Le président Bukele a raison de vouloir récupérer ses hommes et de montrer de la fermeté. Mais la réalité haïtienne n’est pas un terrain d’exercice pour des méthodes éprouvées ailleurs. Elle est un système complexe, où la violence est à la fois un outil de pouvoir, une économie et un produit de la faiblesse structurelle de l’État. Ignorer cette profondeur, c’est s’exposer à perdre non seulement des soldats, mais aussi la crédibilité d’une politique de sécurité qui, jusqu’ici, avait réussi à rester claire et efficace. Haïti n’est pas un problème de gangs à écraser. C’est un problème de pouvoir, d’intérêts et d’histoire. Ceux qui y entrent sans en mesurer toutes les strates risquent d’en ressortir diminués.
L’affaire de la disparition des quatre techniciens aéronautiques salvadoriens de la Force de suppression des gangs (GSF), embusqués le 18 octobre 2026 à Santo, dans la commune de Croix-des-Bouquets, n’est pas un simple incident sécuritaire. Elle révèle, avec une netteté
particulière, les mécanismes profonds qui structurent la crise haïtienne et les pièges dans lesquels un acteur extérieur, même déterminé, peut s’enliser.
Les groupes armés qui contrôlent l’essentiel de la zone métropolitaine de Port-au-Prince ne sont pas apparus par génération spontanée. Leur trajectoire, de la fédération G9 aux configurations ultérieures regroupées sous l’appellation « Viv Ansanm » ou « Vivre Ensemble », s’inscrit dans une longue histoire d’instrumentalisation politique. Des rapports d’organisations haïtiennes et internationales ont documenté, dès les années 2010 et particulièrement autour de 2020, les liens entre certains chefs de gangs et des secteurs du pouvoir, utilisés pour contrôler des territoires, intimider des adversaires ou sécuriser des intérêts électoraux. Jimmy Chérizier, dit « Barbecue », figure centrale de ces coalitions, a lui même évolué dans ce système. Ces groupes ont acquis une autonomie croissante, mais leur puissance initiale et leur capacité à se maintenir ont souvent bénéficié de complicités internes et d’un environnement international peu enclin à s’attaquer aux racines structurelles du phénomène. Présenter les gangs comme de simples « bandits » autonomes revient à ignorer cette généalogie.
Dans ce contexte, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé incarne une forme de continuité. Placé à la tête d’un exécutif de transition largement façonné par les équilibres régionaux et internationaux, il a consolidé sa position au point de devenir, après la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition, le principal détenteur du pouvoir exécutif. Au moment même où les soldats salvadoriens disparaissaient et où le président Bukele multipliait les avertissements et les déploiements de renforts, le chef du gouvernement haïtien se trouvait hors du pays, participant à un mariage au Mexique. Cette absence, quelle que soit sa justification personnelle, illustre un détachement symptomatique face à une crise qui dévore le pays. Elle renforce l’impression d’un appareil d’État qui, pour une partie significative de la population et des observateurs, agit davantage comme un gestionnaire de la dépendance que comme un acteur souverain déterminé à reprendre le contrôle du territoire.
Cette situation n’est pas le fruit du hasard. Les États-Unis portent une responsabilité structurelle et continue dans la perpétuation du chaos haïtien. Depuis des décennies, Washington a soutenu, placé ou maintenu en place des dirigeants de transition – dont l’actuel Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé – tout en laissant prospérer un système où les groupes armés servent d’instruments de contrôle social et politique. Les armes qui alimentent ces gangs proviennent en très grande majorité du marché américain, facilitées par des législations permissives et une surveillance insuffisante des flux vers la République dominicaine. En
finançant et en encadrant les missions internationales de sécurité tout en tolérant, voire en protégeant indirectement, les réseaux qui entretiennent la violence, les États-Unis agissent comme l’architecte et le garant d’un équilibre instable qui sert leurs intérêts géopolitiques et sécuritaires dans la région. Ainsi, quand les soldats salvadoriens disparaissent, c’est aussi le résultat d’un système que Washington a contribué à créer et qu’il refuse de démanteler réellement.
La question de l’armement est tout aussi structurante. Une part très importante des armes et munitions qui circulent entre les mains des groupes armés haïtiens provient des États-Unis et transite, en grande proportion, par la République dominicaine. Ce flux n’est pas un secret : il a été dénoncé à plusieurs reprises par des rapports onusiens, des enquêtes journalistiques et des autorités haïtiennes elles-mêmes. La frontière poreuse, les réseaux de contrebande et les intérêts économiques croisés font de la République dominicaine un acteur central, volontairement ou non, de l’économie de la violence haïtienne. Les États-Unis, pour leur part, restent le principal pourvoyeur d’armes légales et illégales dans la région, tout en finançant et en encadrant les initiatives de sécurité internationales. Ces deux pays se trouvent ainsi au cœur du système qui entretient, autant qu’il prétend combattre, le chaos haïtien.
C’est précisément là que le Salvador et son président risquent de nager à contre-courant. Nayib Bukele a bâti une partie de sa légitimité sur une politique de sécurité radicale et efficace dans son propre pays. En Haïti, il se heurte à une réalité autrement plus complexe : un terrain où les gangs ne sont pas seulement des organisations criminelles, mais des acteurs politiques, sociaux et économiques imbriqués dans des réseaux locaux et internationaux ; une sociologie de la violence ancrée dans des décennies de pauvreté, d’exclusion et de prédation étatique ; et un calendrier politique américain dominé par les élections de mi-mandat, qui limite les marges de manœuvre de toute administration américaine. Les intérêts dominicains, quant à eux, ne coïncident pas nécessairement avec une pacification rapide et durable d’Haïti. Un engagement trop frontal du Salvador peut rapidement se transformer en bourbier, avec le risque de pertes humaines, d’impuissance opérationnelle et d’une sortie par le bas, au détriment de l’image soigneusement construite par Bukele.
Enfin, une observation plus froide s’impose. Les gangs, le contingent salvadorien de la GSF, les forces privées associées à des acteurs comme Erik Prince (dont la société Vectus Global mène des opérations de drones et de combat aux côtés de forces haïtiennes), et le gouvernement de transition haïtien lui-même évoluent dans un espace d’influence où les États-Unis restent l’acteur dominant. Les ordres, les financements, les autorisations et les lignes rouges émanent largement des mêmes capitales. Dans cette configuration, l’embuscade et la disparition des quatre Salvadoriens peuvent apparaître, non comme un affrontement entre ennemis irréductibles, mais comme une « chamaillerie de famille » – une bataille entre « pitit ak papa », selon l’expression créole. Les acteurs sont liés par des rapports de force asymétriques et par une même tutelle stratégique. Ils sont condamnés, d’une manière ou d’une autre, à composer, à négocier ou à s’ajuster.
Le président Bukele a raison de vouloir récupérer ses hommes et de montrer de la fermeté. Mais la réalité haïtienne n’est pas un terrain d’exercice pour des méthodes éprouvées ailleurs. Elle est un système complexe, où la violence est à la fois un outil de pouvoir, une économie et un produit de la faiblesse structurelle de l’État. Ignorer cette profondeur, c’est s’exposer à perdre non seulement des soldats, mais aussi la crédibilité d’une politique de sécurité qui, jusqu’ici, avait réussi à rester claire et efficace. Haïti n’est pas un problème de gangs à
écraser. C’est un problème de pouvoir, d’intérêts et d’histoire. Ceux qui y entrent sans en mesurer toutes les strates risquent d’en ressortir diminués.
M.

