6 septembre 2026
Haïti | 13 décembre : 506 953 inscrits, à peine 8,3 % d’un électorat de 6,1 millions — à ce rythme, il faudrait encore près de deux ans
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Haïti | 13 décembre : 506 953 inscrits, à peine 8,3 % d’un électorat de 6,1 millions — à ce rythme, il faudrait encore près de deux ans

À quatre-vingt-dix-huit jours du scrutin annoncé pour le 13 décembre par le gouvernement de doublure d’Alix Didier Fils-Aimé, le compteur électoral reste très éloigné de la dimension démographique du corps électoral haïtien. Le dernier décompte communiqué ce dimanche par le Conseil Electoral Provisoire (CEP) fait état de 506 953 électeurs inscrits. Rapporté à une hypothèse de 6,1 millions de citoyens en âge de voter, ce total ne représente que 8,31 % de l’électorat potentiel. Autrement dit, plus de neuf électeurs potentiels sur dix ne figurent toujours pas dans ce décompte.

L’arithmétique électorale devient difficile à concilier avec le calendrier. Il manque 5 593 047 inscriptions pour parvenir à 6,1 millions. Le 27 août, le compteur se situait à 431 649 inscrits ; dix jours plus tard, il atteint 506 953, soit 75 304 inscriptions supplémentaires et une moyenne approximative de 7 530 par jour. Si cette cadence demeurait inchangée, il faudrait encore environ 743 jours pour combler l’écart — près de deux années, et non les 98 jours séparant le 6 septembre du scrutin annoncé. Pour atteindre 6,1 millions avant le 13 décembre, le système devrait désormais absorber plus de 57 000 nouvelles inscriptions quotidiennement, dimanche compris : un rythme supérieur de plus de sept fois à celui observé durant les dix derniers jours. Attention aux 800 000 doublons, ces electrons libres!

Un demi-million d’inscrits pour prétendre refonder les institutions d’un pays de plusieurs millions d’électeurs ? La donnée prend une portée plus singulière encore lorsque le pouvoir de doublure, illégitime,  inconstitutionnel…et corrompu continue d’évoquer, parallèlement aux élections, une consultation constitutionnelle interdite. Le précédent de 1987 fournit ici une mesure historique autrement plus exigeante : selon les données officielles publiées dans Le Moniteur et reprises par la Commission interaméricaine des droits de l’homme, 1 271 334 suffrages avaient été exprimés lors du référendum du 29 mars 1987, sur environ 2,8 millions d’électeurs admissibles. La participation atteignait 45,4 %. Le corps actuellement inscrit — 506 953 personnes — équivaut ainsi à moins de 40 % du nombre de citoyens qui avaient effectivement participé au référendum constitutionnel de 1987, il y a près de quatre décennies.

La comparaison comporte aussi une dimension juridique que le simple décompte ne saurait évacuer. La Constitution de 1987 dispose, en son article 284-3, que « toute consultation populaire tendant à modifier la Constitution par voie de référendum est formellement interdite ». Cette prohibition figure toujours dans le texte constitutionnel de référence à moins qu’on plongé dans une jungle. L’interrogation ne porte pas uniquement sur la capacité matérielle du CEP à fabriquer un corps électoral suffisamment représentatif en trois mois : sur quel fondement juridique une autorité de transition dépourvue de mandat électif pourrait-elle demander à une fraction aussi réduite du corps électoral de se prononcer sur l’architecture constitutionnelle de la République ? 

À cette équation numérique et juridique s’ajoute une géographie sécuritaire qui réduit chaque semaine l’espace matériel du scrutin. Kenscoff demeure profondément affectée par les violences armées après les tueries d’août. L’Artibonite, notamment plusieurs axes autour de Verrettes et de la Croix-Périsse, reste exposé à l’activité des groupes armés. Dans la région métropolitaine et ses périphéries, les vidéos d’exécutions et de mutilations attribuées à des gangs circulent désormais comme les archives quotidiennes d’un territoire sur lequel l’État peine à exercer son monopole de la contrainte légitime. Ces images, lorsqu’elles ne sont pas authentifiées par les autorités ou des sources indépendantes, doivent toutefois être présentées comme telles et non comme des faits judiciairement établis.

Plus au sud, Gressier et la route nationale no 2 offrent une autre représentation de cette fragmentation territoriale. L’insécurité des axes terrestres a conduit à recourir au transport maritime pour acheminer des véhicules blindés vers Petit-Goâve avant leur redéploiement. Le symbole politique est difficile à éluder : si les blindés eux-mêmes doivent prendre la mer pour contourner des portions de territoire devenues impraticables, par quelles routes circuleront les agents électoraux, le matériel sensible, les procès-verbaux et les urnes le 13 décembre ?

Le problème dépasse donc le seuil statistique des 506 953 inscrits. Il concerne la réunion simultanée de trois conditions constitutives d’une consultation crédible : un corps électoral suffisamment inclusif, un territoire effectivement accessible et une autorité publique capable de garantir la liberté et la sécurité du vote. À quatre-vingt-dix-huit jours de l’échéance annoncée, aucune opération de communication ne peut résoudre l’équation arithmétique : 8,31 % d’une cible de 6,1 millions sont inscrits ; 91,69 % restent à atteindre.

Le calendrier, lui, ne négocie pas avec les proclamations. À 7 530 inscriptions quotidiennes, il faudrait environ 743 jours supplémentaires pour atteindre 6,1 millions. Le CEP n’en dispose que de 98. Faudrait-il alors multiplier soudainement la cadence par plus de sept, réduire implicitement la taille du corps électoral attendu, ou accepter qu’un scrutin présenté comme national puisse être organisé avec une fraction limitée des citoyens en âge de voter ?

A mesure que le 13 décembre approche, une interrogation institutionnelle demeure : prépare-t-on véritablement les conditions d’une élection, ou tente-t-on d’adapter après coup la notion d’élection aux conditions que le pays permet encore ?Précision éditoriale : je n’utiliserais pas l’affirmation « plus de deux millions ont voté la Constitution en 1987 ». La source historique la plus solide retrouvée donne 1 271 334 suffrages exprimés. Cette correction renforce la crédibilité du parallèle plutôt qu’elle ne l’affaiblit : les 506 953 actuels ne représentent que 39,9 % de la participation enregistrée en 1987. Continuons-nous cyniquement de marcher à reculons comme si de rien n’était ?

cba

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