6 septembre 2026
HAÏTI — Ariel Henry et Alix Didier Fils-Aimé : de Petite-Rivière-de-l’Artibonite à Kenscoff, deux territoires liés aux chefs de gouvernement et abandonnés à l’emprise des gangs
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HAÏTI — Ariel Henry et Alix Didier Fils-Aimé : de Petite-Rivière-de-l’Artibonite à Kenscoff, deux territoires liés aux chefs de gouvernement et abandonnés à l’emprise des gangs

Petite-Rivière-de-l’Artibonite, commune natale d’Ariel Henry. Kenscoff, territoire associé à l’histoire politique de la famille Fils-Aimé. Deux chefs de gouvernement, deux géographies familières du pouvoir et une même anomalie : sous leur autorité, l’État y a reculé devant les groupes armés. Deux questions dominent toutes les autres : que vaut le patriotisme d’un gouvernant lorsque même le territoire auquel son histoire le rattache échappe à la République ? Et ces hommes savaient-ils jusqu’où conduirait la mission politique qu’ils avaient accepté d’exercer ?

Une République peut survivre à la médiocrité de ses gouvernants. Elle peut difficilement survivre à l’accoutumance de ceux-ci à sa dépossession territoriale.

Petite-Rivière et Kenscoff ne doivent donc plus être examinées seulement comme deux épisodes supplémentaires de la crise sécuritaire haïtienne. Leur juxtaposition pose une question de philosophie politique : qu’est-ce que gouverner lorsque l’État conserve ses institutions formelles, mais perd progressivement l’espace sur lequel celles-ci sont supposées exercer leur juridiction ?

I — LE PATRIOTISME À L’ÉPREUVE DU TERRITOIRE

Ariel Henry est originaire de Petite-Rivière-de-l’Artibonite.

Sous son gouvernement, cette commune a subi l’expansion de groupes armés, des massacres, des incendies, des déplacements massifs de population et l’effacement d’une partie de la présence policière.

Le symbole demeure redoutable.

Non parce que Petite-Rivière aurait mérité davantage de protection en raison de la naissance d’un Premier ministre — ce serait contraire au principe républicain d’égalité — mais parce que si le gouvernement ne pouvait préserver même la commune intimement inscrite dans la biographie de son chef, quelle parcelle du territoire national pouvait encore se considérer comme politiquement intangible ?

Puis vient Kenscoff.

L’histoire politique de cette commune croise celle des Fils-Aimé : Alix Fils-Aimé père en avait été député avec Pétion-Ville. Son fils, Alix Didier Fils-Aimé, dirige le gouvernement lorsque Kenscoff devient à son tour l’un des théâtres les plus violents de l’expansion des groupes armés.

Encore une fois, aucune filiation ne crée une responsabilité juridique héréditaire.

Mais l’éditorialiste n’est pas tenu d’être aveugle au symbole.

Le père avait représenté ce territoire. Le fils gouverne lorsque l’État y dispute sa propre souveraineté à des organisations criminelles.

Petite-Rivière pour Henry.

Kenscoff pour Fils-Aimé.

À ce niveau de pouvoir, le patriotisme ne saurait être une disposition sentimentale. Il devient une éthique de responsabilité.

Max Weber distinguait précisément l’éthique de conviction de l’éthique de responsabilité : gouverner impose d’assumer les conséquences prévisibles de ses décisions. Pour un chef de gouvernement, aimer abstraitement la patrie importe moins que préserver concrètement les conditions matérielles de son existence.

Car qu’est-ce qu’une patrie dont on abandonne progressivement le territoire ?

Qu’est-ce que la souveraineté lorsque le détenteur d’un fusil décide davantage que l’administration publique de qui circule, habite ou commerce ?

Que signifie l’autorité gouvernementale lorsqu’un commissariat peut être déserté et qu’une population doit négocier sa survie avec ceux qui ont remplacé matériellement l’État ?

Le patriotisme gouvernemental commence précisément là : dans ce qu’un dirigeant considère comme politiquement inadmissible de perdre.

Voilà pourquoi Petite-Rivière et Kenscoff interrogent moins l’attachement affectif de Henry et de Fils-Aimé à leurs territoires respectifs que leur conception même de la fonction publique.

Un chef de gouvernement peut-il regarder une portion de la République basculer et continuer à gouverner comme si cette perte appartenait simplement aux statistiques de « l’insécurité » ?

À partir de combien de communes perdues la carence devient-elle une faillite politique ?

II — SAVAIENT-ILS LA FINALITÉ DE LEUR MISSION ?

La seconde interrogation est plus grave.

Que savaient-ils ?

Ariel Henry savait-il jusqu’où conduisait la progression des groupes armés dans l’Artibonite ?

Quels renseignements parvenaient au sommet de l’Exécutif ?

Quels avertissements concernant Petite-Rivière avaient été transmis ?

Quelles décisions furent prises ?

Pourquoi la présence régalienne n’y fut-elle pas durablement restaurée ?

Les mêmes questions valent pour Fils-Aimé.

Que savait son gouvernement des menaces contre Kenscoff ?

Quand l’a-t-il appris ?

Quels rapports furent transmis au CSPN ?

Quels ordres opérationnels suivirent ?

Quelles mesures préventives furent effectivement exécutées ?

Mais derrière la connaissance des événements apparaît une interrogation autrement vertigineuse : connaissaient-ils la finalité politique de leur propre mission gouvernementale ?

La formulation est volontairement interrogative.

Aucune preuve publique ne permet d’affirmer que Henry ou Fils-Aimé auraient accepté une mission destinée à favoriser l’expansion territoriale des gangs. Une telle accusation supposerait des éléments matériels, intentionnels et probatoires qui ne peuvent être remplacés par une intuition éditoriale.

Mais cette prudence juridique ne dispense pas d’examiner les résultats.

Territoires perdus.

Populations déplacées.

Commissariats abandonnés ou attaqués.

Axes routiers contrôlés par des groupes armés.

Autorité publique concurrencée.

Souveraineté territorialement amputée.

Lorsqu’une politique produit durablement des effets aussi contraires à la finalité proclamée de l’État, deux hypothèses intellectuelles deviennent difficiles à éviter.

Soit les gouvernants maîtrisaient insuffisamment les conséquences de leur action et de leurs omissions.

Soit ils connaissaient davantage que la population la trajectoire dans laquelle leur gouvernement était engagé.

La première hypothèse conduit à l’incompétence et à la responsabilité politique.

La seconde exigerait des preuves autrement plus lourdes et ouvrirait des interrogations d’une tout autre nature.

Mais une troisième question surgit précisément entre les deux :

si le chef du gouvernement ne savait pas où conduisait son propre gouvernement, qui le savait ?

Qui possédait la vision d’ensemble ?

Qui déterminait les priorités ?

Qui disposait du renseignement ?

Qui décidait quels territoires défendre immédiatement, lesquels reconquérir ultérieurement et quelles pertes considérer temporairement comme supportables ?

Qui gouvernait réellement ?

Voilà pourquoi les procès-verbaux du CSPN, les rapports de renseignement, les demandes de renfort, les ordres opérationnels et les échanges entre la Primature, la PNH et les partenaires internationaux appartiennent au patrimoine politique de la nation. Ils permettraient de distinguer l’impuissance, la faute de gouvernance, l’abstention consciente et, si des éléments l’établissaient un jour, toute responsabilité juridiquement plus grave.

DE PETITE-RIVIÈRE À KENSCOFF : LA QUESTION QUI RESTE

Henry et Fils-Aimé ne peuvent être déclarés coupables par juxtaposition géographique.

Mais ils peuvent être politiquement interrogés par leurs résultats.

Petite-Rivière demande à Ariel Henry : que saviez-vous ?

Kenscoff demande à Fils-Aimé : que savez-vous ?

Et Haïti devrait leur poser à tous deux une question supérieure :

pourquoi avoir accepté de gouverner si l’exercice du pouvoir devait coïncider avec la réduction progressive du territoire effectivement gouverné ?

Demain, si un Premier ministre originaire des Gonaïves regardait sa ville perdre ses commissariats et ses quartiers, parlerait-on encore d’une simple crise sécuritaire ?

Si un chef de gouvernement venu du Cap-Haïtien assistait à l’encerclement de sa ville natale par des groupes armés, continuerait-il à gouverner comme si la conservation de sa fonction importait davantage que la conservation du territoire ?

Petite-Rivière et Kenscoff imposent ainsi deux questions que les communiqués officiels ne peuvent indéfiniment ensevelir :

quel patriotisme permet de gouverner pendant que la République perd son territoire ?

Et surtout :

Ariel Henry et Alix Didier Fils-Aimé étaient-ils seulement les administrateurs impuissants de cette dépossession — ou savaient-ils, chacun à son époque, jusqu’où conduirait la mission qu’ils avaient accepté d’accomplir ?

L’éditorial peut poser cette question.

Seuls les faits a fortiori permettront un jour d’y répondre.Cette architecture est plus forte : « patriotisme » constitue l’axe moral et républicain ; « savaient-ils ? » constitue l’axe politique, juridique et presque judiciaire.

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