Les faits s’accumulent et dessinent une corrélation troublante entre le contrôle territorial par des groupes armés et la reconfiguration des infrastructures stratégiques de télécommunications sur l’île. Après examen des analyses faites sur Rezo Nòdwès sur les 400 Mawozo et sur l’avancée de Viettel/Natcom, trois éléments structurants émergent, avec leurs conséquences immédiates et à moyen terme.
1. Lanmò 100 Jou et le trafic : un rôle acté au service d’un plan plus large
Wilson Joseph, alias Lanmò 100 Jou (ou Lanmò Sanjou), dirige les 400 Mawozo. Le groupe contrôle l’essentiel de l’arrondissement de Croix-des-Bouquets, des portions de Tabarre et de Pétion-Ville, et surtout des axes stratégiques vers la frontière dominicaine, notamment Malpasse. Les analyses et rapports relayés confirment son implication dans la circulation d’armes, de munitions et de drogues, ainsi que dans l’extorsion et les enlèvements. Le contrôle frontalier facilite le contournement des contrôles et alimente les réseaux de contrebande.
Ce rôle n’est pas isolé. Le chef de gang opère dans un environnement où les acteurs armés sécurisent des corridors et des territoires. Il est plausible, et cohérent avec le schéma observé ailleurs en Haïti, qu’il serve – consciemment ou non dans tous ses détails – un plan de « livraison » progressive de portions du territoire national. Les gangs ne sont plus seulement des bandes locales ; ils deviennent des instruments de neutralisation de l’autorité étatique sur des zones clés. Lanmò 100 Jou ignore probablement l’architecture complète et l’objectif final de ce plan. Sa mission immédiate reste le contrôle du terrain, la perception de rentes illicites et la garantie de passages. Les conséquences sont claires : érosion de la souveraineté territoriale, criminalisation des flux économiques frontaliers et création de zones de non-droit qui rendent toute gouvernance régulière impossible.
2. Viettel/Natcom en République dominicaine : un choix qui bouscule les règles et pose la question de la mission réelle
La République dominicaine a récemment attribué à Viettel (maison-mère de Natcom en Haïti) 240 MHz de spectre (40 MHz en 700 MHz, 100 MHz en 2,3 GHz et 100 MHz en 3,6 GHz) pour 20 ans, dans le cadre d’un appel d’offres international. L’investissement annoncé tourne autour de 560 millions de dollars pour créer Viettel Dominicana et déployer des réseaux 4G/5G, de la fibre et des services numériques. Des articles de Rezo Nòdwès soulignent que ce processus a été salué par l’Indotel comme l’un des plus importants du secteur, tout en notant des critiques sur la communication du régulateur pendant l’appel d’offres et sur les liens de Viettel avec l’appareil militaro-étatique vietnamien.
Dans un marché dominé à plus de 97 % par Claro et Altice, avec Viva en position d’outsider, l’entrée d’un nouvel acteur disposant d’un package de spectre aussi conséquent aurait normalement déclenché des réactions vigoureuses. Dans l’industrie des télécommunications, les opérateurs historiques combattent systématiquement les nouveaux entrants : recours juridiques, campagnes de pression médiatique, lobbying intensif auprès du régulateur, contestation des conditions d’attribution ou des montants de redevances. C’est le
comportement standard lorsqu’un concurrent reçoit d’un coup 240 MHz de spectre stratégique, dont des fréquences mid-band essentielles à la 5G.
Or, l’absence officielle de protestations de la part de Claro, Altice et Viva est non seulement inhabituelle, mais hautement significative. Ce silence prolongé et concerté ne s’explique pas par une simple indifférence commerciale. Il indique que les enjeux en cause dépassent très largement le cadre des affaires normales. Lorsque des acteurs qui contrôlent quasi-totalement un marché renoncent à défendre leurs positions dominantes face à un concurrent aussi lourdement armé en spectre, c’est que des intérêts d’ordre stratégique, politique ou géoéconomique – de nature supérieure – ont déjà arbitré la partie. Le silence devient alors un signal : le jeu n’est plus purement concurrentiel. Il s’inscrit dans une reconfiguration plus large dont les paramètres ne sont pas négociables au niveau des directions commerciales ordinaires.
Dans un contexte haïtien de perte progressive de souveraineté, la question se pose naturellement : quelle est la mission réellement confidentielle assignée à Viettel/Natcom ? Plus précisément, dans la « livraison » des ressources fréquentielles haïtiennes et dans l’intégration économique d’Haïti à l’espace dominicain ?
Natcom détient déjà une position importante en Haïti (part de marché mobile en croissance, leadership sur la fibre optique et l’internet fixe dans certaines zones, licence IPTV étendue). L’opérateur pan-insulaire qui émerge – présent des deux côtés de la frontière – dispose d’un avantage structurel pour harmoniser infrastructures, services et éventuellement gestion du
spectre. La mission confidentielle peut être lue comme celle d’un facilitateur d’intégration : connecter les deux marchés, standardiser les réseaux, sécuriser les flux de données et de communications transfrontaliers, et, à terme, rendre les ressources fréquentielles haïtiennes plus facilement mobilisables dans une logique économique dominicaine ou régionale. Dans un environnement dominé par le mercenariat (groupes armés, acteurs privés de sécurité, réseaux de corruption), Viettel/Natcom s’appuie sur sa solidité technique, son expérience des contextes difficiles (Haïti depuis 2011) et sa capacité d’investissement. La présence militaire dans la genèse de Viettel renforce les interrogations sur la neutralité des données et des infrastructures critiques. Le silence des opérateurs dominicains établis conforte l’hypothèse que cette reconfiguration s’inscrit dans un agenda qui transcende la simple concurrence commerciale.
3. Viettel/Natcom, rôle de mercenaire dans la mise à disposition des fréquences ?
Oui, dans une certaine mesure, l’opérateur peut jouer un rôle fonctionnel de « mercenaire » – non au sens de force armée, mais au sens d’acteur qui exécute une mission technique et économique dans un environnement chaotique où l’État haïtien a perdu le monopole de la force et du contrôle des ressources stratégiques. Sa mission ultime dans la « livraison » n’est pas officiellement déclarée comme telle. Elle consiste, de facto, à consolider une présence pan-insulaire qui rend le contrôle haïtien des fréquences, des données et des réseaux moins autonome. Les conséquences sont multiples : réduction de la capacité haïtienne à négocier seule ses ressources spectrales, accélération d’une intégration asymétrique des économies numériques, et création d’une dépendance infrastructurelle qui survit aux changements politiques.
La corrélation entre le premier et les deux autres points est structurelle. Le chaos territorial entretenu par des chefs de gang comme Lanmò 100 Jou fragilise l’État, ouvre des espaces de non-gouvernance et facilite les arrangements pragmatiques autour des infrastructures critiques. Les fréquences, la connectivité et les réseaux deviennent alors des leviers d’influence et d’intégration plus efficaces que les déclarations diplomatiques. L’environnement de mercenariat (gangs, intermédiaires, acteurs privés) fournit le contexte opérationnel dans lequel un opérateur solide, déjà implanté et disposant de moyens, peut avancer. L’absence de réaction publique des opérateurs dominicains établis souligne encore davantage que les enjeux sont d’une nature stratégique et non purement concurrentielle.
Haïti se trouve face à un double défi : reconquérir le monopole légitime de la force sur son territoire et préserver le contrôle souverain de ses ressources stratégiques, à commencer par le spectre. Sans cela, la « livraison » se poursuit, par morceaux de territoire et par blocs de fréquences. Les articles publiés sur Rezo Nòdwès documentent les faits séparément. Leur mise en perspective, renforcée par le silence inhabituel et révélateur des acteurs dominicains, révèle une dynamique cohérente de perte de contrôle.

