L’économie haïtienne est prisonnière d’une structure oligarchique où un nombre restreint d’acteurs privés contrôlent les secteurs vitaux : transport, télécommunications, carburant et importation alimentaire. Ces concentrations de pouvoir, dénoncées de longue date, s’appuient souvent sur l’insécurité généralisée et, selon de multiples témoignages et analyses, sur des arrangements avec des groupes armés qui verrouillent les axes stratégiques. Le résultat est une économie captive, des prix artificiellement élevés, une concurrence étouffée et une population privée d’accès équitable aux biens essentiels. Haïti a besoin d’hommes et de femmes de caractère pour restaurer la justice et combattre l’impunité qui permet à ces pratiques de perdurer.
Le Grand Sud et le transport maritime : un accès verrouillé
Le Grand Sud est isolé par le contrôle des routes terrestres, notamment la Route nationale 2, où des gangs imposent des postes de contrôle illégaux, des « droits de passage » et des extorsions systématiques sur les camions et voyageurs. Des rapports des Nations unies et d’organisations internationales documentent comment ces groupes ont consolidé leur emprise sur les corridors de transport, les ports et les zones côtières, générant des revenus massifs via l’extorsion de marchandises.
Dans ce contexte, des acteurs privés sont accusés d’avoir consolidé un oligopole sur le transport maritime. Steeve Khawly et ses alliés sont pointés du doigt pour bloquer l’accès terrestre au Grand Sud en s’appuyant, selon des dénonciations publiques et des reportages, sur des groupes armés, tout en dominant les flux maritimes. Cette configuration transforme le chaos sécuritaire en avantage concurrentiel : les alternatives terrestres étant dangereuses ou impraticables, le transport par mer devient quasi obligatoire et concentré entre les mains d’un petit cercle. Les opérateurs indépendants et les petits commerçants du Sud en paient le prix : coûts exorbitants, retards et dépendance. Briser ce verrouillage exige non seulement de sécuriser les routes, mais aussi d’ouvrir réellement le secteur maritime à une concurrence transparente et régulée.
Télécommunications : un duopole de fait
Digicel et Natcom dominent à eux seuls le marché haïtien des télécommunications. Digicel détient une part majoritaire des abonnés mobiles (souvent estimée à plus des deux tiers), tandis que Natcom, héritière d’infrastructures publiques privatisées et joint-venture avec un partenaire étranger, contrôle une part significative de la fibre et de l’internet fixe.
Cette concentration limite l’innovation, maintient des tarifs élevés par rapport à la qualité de service et décourage l’entrée de nouveaux opérateurs. Les tentatives d’ouverture se heurtent à des obstacles réglementaires, administratifs et politiques. Dans un pays où le mobile est le principal accès à l’information, aux services financiers et à la communication, ce duopole freine le développement économique et renforce les inégalités d’accès. Une régulation indépendante et forte, avec attribution transparente de licences et fréquences, est indispensable pour introduire une véritable concurrence.
Transport aérien : Sunrise Airways et l’aéroport sous tension
Philippe Bayard, via Sunrise Airways, occupe une position dominante sur le transport aérien intérieur et une partie des liaisons régionales. Alors que les routes terrestres sont contrôlées par les gangs et que l’aéroport Toussaint Louverture a été régulièrement perturbé par des tirs et l’insécurité (poussant des compagnies internationales à suspendre leurs vols), Sunrise s’est imposée comme quasi-unique option domestique.
Des critiques insistent sur le fait que l’insécurité, loin d’être uniquement subie, a consolidé cet oligopole : prix élevés, capacité limitée des appareils, plaintes récurrentes sur la qualité de service et accusations de freiner l’arrivée de concurrents. Des organisations de défense des droits ont même appelé à une régulation stricte du marché aérien, pointant des soupçons de favoritisme. L’État a parfois apporté un soutien (garanties d’assurance liées aux risques sécuritaires), mais cela n’a pas toujours traduit en tarifs plus accessibles pour la population. Rouvrir le ciel à une concurrence loyale, sécuriser les aéroports et imposer des standards de service sont des impératifs.
Pétrole et carburant : concentration et vulnérabilité
Bandari (Bandari Corporation / Bandari Haïti) et DINASA font partie des principaux acteurs du secteur pétrolier. Bandari a repris le réseau de stations Total en 2018 ; DINASA est un distributeur majeur. Le terminal de Varreux, point névralgique pour une grande partie du carburant du pays, a été à plusieurs reprises bloqué ou soumis à l’extorsion de gangs, provoquant des pénuries dramatiques.
Même si plusieurs compagnies opèrent (DNC et d’autres), la concentration et les dysfonctionnements – refus de bons de carburant prépayés, pratiques commerciales contestées, pertes massives pour l’État liées aux subventions et aux irrégularités – alimentent les accusations de contrôle excessif. Les gangs ont instrumentalisé le carburant comme levier de pression et de financement. Une réforme du secteur, avec plus de transparence sur les importations, la distribution et les relations avec l’État, est urgente pour éviter que le pétrole reste un outil de prédation économique.
Importation alimentaire et le Grand Nord : conteneurs, frontière et « droits de passage »
Gérard Cassis et un cercle d’oligarques sont accusés, dans des dénonciations publiques et enquêtes journalistiques, de s’être associés à des gangs pour sécuriser le passage vers le Grand Nord et d’importer massivement (autour de 200 conteneurs mensuels selon certaines allégations, voire davantage selon d’autres sources) des produits alimentaires via Cassis Frères S.A., en provenance notamment de la République dominicaine, tout en entravant les concurrents.
Cassis Frères est un importateur historique important de denrées alimentaires et d’épicerie. Les gangs contrôlent effectivement des portions stratégiques des routes vers le Nord et les postes frontaliers, imposant des taxes illégales sur les conteneurs (estimées à des milliers de dollars par unité selon des rapports internationaux). Cette situation crée un environnement où seuls les acteurs disposant de moyens et de réseaux peuvent circuler, consolidant des positions
dominantes sur l’approvisionnement alimentaire. Le coût est supporté par les consommateurs : prix élevés, pénuries localisées et dépendance accrue.
Un appel à la rupture
Ces situations – transport maritime et terrestre du Sud, télécoms, aviation, pétrole, importation alimentaire – ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans une logique plus large où l’insécurité devient un outil économique et où l’impunité protège les positions acquises. Les rapports onusiens et les analyses indépendantes confirment le rôle central des gangs dans le contrôle des axes économiques et l’extorsion généralisée. Les allégations de collusion directe entre certains acteurs privés et groupes armés circulent largement et méritent des enquêtes judiciaires indépendantes, transparentes et sans interférence politique.
Haïti ne se relèvera pas tant que ces monopoles et oligopoles ne seront pas démantelés. Cela exige une justice renforcée, capable de poursuivre sans distinction d’influence ; une régulation économique indépendante qui ouvre réellement les marchés ; une sécurisation des infrastructures critiques sans arranger les intérêts particuliers ; et une volonté politique de mettre fin à l’impunité. Des femmes et des hommes de caractère, libres de toute allégeance oligarchique ou criminelle, doivent prendre le relais. Sans cela, l’économie restera verrouillée, la population captive, et le pays condamné à la stagnation et à la violence. Le temps de la rupture est venu.

