25 octobre 2026
Haïti, le bourbier de Bukele : gangs, intérêts étrangers et « chamaillerie de famille ? 
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Haïti, le bourbier de Bukele : gangs, intérêts étrangers et « chamaillerie de famille ? 

Le président Bukele a raison de vouloir récupérer ses hommes et de montrer de la fermeté.  Mais la réalité haïtienne n’est pas un terrain d’exercice pour des méthodes éprouvées ailleurs. Elle est un système complexe, où la violence est à la fois un outil de pouvoir, une  économie et un produit de la faiblesse structurelle de l’État. Ignorer cette profondeur, c’est  s’exposer à perdre non seulement des soldats, mais aussi la crédibilité d’une politique de  sécurité qui, jusqu’ici, avait réussi à rester claire et efficace. Haïti n’est pas un problème de  gangs à écraser. C’est un problème de pouvoir, d’intérêts et d’histoire. Ceux qui y entrent  sans en mesurer toutes les strates risquent d’en ressortir diminués. 

L’affaire de la disparition des quatre techniciens aéronautiques salvadoriens de la Force de  suppression des gangs (GSF), embusqués le 18 octobre 2026 à Santo, dans la commune de  Croix-des-Bouquets, n’est pas un simple incident sécuritaire. Elle révèle, avec une netteté  

particulière, les mécanismes profonds qui structurent la crise haïtienne et les pièges dans  lesquels un acteur extérieur, même déterminé, peut s’enliser. 

Les groupes armés qui contrôlent l’essentiel de la zone métropolitaine de Port-au-Prince ne  sont pas apparus par génération spontanée. Leur trajectoire, de la fédération G9 aux  configurations ultérieures regroupées sous l’appellation « Viv Ansanm » ou « Vivre Ensemble  », s’inscrit dans une longue histoire d’instrumentalisation politique. Des rapports  d’organisations haïtiennes et internationales ont documenté, dès les années 2010 et  particulièrement autour de 2020, les liens entre certains chefs de gangs et des secteurs du  pouvoir, utilisés pour contrôler des territoires, intimider des adversaires ou sécuriser des  intérêts électoraux. Jimmy Chérizier, dit « Barbecue », figure centrale de ces coalitions, a lui même évolué dans ce système. Ces groupes ont acquis une autonomie croissante, mais leur  puissance initiale et leur capacité à se maintenir ont souvent bénéficié de complicités internes  et d’un environnement international peu enclin à s’attaquer aux racines structurelles du  phénomène. Présenter les gangs comme de simples « bandits » autonomes revient à ignorer  cette généalogie. 

Dans ce contexte, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé incarne une forme de continuité.  Placé à la tête d’un exécutif de transition largement façonné par les équilibres régionaux et  internationaux, il a consolidé sa position au point de devenir, après la fin du mandat du  Conseil présidentiel de transition, le principal détenteur du pouvoir exécutif. Au moment  même où les soldats salvadoriens disparaissaient et où le président Bukele multipliait les  avertissements et les déploiements de renforts, le chef du gouvernement haïtien se trouvait  hors du pays, participant à un mariage au Mexique. Cette absence, quelle que soit sa  justification personnelle, illustre un détachement symptomatique face à une crise qui dévore le  pays. Elle renforce l’impression d’un appareil d’État qui, pour une partie significative de la  population et des observateurs, agit davantage comme un gestionnaire de la dépendance que  comme un acteur souverain déterminé à reprendre le contrôle du territoire. 

Cette situation n’est pas le fruit du hasard. Les États-Unis portent une responsabilité  structurelle et continue dans la perpétuation du chaos haïtien. Depuis des décennies,  Washington a soutenu, placé ou maintenu en place des dirigeants de transition – dont l’actuel  Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé – tout en laissant prospérer un système où les groupes  armés servent d’instruments de contrôle social et politique. Les armes qui alimentent ces  gangs proviennent en très grande majorité du marché américain, facilitées par des législations  permissives et une surveillance insuffisante des flux vers la République dominicaine. En 

finançant et en encadrant les missions internationales de sécurité tout en tolérant, voire en  protégeant indirectement, les réseaux qui entretiennent la violence, les États-Unis agissent  comme l’architecte et le garant d’un équilibre instable qui sert leurs intérêts géopolitiques et  sécuritaires dans la région. Ainsi, quand les soldats salvadoriens disparaissent, c’est aussi le  résultat d’un système que Washington a contribué à créer et qu’il refuse de démanteler  réellement. 

La question de l’armement est tout aussi structurante. Une part très importante des armes et  munitions qui circulent entre les mains des groupes armés haïtiens provient des États-Unis et  transite, en grande proportion, par la République dominicaine. Ce flux n’est pas un secret : il a  été dénoncé à plusieurs reprises par des rapports onusiens, des enquêtes journalistiques et des  autorités haïtiennes elles-mêmes. La frontière poreuse, les réseaux de contrebande et les  intérêts économiques croisés font de la République dominicaine un acteur central,  volontairement ou non, de l’économie de la violence haïtienne. Les États-Unis, pour leur part,  restent le principal pourvoyeur d’armes légales et illégales dans la région, tout en finançant et  en encadrant les initiatives de sécurité internationales. Ces deux pays se trouvent ainsi au  cœur du système qui entretient, autant qu’il prétend combattre, le chaos haïtien. 

C’est précisément là que le Salvador et son président risquent de nager à contre-courant.  Nayib Bukele a bâti une partie de sa légitimité sur une politique de sécurité radicale et  efficace dans son propre pays. En Haïti, il se heurte à une réalité autrement plus complexe : un  terrain où les gangs ne sont pas seulement des organisations criminelles, mais des acteurs  politiques, sociaux et économiques imbriqués dans des réseaux locaux et internationaux ; une  sociologie de la violence ancrée dans des décennies de pauvreté, d’exclusion et de prédation  étatique ; et un calendrier politique américain dominé par les élections de mi-mandat, qui  limite les marges de manœuvre de toute administration américaine. Les intérêts dominicains,  quant à eux, ne coïncident pas nécessairement avec une pacification rapide et durable d’Haïti.  Un engagement trop frontal du Salvador peut rapidement se transformer en bourbier, avec le  risque de pertes humaines, d’impuissance opérationnelle et d’une sortie par le bas, au  détriment de l’image soigneusement construite par Bukele. 

Enfin, une observation plus froide s’impose. Les gangs, le contingent salvadorien de la GSF,  les forces privées associées à des acteurs comme Erik Prince (dont la société Vectus Global  mène des opérations de drones et de combat aux côtés de forces haïtiennes), et le  gouvernement de transition haïtien lui-même évoluent dans un espace d’influence où les  États-Unis restent l’acteur dominant. Les ordres, les financements, les autorisations et les  lignes rouges émanent largement des mêmes capitales. Dans cette configuration, l’embuscade  et la disparition des quatre Salvadoriens peuvent apparaître, non comme un affrontement entre  ennemis irréductibles, mais comme une « chamaillerie de famille » – une bataille entre « pitit  ak papa », selon l’expression créole. Les acteurs sont liés par des rapports de force  asymétriques et par une même tutelle stratégique. Ils sont condamnés, d’une manière ou d’une  autre, à composer, à négocier ou à s’ajuster. 

Le président Bukele a raison de vouloir récupérer ses hommes et de montrer de la fermeté.  Mais la réalité haïtienne n’est pas un terrain d’exercice pour des méthodes éprouvées ailleurs.  Elle est un système complexe, où la violence est à la fois un outil de pouvoir, une économie et  un produit de la faiblesse structurelle de l’État. Ignorer cette profondeur, c’est s’exposer à  perdre non seulement des soldats, mais aussi la crédibilité d’une politique de sécurité qui,  jusqu’ici, avait réussi à rester claire et efficace. Haïti n’est pas un problème de gangs à 

écraser. C’est un problème de pouvoir, d’intérêts et d’histoire. Ceux qui y entrent sans en  mesurer toutes les strates risquent d’en ressortir diminués. 

M.

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