, à une pleine conscience de nous-mêmes. Et c’est surtout par la contemplation de notre passé que nous apprendrons à connaître ce que nous sommes, ce que nous devons, ce que pouvons être. Le moyen de vivre comme il faut sera toujours de communier avec nos héros, les grands morts qui sont d’éternels vivants lorsque la nation est sous le joug de l’étranger. À la lumière du passé, en jurant par tous ceux qui illustrent le nom haïtien, nous protestons contre les turpitudes et les ignominies du présent. La vertu agissante de ses gloires nationales a opéré pour notre peuple le miracle d’un retour à la vie, un phénomène patriotique qui est comme une subite résurrection de l’âme collective. Nous constatons cela avec bonheur et fierté.
Ne désespérons jamais de nous-mêmes. Ayons le regard tourné vers cet idéal de nos pères, qui leur montrait, dans notre petite Haïti, une patrie de création providentielle, nécessaire à la terre et à Dieu, pour la réparation des injustices et des crimes dont la civilisation s’est laissée souiller au détriment de faibles, des races en retard abandonnées à elles-mêmes, proie facile des convoitises biens organisées et armées jusqu’aux dents(…)
[…] Or, le monde entier ne pouvait s’émouvoir de notre sort que grâce aux massacrés de Marchaterre. Il fallait ces nombreuses victimes innocentes pour réveiller la conscience universelle, pour toucher le Ciel et nous obtenir sa grâce et la délivrance.
Cette voix du sang répandu à Marchaterre, comme la fin sinistre de Charlemagne Péralte et la mise en croix de son cadavre, ah ! combien éloquemment elles plaident pour nous … » (1)
Etzer Vilaire, député de Jérémie
Au premier trimestre de 1930, Etzer Vilaire contribue à la résolution de la crise politique éclatée à la fin du second mandat présidentiel de Louis Borno. Il représente Jérémie à l’Assemblée des délégués des arrondissements de la République, une conférence des émissaires de l’opposition politique diverse et variée qui se tient à Port-au-Prince. Ces pairs l’élisent président du bureau de cette assemblée, assisté de Jean Price Mars et de Jacques Roumain élus respectivement premier et deuxième secrétaires. Ce corps de délégués, après des jours de délibérations, confie, le jeudi 20 mars 1930, la magistrature nationale à Eugène Roy. Le choix de l’Assemblée des délégués des arrondissements est ratifié par le Conseil d’Etat le lundi 21 avril 1930.
Pour avoir présidé avec brio et savoir-faire cette assemblée, la ville de Jérémie se sent honorée du travail accompli par son représentant. De ce fait, tous les candidats à la députation pour cette circonscription décident de se retirer de la course électorale et soutenir la candidature d’Etzer Vilaire. (2)
Elu député en 1930, Etzer Vilaire prend position contre le gouvernement de Sténio Vincent. Il estime que le président de la République pose des actes dictatoriaux et fait peu en ce qui a trait à la désoccupation du pays. D’ailleurs, durant la campagne électorale pour la présidentielle de 1930, il se positionne en faveur du Dr. Jean Price Mars qui est, à l’époque, « pour bien des intellectuels, une très sûre garantie de nationalisme et de patriotisme». (3)
Prédicateur au culte de célébration de la désoccupation
Au départ officiel (?) des marines du pays, des protestants organisent le jeudi 23 août 1934, à l’Eglise wesleyenne de Port-au-Prince, un culte solennel « pour remercier Dieu d’avoir provoqué l’évacuation des troupes d’occupation américaine du territoire haïtien» (4). Cet office est présidé par les pasteurs Arthur Parkinson Turnbull (Eglise méthodiste wesleyenne de Port-au-Prince), Ruben Marc (Première église baptiste de Port-au-Prince), le prédicateur Etzer Vilaire (5) et M. Dambreville [(Eglise africaine méthodiste épiscopale). Des membres du gouvernement, des parlementaires, des autorités judiciaires sont remarqués dans l’assistance. Le sermon de circonstance est délivré par Etzer Vilaire. L’illustre Jérémien salue la mémoire de deux grands pasteurs protestants, Nossirehl Lhérisson (Eglise baptiste indépendante de Jacmel) et Auguste Albert (Eglise méthodiste du Cap-Haïtien), qui ne se sont pas fatigués, toute leur vie, de travailler dans l’intérêt du pays. Mais la prédication d’Etzer Vilaireporte sur la bonne gouvernance politique et économique du pays. Il « donna de vifs conseils au Gouvernement pour ne plus retomber dans les errements du passé. Il faut respecter les libertés publiques, laisser à l’opposition, même excitée, le droit de dire ce qu’elle pense, repousser les flatteurs et les adulateurs, prêter une oreille bienveillante aux conseils des vrais amis qui n’encombrent pas les couloirs du Palais National, empêcher qu’il y ait malversations dans l’administration des revenus du pays. Ainsi nous ferons taire nos détracteurs». (6)
Au cours de cette prédication, Etzer Vilaire soulève une série d’interrogations convoquant la conscience citoyenne de ces compatriotes, leur sens du devoir envers le pays, leur volonté de travailler à son progrès social et économique, au relèvement des masses, au renforcement de des institutions :
« (…) Si, en Haïti, les esprits tombent à peu près tous d’accord sur le caractère du considérable évènement historique, objet de notre culte d’actions de grâces, il en est qui diffèrent dans la prévision de ses suites. On se demande quels effets nous allons en tirer ; quelle courbe suivra notre histoire d’après occupation. Sera-ce une régression ? un lamentable retour aux errements du passé, la rechute dans les troubles anarchiques, la tyrannie, les dilapidations, le désordre administratif, l’incurie, l’indifférence à l’égard de la masse formant la majorité de nos populations ? Ou bien sera-ce une évolution vers le mieux-être, la lumière, le progrès, l’organisation du travail ? Sera-ce, dans une paix féconde, une vraie réhabilitation morale de notre peuple aux yeux de l’univers ? Entendra-t-on sonner d’en haut le ralliement des esprits autour de ces idées fortes qui font la vie d’une nation ? Saura-t-on sacrifier à l’intérêt public ses ambitions égoïstes et vénales ? Le bien de la collectivité s’imposera-t-il à notre respect dans nos entreprises ? Aurons-nous le patriotisme plein le cœur et non plus seulement du bout des lèvres ? Quel sort allons-nous nous faire ? Nous mettrons-nous bien à l’esprit que notre conduite bonne ou mauvaise influe plus ou moins, en bien ou mal, sur la tournure des événements publics, et que nous sommes à peu près tous des ouvriers, bienfaisants ou funestes, de nos lendemains ? Dans quelle voie cette élite haïtienne qui pense, celle qui donne l’impulsion décisive, celle qui, après Dieu, va maintenant présider à nos destinées, voudra-t-elle et pourra-t-elle lancer ce peuple qui a tant souffert, qui gémit encore dans les affres de la misère, dans l’ignorance et la superstition ? » (7)
Les questions de Vilaire demeurent actuelles en ce temps d’angoisse mortifère, de violence, de kidnapping ; en ce temps d’achèvement du processus de désubstantialisation de l’Etat. Les questions de Vilaire demeurent actuelles 88 ans plus tard. En fait, pourquoi ces Haïtiens dénaturés, et leurs complices étrangers, ont tout fait pour détruire ce pays ? Ô ces briseurs d’espérance ! Ô ces traîtres à la nation ! Ô ces manipulateurs encore plus perfides depuis 1986 ! Ô ces enragés du gain et du pouvoir ! Ô ces loups lâchés dans la bergerie ! Ô ces hommes et femmes à double face, mystificateurs !
Eh ! Vous ! Le patriote Etzer Vilaire vous parle !
Bibliographie.-
- VILAIRE, Etzer ; Discours et conférences (1907-1946), Editions Henri Deschamps, Port-au-Prince, 2020, Pp. 191, 192, 193
- LAVILLE, Lélio ; Bravo Jérémie in « Le Temps » du jeudi 5 juin 1930, No. 3081 / Voir aussi Le Matin du mercredi 4 juin 1930, No. 6708
- FIGNOLÉ, Jean-Claude ; Etzer Vilaire. Ce Méconnu, Imprimerie centrale, Port-au-Prince, 1970, Pp. 51-60
- Le Nouvelliste du Lundi 27 août 1934, No.13381
- GAILLARD, Roger ; Etzer Vilaire. Témoin de nos malheurs, Les Presses nationales d’Haïti, s.l. ; 1972, p.89
- Le Nouvelliste du Lundi 27 août 1934, No.13381.
- VILAIRE, Etzer ; op.cit., Pp. 214-215
Suite et fin.
Voir : les autres articles de la série sur le cent-cinquantième anniversaire de naissance d’Etzer Vilaire :
- Le cent-cinquantenaire de naissance d’Etzer Vilaire, prédicateur protestant (I) [21 avril 2022]
- Le cent-cinquantenaire de naissance d’Etzer Vilaire, protestant libéral et chantre de l’œcuménisme (II) [25 avril 2022] https://rezonodwes.com/?p=276334
- Haïti – Mémoire : Le cent-cinquantenaire de naissance d’Etzer Vilaire, digne et intègre synégore (III) [2 mai 2022]
- Le cent-cinquantenaire de naissance d’Etzer Vilaire, enseignant et leader pédagogique (IV) [10 mai 2022]
- Haïti – Mémoire : Etzer Vilaire, ouvrier de la restauration d’Haïti (V) [1 juin 2022]
Idson Saint-Fleur
Petite-Source (Zèb-Ginen), La Gonâve

