Assassinat de Jovenel Moïse : les condamnations pour conspiration n’identifient toujours pas le ou les commanditaires
Le Dr Josué Renaud, de la New England Human Rights Organization, dit accueillir avec satisfaction le verdict rendu par la Cour fédérale de Miami contre quatre des principaux accusés dans le dossier de l’assassinat du président Jovenel Moïse. Mais, selon lui, cette décision judiciaire, aussi significative soit-elle, ne répond pas encore à la question centrale : qui a conçu, ordonné et couvert l’opération criminelle du 7 juillet 2021 ? Pour M. Renaud, « remonter à l’auteur intellectuel du crime reste le nœud gordien » de cette affaire, dont les ramifications politiques, sécuritaires et institutionnelles demeurent partiellement examinées, poursuit-il.
Le responsable de New England Human Rights Organization s’étonne notamment que de hautes autorités haïtiennes en poste au moment du magnicide n’aient pas été interpellées par la justice américaine, ni comme témoins à charge ni comme témoins à décharge. Il cite, entre autres, Claude Joseph, Premier ministre de facto au moment des faits. Il s’interroge également sur le cas de Léon Charles, alors directeur général de la Police nationale d’Haïti, qui a ensuite repris ses fonctions diplomatiques à l’Organisation des États américains sans, selon lui, avoir été véritablement inquiété dans le cadre de cette procédure.
M. Renaud étend aussi ses interrogations à l’ancien Premier ministre de facto Dr. Ariel Henry. Il rappelle que des registres téléphoniques ont fait état d’appels entre Joseph Félix Badio et Ariel Henry avant et après le crime du 7 juillet. Dans ces conditions, se demande-t-il, pourquoi le M. Henry n’a-t-il pas été appelé à témoigner devant le jury fédéral de Miami ? Pour lui, la condamnation de quatre accusés constitue une étape judiciaire importante, mais elle ne saurait clore un dossier où « beaucoup reste à faire pour élucider ce crime odieux ».
Par ailleurs, le New York Times, dans son analyse du verdict rendu à Miami, revient sur ce même questionnement central : le grand inconnu demeure le commanditaire du crime. Le quotidien revient sur le verdict d’ un jury fédéral de Miami qui a reconnu coupables quatre hommes du sud de la Floride pour leur participation à un complot visant le président Jovenel Moïse. Times souligne toutefois que, malgré ces condamnations, l’affaire ne permet toujours pas d’identifier celui ou ceux qui auraient ordonné l’assassinat, une interrogation qui demeure au cœur des attentes de la famille du défunt président, des citoyens haïtiens et des observateurs internationaux.
Jovenel Moïse, âgé de 53 ans, avait été abattu dans sa chambre, le 7 juillet 2021, lors d’une attaque menée par des commandos colombiens contre sa résidence, en périphérie de Port-au-Prince. Son épouse, Martine Moïse, blessée au cours de l’assaut, avait assisté à la scène.
Les quatre accusés condamnés étaient liés à Counter Terrorism Unit Federal Academy, une petite firme de sécurité basée à Miami, qui avait recruté les commandos colombiens. Aucun d’eux n’a été accusé d’avoir directement tiré sur le président. Leurs avocats ont soutenu qu’ils croyaient agir sur la base d’un ordre judiciaire haïtien légitime visant à renverser, et non à tuer, Jovenel Moïse. Selon cette ligne de défense, le président aurait déjà été mort à l’arrivée des Colombiens, et l’opération initiale aurait été détournée par un ancien responsable du ministère haïtien de la Justice.
Cette thèse n’a pas convaincu le jury. Les procureurs américains ont présenté une masse de messages textes, de transferts financiers et d’autres éléments matériels reliant les accusés à l’opération. Joverlein Moïse, fils aîné du président assassiné, s’est dit satisfait du verdict, tout en indiquant que le procès n’avait pas permis d’identifier la tête pensante du crime. Il a affirmé que les quatre condamnés n’étaient pas les véritables chefs de l’opération et que beaucoup de personnes voulaient la mort de son père.
Le dossier judiciaire présenté à Miami a aussi replacé l’assassinat dans une séquence de décomposition nationale. Le meurtre de Jovenel Moïse a précédé une aggravation de la violence armée, l’expansion des gangs, l’effondrement progressif des institutions électives et l’impossibilité d’organiser des élections crédibles. Le New York Times note que plus d’un million de personnes ont été déplacées ces dernières années et qu’aucune élection n’a eu lieu en Haïti depuis dix ans, laissant le Parlement et d’autres fonctions électives vacants.
Plusieurs témoins ont désigné Joseph Félix Badio, ancien fonctionnaire du ministère haïtien de la Justice, comme l’architecte présumé de l’assassinat. Badio, arrêté en Haïti en 2023 après deux années de cavale, n’a toutefois pas été inculpé par le Département américain de la Justice ni jugé à Miami avec les autres accusés. Les procureurs américains ont indiqué que son transfert vers Miami aurait retardé le procès. Mais ils ont également rejeté l’idée selon laquelle Badio aurait agi seul en détournant le complot initial. Pour l’accusation, il travaillait étroitement avec la firme de sécurité basée en Floride.
Le témoignage de Germán Rivera, chef du commando colombien, a pesé lourdement. Déjà plaidé coupable en 2023 en Floride du Sud, Rivera a déclaré au procès que James Solages lui avait donné instruction, avant l’attaque, de ne laisser aucun survivant, y compris l’épouse du président, ses enfants et même les animaux présents dans la résidence. L’accusation a soutenu que les accusés voulaient tirer profit de futurs contrats avec un nouveau gouvernement, dans le cadre d’un vaste plan économique présenté comme une entreprise de reconstruction, mais décrit par les procureurs comme une opération motivée par l’appât du gain et la conquête du pouvoir.
Après deux jours de délibération, les quatre accusés ont été reconnus coupables de cinq chefs d’accusation, notamment pour conspiration en vue de tuer ou kidnapper le président, soutien matériel au complot et violation du Neutrality Act américain, qui interdit des expéditions militaires illégales menées depuis les États-Unis contre un État étranger. Les condamnations peuvent entraîner des peines de prison à vie.
Les condamnés sont Arcángel Pretel, Colombien d’origine et ancien informateur du FBI ; Antonio Intriago, Américano-Vénézuélien et fondateur de la firme de sécurité ; James Solages, Haïtiano-Américain lié à l’entreprise ; et Walter Veintemilla, courtier équatoriano-américain présenté par l’accusation comme l’un des financiers de l’opération.
Ainsi, le verdict de Miami marque une avancée pénale importante, mais non l’achèvement de la vérité judiciaire. Il établit des responsabilités opérationnelles et logistiques, sans résoudre l’énigme politique du commanditaire. C’est précisément cette zone d’ombre que pointe le Dr Josué Renaud : tant que les détenteurs d’autorité, les responsables de la sécurité nationale et les acteurs politiques présents au sommet de l’État au moment des faits ne seront pas pleinement entendus, l’affaire Jovenel Moïse restera un procès partiel, juridiquement substantiel, mais historiquement inachevé.


