À moins de 100 jours du premier tour des élections annoncé pour le 13 décembre, les révélations de l’ancien sénateur Jean Renel Sénatus, dit Zokiki, jettent une ombre inquiétante sur le processus en cours. Invité le 9 septembre à l’émission « Se sa Nou vle », l’ancien commissaire du gouvernement a dénoncé un trafic de listes contenant les Numéros d’Identification Nationale Unique (NINU) de citoyens, vendues entre 8 000 et 10 000 dollars américains dans certains hôtels de Pétion-Ville. Ces listes, selon lui, seraient destinées à permettre à des formations politiques d’atteindre artificiellement le seuil de 30 000 membres exigé par le Conseil électoral provisoire (CEP).
Les faits rapportés méritent d’être examinés avec sérieux. Zokiki cite l’exemple de structures politiques, notamment « LAVEH », qui aurait déclaré 34 000 membres, dont seuls 5 000 auraient été validés par la plateforme du CEP. Il affirme que ces données proviendraient d’institutions publiques et de maisons de transfert, parfois collectées lors de distributions d’aide humanitaire dans des camps de fortune, où les bénéficiaires doivent présenter leur carte d’identification. Certaines listes porteraient même des identifiants ou tags permettant de retracer leur origine institutionnelle. L’ancien parlementaire indique avoir déjà saisi le CEP et annonce qu’il le sommera d’ouvrir des enquêtes. Il appelle l’opinion publique à exiger la vérification des premiers groupements ayant rapidement annoncé avoir atteint le seuil.
Ces allégations, bien qu’elles restent à vérifier par des investigations techniques et administratives, soulèvent des questions fondamentales. L’utilisation de données personnelles sans le consentement des citoyens constitue une atteinte grave à la vie privée et à la crédibilité du processus électoral. Si des listes de NINU circulent effectivement et sont intégrées frauduleusement dans les dossiers d’inscription des partis, cela fausse dès le départ l’égalité des chances et ouvre la porte à des manipulations massives. L’hypothèse d’une collecte détournée lors de programmes d’assistance aux populations vulnérables est particulièrement troublante : elle transformerait l’aide humanitaire en instrument politique.
Au-delà des listes, Zokiki évoque d’autres irrégularités : des avantages supposés accordés au groupement Viktwa, présenté comme proche du pouvoir, et l’attribution de 300 millions de gourdes à un proche sous couvert d’une université. Ces éléments, s’ils étaient confirmés, aggraveraient le sentiment d’inégalité déjà fort dans l’opinion.
Dans ce contexte, un simple démenti ou une promesse d’enquête interne ne suffira pas. Il est impératif que le CEP ordonne sans délai un audit indépendant et transparent des listes de membres des partis et groupements déjà inscrits, en particulier ceux qui ont rapidement atteint le seuil des 30 000. Cet audit devrait vérifier l’authenticité des adhésions, croiser les NINU avec les bases de données officielles, identifier d’éventuelles provenances institutionnelles illicites et permettre à chaque citoyen de contrôler si son numéro a été utilisé à son insu. Des mécanismes technologiques simples de vérification publique, déjà proposés par certains médias, pourraient renforcer la confiance.
La protection des données personnelles n’est pas un détail technique : elle est la condition sine qua non d’élections crédibles. Les autorités électorales, les institutions détentrices de données et le gouvernement ont désormais le devoir d’agir. Refuser ou retarder un audit indépendant des listes de 30 000 membres reviendrait à laisser planer le doute sur l’ensemble du processus.
Haïti ne peut se permettre un nouveau cycle électoral entaché dès le départ par des soupçons de fraude sur l’identité même des citoyens. L’heure est à la transparence totale.

