Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
robertberrouet.oriol@icloud.com
Ancien responsable de la coopération inter-universitaire à la Banque de terminologie du Québec (Gouvernement du Québec, Office québécois de la langue française).
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti.
Conseiller spécial, Conseil national d’administration du Regroupement
des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH).
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA).
Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones.
Montréal, le 17 août 2026
À la mémoire de Pradel Pompilus, pionnier de la lexicographie créole haïtienne
et auteur, en 1958, du premier Lexique créole-français (Université de Paris).
À la mémoire de Pierre Vernet, fondateur de la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti et précurseur du partenariat créole-français en Haïti.
À la mémoire d’André Vilaire Chery, rédacteur d’ouvrages lexicographiques de haute qualité scientifique et auteur du Dictionnaire de l’évolution du vocabulaire français en Haïti (tomes 1 et 2, Éditions Édutex, 2000 et 2002).
En hommage à Albert Valdman, théoricien de la lexicographie créole, pionnier de la modélisation de la lexicographie bilingue anglais-créole et auteur du Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary (Indiana University, Creole Institute, 2007).
Résumé
La présente étude, à l’aide d’un nouvel éclairage analytique, consigne un énoncé méthodologiquement structuré portant sur la lexicographie créole élaborée entre 1958 et 2026. Elle expose ses objectifs scientifiques, en situe les enjeux disciplinaires et les examine au titre d’un rendez-vous avec ses défis méthodologiques. L’approche repose sur un corpus documentaire validé, un appareillage conceptuel combinant lexicographie, terminologie et sociolinguistique ainsi qu’une typologie couvrant près de sept décennies. Avec cette nouvelle étude –qui présente le tableau analytique détaillé de plusieurs dictionnaires et lexiques–, nous mettons davantage en perspective les travaux pionniers de Pradel Pompilus et ceux des fondateurs qui ont œuvré après lui et nous analysons dans une perspective comparative les acquis, les limites et les lacunes de la lexicographie créole contemporaine. L’étude examine également l’amateurisme pré-lexicographique et aborde les faiblesses structurelles de l’enseignement supérieur haïtien en matière de lexicographie. Une section de l’étude est consacrée aux recherches de Robert Berrouet-Oriol dont les contributions sont de première utilité au chapitre de la structuration de la toute jeune lexicographie créole contemporaine. Une autre section aborde les apports scientifiques du traductologue Job Silvert à la modélisation des concepts et du vocabulaire de la traduction en créole haïtien. En finale de propos, l’étude énonce la primauté des sciences du langage, la nécessité d’une épistémologie rigoureuse de la lexicographie créole, l’importance de la pensée analytique et l’urgence d’une formation universitaire diplômante en lexicographie.
Mots-clé
Lexicographie créole haïtienne. Épistémologie de la lexicographie créole. Typologie diachronique. Normalisation terminologique.
1. Introduction
La lexicographie créole haïtienne est un champ disciplinaire encore jeune traversé par des tensions méthodologiques, institutionnelles et politico-idéologiques qui ont marqué son évolution à plusieurs égards. Depuis les travaux pionniers de Pradel Pompilus en 1958, la lexicographie créole a connu des avancées significatives mais elle a également enregistré des dérives qui ont impacté son développement scientifique au point où l’amateurisme et la « lexicographie borlette » ont cru pouvoir accéder au statut de « modèle ». L’on observe en effet que n’importe quel locuteur créolophone se croit qualifié pour enseigner le créole ou élaborer des dictionnaires créoles du seul fait qu’il est créolophone. Cette manière archaïque et improductive de concevoir tant la lexicographie créole haïtienne que l’enseignement du créole relève en réalité d’une sous-culture préscientifique où la subjectivité est donnée comme axiologie et hiérarchie des valeurs : à défaut d’être un dispositif analytique, cette subjectivation des savoirs entend ratisser large en privilégiant un consensus minimaliste qui se croit collectif et rassembleur. En lexicographie créole comme en d’autres domaines, pareille subjectivation des savoirs s’oppose à l’analyse scientifique, à la réflexion argumentée et critique et à l’épistémologie des connaissances. Demeure ainsi une problématique de fond : à vouloir essentialiser, totémiser et muséifier le créole, l’on obscurcit son aménagement normatif, l’on entrave sa didactisation ainsi que son entrée de plain-pied dans l’écosystème d’une langue savante et outillée pour la haute transmission des connaissances, notamment dans l’École haïtienne.
1.1. Objectifs de l’article
L’objectif central du présent article est de proposer une actualisation des principales caractéristiques de la lexicographie créole contemporaine en donnant la primauté à son nécessaire ancrage sur le socle de la méthodologie de la lexicographie professionnelle. L’article vise à rappeler les fondements scientifiques de la lexicographie créole, à identifier les contributions majeures qui ont structuré la discipline, à évaluer quelques productions contemporaines et à analyser les dérives structurelles qui entravent son développement normatif. À cet effet, l’article propose une approche méthodique permettant de situer les productions lexicographiques dans leur contexte historique, institutionnel et méthodologique, tout en mettant en lumière les conditions nécessaires à l’élaboration de dictionnaires crédibles au plan scientifique.
1.2. Pertinence scientifique et enjeux disciplinaires
La pertinence scientifique du présent article s’arrime au socle de la méthodologie de la lexicographie professionnelle : c’est la seule approche qui permet de distinguer les productions scientifiques de celles relevant de l’amateurisme ou qui sont lourdement lacunaires et approximatives ou qui ont emprunté la voie des errements politico-idéologiques. La lexicographie créole a été, au cours des dernières décennies, l’objet de tentatives de récupération/manipulation politique et identitaire, notamment par des idéologues néo-indigénistes et « nationalistes » qui ont cherché à imposer une vision essentialiste, muséifiée et totémisée du créole. Ces dérives ont donné lieu à des ouvrages dépourvus de rigueur, souvent fantaisistes, produits sans cadre théorique explicite et sans documentation adéquate. L’analyse proposée ici vise à mettre en lumière la primauté des sciences du langage dans l’élaboration de dictionnaires créoles fiables dont les locuteurs et l’École haïtienne ont un urgent besoin.
1.3. Problématique générale : la lexicographie est une science, pas un discours identitariste
La problématique centrale de cet article réside dans la tension entre production lexicographique scientifique et subjectivation des savoirs. Cette tension a généré des confusions méthodologiques, des errements institutionnels ainsi que des productions dépourvues de fondements scientifiques. L’article vise à clarifier ces enjeux, à proposer une lecture analytique fondée sur la pensée critique et à démontrer que la lexicographie créole ne peut se développer que dans le cadre d’une démarche méthodologique rigoureuse.
2. Cadre méthodologique
Le cadre méthodologique adopté dans cet article repose sur une articulation cohérente entre recherche documentaire, constitution d’un corpus de référence, mobilisation d’un appareillage conceptuel rigoureux et analyse comparative de quelques productions lexicographiques créoles. Cette démarche vise à situer les productions lexicographiques dans une dynamique historique, institutionnelle et scientifique afin de dégager les continuités, les ruptures et les dérives qui ont marqué la période 1958–2026. Ce cadre méthodologique privilégie le recours constant à la méthodologie de la lexicographie professionnelle dont elle en fait le plaidoyer : en cela réside le défi de l’atteinte d’un seuil de qualité scientifique et de fiabilité de toute la production lexicographique à venir.
2.1. Recherche documentaire et constitution du corpus
La recherche documentaire a été menée en amont par la consultation des dictionnaires, lexiques spécialisés, glossaires techniques, articles scientifiques, rapports institutionnels et publications universitaires accessibles et portant sur la lexicographie créole. Cette démarche s’inscrit dans la continuité des nombreux articles que nous avons consacrés ces dernières années à la lexicographie créole –voir, entre autres, notre Essai de typologie de la lexicographie créole de 1958 à 2022 paru en 2021 dans Le National (Haïti) et Fondas kreyòl (Martinique). Première synthèse diachronique structurée de l’ensemble de la lexicographie créole haïtienne depuis les travaux pionniers de Pradel Pompilus en 1958, cet « Essai » a été enrichi et consolidé dans l’article Essai actualisé de taxonomie de la lexicographie créole de 1958 à 2024 (Madinin’art, 29 octobre 2024).
Le corpus de la lexicographie créole s’est constitué sur près de sept décennies et son étude attentive permet d’observer l’évolution des pratiques lexicographiques depuis les travaux fondateurs de Pompilus en 1958 jusqu’aux productions contemporaines incluant celles issues d’initiatives individuelles ou institutionnelles. La sélection des documents repose sur leur disponibilité et leur accessibilité sur le Web, sur leur pertinence scientifique et leur représentativité dans l’histoire de la discipline, ou parce qu’ils illustrent et éclairent les lacunes et les limites des productions élaborées en dehors du socle de la méthodologie de la lexicographie professionnelle. Ce corpus inclut également nos travaux lexicographiques au titre d’une contribution soutenue à la structuration d’un champ disciplinaire encore largement en construction.
2.2. Appareillage conceptuel : lexicographie, terminologie, sociolinguistique
L’analyse s’appuie sur un appareillage conceptuel combinant la lexicographie théorique, la terminologie et la sociolinguistique. La lexicographie théorique fournit les outils nécessaires pour évaluer la qualité des définitions, la cohérence des microstructures et la pertinence des macrostructures. La terminologie permet d’examiner la conformité des unités lexicales et terminologiques, la normalisation des termes et la relation entre lexique général et vocabulaires spécialisés. Enfin, la sociolinguistique éclaire les dynamiques sociales, politiques et idéologiques qui influencent la production lexicographique, notamment les tensions entre créole et français, les représentations politico-idéologiques et identitaires et les usages institutionnels de la langue. Cet appareillage conceptuel permet de situer les productions dans un cadre analytique solide, évitant les dérives idéologiques et les confusions méthodologiques.
2.3. Méthode d’analyse : typologie diachronique 1958–2026
La méthode d’analyse adoptée dans cet article met à contribution nos travaux antérieurs relatifs à l’élaboration d’une typologie analytique de la lexicographie créole couvrant la période 1958–2024 –voir notre Essai actualisé de taxonomie de la lexicographie créole de 1958 à 2024 (Madinin’art, 29 octobre 2024). Cette approche permet de distinguer plusieurs phases de développement de la lexicographie créole, chacune étant marquée par des dynamiques spécifiques, des avancées méthodologiques et des glissements idéologiques. La première période, inaugurée par Pradel Pompilus en 1958, se caractérise par la volonté de légitimer le créole comme langue naturelle susceptible d’être décrite avec rigueur. La deuxième période, qui s’étend des années 1970 aux années 1990, voit l’apparition de dictionnaires bilingues et de lexiques spécialisés, témoignant d’un intérêt croissant pour la structuration du lexique créole dans des contextes professionnels et éducatifs. La troisième période, plus contemporaine, est marquée par une multiplication de productions hétérogènes : certaines sont de grande qualité scientifique, d’autres sont dépourvues de cadre théorique explicite et ignorent la méthodologie de la lexicographie professionnelle tandis que plusieurs d’entre elles consignent des tentatives de récupération/manipulation politico-idéologique du créole.
Notre approche permet d’identifier les continuités, les ruptures et les errements qui ont façonné la discipline. À l’aide d’échantillons, elle met en lumière les productions qui s’inscrivent dans une tradition lexicographique crédible, fondée sur la documentation, la vérification des données et la transparence des choix théoriques et méthodologiques, et celles qui, au contraire, témoignent de lourdes lacunes et/ou d’une instrumentalisation politico-idéologique du créole.
3. Les travaux pionniers de Pradel Pompilus
3.1. Contexte historique et linguistique
Lorsque Pradel Pompilus entreprend ses travaux de recherche dans les années 1950, le créole haïtien se trouve dans une situation paradoxale : langue majoritaire des locuteurs haïtiens, elle est pourtant dépourvue de reconnaissance institutionnelle et de légitimité scientifique. Les élites francophones, héritières d’une tradition de diglossie d’État, considèrent le créole comme un idiome « inférieur », impropre à la réflexion savante et à la production écrite. Dans ce contexte, la démarche de Pompilus constitue une rupture épistémologique majeure. Il aborde le créole non pas comme un objet folklorique mais plutôt comme une langue naturelle dotée d’une structure interne, d’un lexique organisé et d’une dynamique évolutive comparable à celle des autres langues natives.
3.2. Apports méthodologiques fondateurs
L’apport de Pompilus à la lexicographie créole repose sur une série de principes méthodologiques qui ont profondément influencé la discipline. Il adopte une démarche fondée sur l’observation systématique des usages en constituant un corpus recueilli dans divers contextes sociolinguistiques. Cette approche, novatrice pour l’époque, rompt avec les descriptions impressionnistes ou folklorisantes que l’on retrouve encore de nos jours parmi les activistes du clergé créoliste. Dans le prolongement des travaux novateurs de la linguiste-anthropologue Suzanne Comhaire-Sylvain –auteure de Le créole haïtien : morphologie et syntaxe (Imprimerie De Meester, 1936)–, Pompilus analyse les conditions d’emploi des unités lexicales, les variations phonologiques, les phénomènes morphosyntaxiques et les relations sémantiques qui structurent le lexique.
Il introduit également une distinction essentielle entre lexique fondamental et lexique spécialisé. Le lexique fondamental regroupe les unités lexicales de haute fréquence, indispensables à la communication quotidienne, tandis que le lexique spécialisé concerne les termes propres à des domaines techniques ou professionnels. Cette distinction permet de structurer l’analyse lexicographique en fonction des usages et elle ouvre la voie à la terminologie comme discipline autonome.
3.3. Héritage scientifique et postérité
L’héritage de Pompilus se manifeste également dans la manière dont ses travaux ont influencé les générations suivantes de linguistes et de lexicographes (voir la section Bibliographie en fin d’article). Son approche méthodologique a servi de référence pour les premières tentatives de dictionnaires bilingues créole–français et créole–anglais, ainsi que pour les lexiques spécialisés produits dans les années 1980 et suivantes. La reconnaissance de la valeur scientifique du créole haïtien, initiée par Pompilus, a également contribué à l’émergence d’une sociolinguistique haïtienne structurée, attentive aux dynamiques sociales et politiques qui influencent les usages linguistiques.
4. Les acquis et les lacunes de la lexicographie créole contemporaine
La lexicographie créole contemporaine se présente comme un champ contrasté, où coexistent des avancées méthodologiques significatives et des productions approximatives qui témoignent d’un manque de rigueur ou d’une instrumentalisation politico-idéologique du créole. La brève analyse de cette période, qui s’étend des années 1980 à 2026, permet de dégager des tendances majeures, des contributions structurantes et des dérives préoccupantes. Cette section de notre article examine les acquis méthodologiques, les apports de certains linguistes, les manifestations de l’amateurisme pré-lexicographique, les limites de l’enseignement universitaire et la nécessité d’une professionnalisation de la lexicographie.
4.1. Modélisation de la méthodologie de la lexicographique créole : caractérisation des acquis issus des travaux de Pradel Pompilus, Albert Valdman, André Vilaire Chéry, Philippe Volmar
Les acquis méthodologiques de la lexicographie créole contemporaine reposent sur les contributions de plusieurs linguistes qui ont su articuler rigueur scientifique, documentation et réflexion théorique. L’on observe que Suzanne Comhaire-Sylvain est la première linguiste à produire une description scientifique du créole haïtien en ouvrant le champ, dans les années 1930, aux sciences du langage : elle adopte une approche structurale descriptive, centrée sur la morphologie et la syntaxe. Suzanne Comhaire-Sylvain occupe une place fondatrice dans ce que l’on appellera plus tard de manière générique les études créoles et de manière spécifique la créolistique.
Pradel Pompilus occupe une place pionnière dans la constitution de la linguistique créole haïtienne comme champ scientifique autonome. Il est le premier chercheur haïtien à inscrire l’étude du créole dans une démarche et dans un cadre universitaire : sa thèse de doctorat a été soutenue à la Sorbonne en 1958. À l’instar de Suzanne Comhaire-Sylvain, Pradel Pompilus –qui a lui aussi, dans sa thèse de doctorat, analysé la morphologie et la syntaxe du créole–, occupe une place fondatrice dans la constitution de la linguistique créole haïtienne comme champ scientifique autonome. Sa Thèse complémentaire (Sorbonne, 1958) est un lexique créole méthodiquement structuré présentant un inventaire précis des unités lexicales du créole haïtien en usage à l’époque. Elle constitue un corpus fondateur qui établit les premiers critères scientifiques de sélection et de description du vocabulaire créole. Dans sa Thèse complémentaire, Pradel Pompilus a posé les fondements d’une lexicographie fondée sur l’observation des usages, la distinction entre lexique fondamental et lexique spécialisé et la nécessité d’un corpus authentique, c’est-à-dire validé par l’observation de terrain. Cette œuvre pionnière demeure un repère essentiel pour la lexicographie créole sur les plans historique et scientifique. Durant plusieurs années Pradel Pompilus a animé un nombre élevé d’émissions radiophoniques sur le créole et le français régional d’Haïti. Il est également l’auteur de l’article Le problème linguistique haïtien paru dans la revue Conjonction en 1975. Ce texte, dans lequel il aborde les enjeux éducatifs de la situation linguistique haïtienne, est une analyse sociolinguistique majeure de ce que certains auteurs dénomment la diglossie créole/français en Haïti.
Albert Valdman, dans ses travaux de haute teneur scientifique sur le créole haïtien, a apporté durant une cinquantaine d’années une contribution majeure à la modélisation de la lexicographie bilingue. Ses dictionnaires anglais-créole et créole–anglais se distinguent par leur rigueur méthodologique, leur documentation et leur cohérence interne. Valdman a démontré que la lexicographie créole pouvait s’inscrire dans une tradition scientifique crédible ancrée sur le socle des sciences du langage ainsi que les enquêtes de terrain et la fidélité à un modèle théorique ayant fait ses preuves au Creole Institute qu’il avait fondé et dirigé pendant de longues années à Indiana University.
La contribution majeure d’Albert Valdman à la lexicographie créole est conjointe à une rigoureuse réflexion théorique contenue dans plusieurs articles de grande amplitude scientifique parus dans des revues spécialisées :
- Creole Studies and the Haitian Creole Standard — Journal of Pidgin and Creole Languages, 1984. Analyse des enjeux de standardisation du créole haïtien et des principes méthodologiques de description linguistique.
- Haitian Creole: Structure, Variation, Status — Études Créoles, 1996. Article majeur sur la variation linguistique, la structure grammaticale et le statut sociolinguistique du créole haïtien.
- The Lexicon of Haitian Creole: Its Origins and Development — Études Créoles, début des années 1990. Étude approfondie de la formation du lexique créole, de ses sources et de ses mécanismes d’évolution.
- Dictionaries and the Standardization of Haitian Creole — Chapitre d’ouvrage, années 1990. Analyse du rôle des dictionnaires dans la normalisation du créole haïtien et dans la construction d’outils linguistiques fiables.
- Creole Lexicography : Problems and Perspectives — Journal of Caribbean Linguistics, années 1990. Réflexion méthodologique sur les défis de la lexicographie créole et sur les critères de description lexicale.
La contribution d’Albert Valdman à la créolistique s’est enrichie par la publication d’un ouvrage d’une grande amplitude historique : Haitian Creole – Structure, Variation, Status, Origin (Equinox Publishing, Ltd, 2015). Cet ouvrage est certainement la plus systématique élaboration analytique du système morpho-syntaxique, verbal et phonologique du créole haïtien, et il aborde également d’autres importants aspects de cette langue native, notamment les variations diatopique, diastratique, diaphasique, diamésique et diachronique.
Il est utile de rappeler que la réflexion théorique d’Albert Valdman est concomitante à celle d’autres chercheurs consignée dans des articles scientifiques, notamment :
Marie-Christine Hazaël-Massieux
- L’écriture des créoles français au début du 3e millénaire, Revue française de linguistique appliquée, 2005/1, vol. X, pp. 77-90.
- Editorial, Études créoles, n°21-1, 1998, p. 7.
Dominique Fattier
- Présentation, dans Les créoles : des langues comme les autres, Revue française de linguistique appliquée, 2005/1, vol. X, pp. 5-10.
Daniel Véronique
- Interlangues françaises et créoles français, Revue française de linguistique appliquée, 2005/1, vol. X, pp. 25-37.
Robert Chaudenson
- Français et langues régionales : le cas des créoles, Études créoles, n°21-1, 1998, pp. 11-25.
- Continuum intralinguistique et interlinguistique, Études créoles, n°4-1, 1981, pp. 19-46.
- Description et graphisation : le cas des créoles français, Revue française de linguistique appliquée, 2005/1, vol. X, pp. 91-102.
L’immense apport de Marie-Christine Hazaël-Massieux à l’étude des créoles est également consigné dans les livres suivants :
1. Les créoles : problèmes de genèse et de description (co-écrit avec Guy Hazaël-Massieux), Presses Universitaires de Provence, 1996.
2. Les créoles : langues, sociétés, cultures. Éditions Karthala, 2011.
3. Les créoles français : histoire, langue, littérature. Éditions l’Harmattan, 2002.
4. Créoles et français : contacts et contrastes. Éditions Ophrys, 2008.
Qu’y a-t-il de commun entre Suzanne Comhaire-Sylvain, Pradel Pompilus et Albert Valdman ?
TABLEAU 1 – Comparatif des apports de Suzanne Comhaire-Sylvain, Pradel Pompilus et Albert Valdman
| Auteur | Orientation scientifique | Apports majeurs | Méthodologie | Champ d’impact |
|---|---|---|---|---|
| Sylvain | Approche structurale descriptive | Première description scientifique du créole haïtien (1936) ; analyse morphosyntaxique pionnière ; structuration initiale du champ | Observation directe ; analyse des structures ; outils du structuralisme naissant | Fondations de la linguistique créole ; reconnaissance internationale précoce |
| Pompilus | Approche sociolinguistique et lexicographique | Fondements scientifiques de la lexicographie créole ; travaux de terrain et constitution de corpus | Description linguistique ; analyse sociolinguistique ; prise en compte de l’histoire, de l’École et des usages sociaux | Structuration du champ lexicographique en Haïti ; influence sur les futures politiques linguistiques ; articulation langue-école-société |
| Valdman | Formalisation lexicographique et normative | Dictionnaires, grammaires, corpus ; standardisation ; méthodologie comparative ; consolidation internationale du champ lexicographique | Méthode comparative ; rigueur lexicographique ; analyse variationnelle ; construction de corpus | Internationalisation de la lexicographie créole ; outils normatifs de référence ; structuration du champ aux États-Unis |
Suzanne Comhaire-Sylvain ouvre le champ de la créolistique par une description morphosyntaxique pionnière, fondée sur l’observation directe des usages et sur les outils du structuralisme naissant. Pradel Pompilus occupe une position charnière : il systématise l’étude du créole haïtien en l’inscrivant dans une démarche universitaire structurée, articulant description linguistique et analyse sociolinguistique. Albert Valdman, par la suite, apporte une formalisation méthodologique et une rigueur lexicographique qui consolident le champ au niveau international. Pompilus se distingue par l’intégration de la diglossie d’État et des enjeux éducatifs, donnant au créole une dimension politique et sociale que Comhaire-Sylvain n’avait qu’esquissée. Valdman, de son côté, développe des cadres analytiques comparatifs et des outils lexicographiques normatifs qui prolongent et affinent les intuitions de Pompilus. Comhaire-Sylvain fournit les premières descriptions systématiques ; Pompilus élargit ces descriptions à la société haïtienne ; Valdman stabilise les méthodes et les instruments de référence. Ainsi, les trois chercheurs forment une continuité : pionnière, institutionnelle, puis normative, structurant durablement la linguistique créole haïtienne.
Pour sa part André Vilaire Chéry –par ses travaux de recherche et ses publications sur le français régional d’Haïti et la rédaction d’ouvrages pédagogiques aux Éditions Henri Deschamps–, a apporté une contribution scientifique de premier plan à la lexicographie haïtienne, notamment sur son versant francophone. Le Dictionnaire de l’écolier haïtien (Éditions Hachette/Deschamps, 1998) est le fruit d’un long travail mené en équipe aux Éditions Henri Deschamps et avec la collaboration de la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti (voir notre article Le Dictionnaire de l’écolier haïtien, un modèle de rigueur pour la lexicographie en Haïti », Le National, 31 août 2022). L’œuvre maîtresse d’André Vilaire Chéry est le Dictionnaire de l’évolution du vocabulaire français en Haïti (Éditions Édutex, tome 1 (2000) et tome 2 (2002).
Sur le plan méthodologique, l’on observe que le Dictionnaire de l’évolution du vocabulaire français en Haïti d’André Vilaire Chéry est, à l’analyse, l’une des plus rigoureuses productions lexicographiques de toute l’histoire de cette discipline en Haïti de 1958 à nos jours. En voici les principales caractéristiques :
Dictionnaire historique retraçant l’évolution du français en Haïti du XIXᵉ au XXᵉ siècle.
Approche diachronique fondée sur l’analyse des usages réels dans la presse, la littérature et les documents administratifs.
Inventaire des haïtianismes : mots, sens, tournures propres au français d’Haïti.
Définitions contextualisées illustrées par des citations d’auteurs haïtiens.
Indications étymologiques incluant les influences créoles, africaines, françaises et caribéennes.
Notes sociolinguistiques sur les variations de registre, les usages populaires et les formes institutionnelles.
Documentation des néologismes issus de l’administration, de la vie politique et des médias.
Analyse des changements sémantiques propres au contexte haïtien.
Classement alphabétique avec renvois internes et organisation méthodique des entrées.
Contribution à la lexicographie créole-français en documentant les interactions entre les deux langues.
Qu’y a-t-il de commun entre Suzanne Comhaire-Sylvain, Pradel Pompilus, Albert Valdman et André Vilaire Chery ?
TABLEAU 2 – Comparatif des apports de Suzanne Comhaire-Sylvain, Pradel Pompilus, Albert Valdman et André Vilaire Chery
| Auteur | Orientation scientifique | Apports majeurs | Méthodologie | Champ d’impact |
|---|---|---|---|---|
| Sylvain | Approche structurale descriptive | Première description scientifique du créole haïtien (1936) ; analyse morphosyntaxique pionnière ; structuration initiale du champ | Observation directe ; analyse des structures ; outils du structuralisme naissant | Fondation disciplinaire — Mise en place des bases scientifiques de la linguistique créole ; reconnaissance internationale précoce ; ouverture du champ à la recherche universitaire |
| Pompilus | Approche sociolinguistique et lexicographique | Fondements scientifiques de la lexicographie créole ; travaux de terrain ; conceptualisation du « problème linguistique haïtien » | Description linguistique ; analyse sociolinguistique ; prise en compte de l’histoire, de l’École et des usages sociaux | Structuration nationale — Organisation du champ linguistique en Haïti ; articulation entre langue, École et société ; bases méthodologiques de la lexicographie créole ; influence durable sur les politiques linguistiques |
| Valdman | Formalisation lexicographique et normative | Dictionnaires, grammaires, corpus : standardisation ; méthodologie comparative ; consolidation internationale du champ | Méthode comparative ; rigueur lexicographique ; analyse variationnelle ; construction de corpus | Institutionnalisation internationale — Internationalisation de la lexicographie créole ; production d’outils normatifs de référence ; structuration du champ aux États-Unis ; diffusion académique mondiale |
| Chéry | Lexicographie historique et diachronique | Collecte et identification des haïtianismes ; analyse des changements sémantiques ; contribution majeure à l’histoire et à l’évolution du français régional d’Haïti | Analyse diachronique ; dépouillement de corpus littéraires, journalistiques et administratifs ; contextualisation historique ; description des usages réels | Consolidation historique — Formalisation de l’histoire du français en Haïti ; valorisation des haïtianismes ; apport décisif à la compréhension des évolutions lexicales ; référence incontournable pour les études diachroniques et la lexicographie historique |
Le Dictionnaire de droit du travail du juriste Philippe Junior Volmar (Éditions Charesso, 2024) est un ouvrage juridique et lexicographique majeur dans le champ du droit social haïtien. Il se distingue par une structuration méthodologique rigoureuse de 700 termes issus du droit du travail, de la sécurité sociale, de la fonction publique et de la pension civile. Les définitions, courtes, précises et documentées, s’appuient sur la législation, la jurisprudence et la doctrine, ce qui confère à l’ouvrage une fiabilité normative élevée. L’organisation alphabétique facilite la consultation et renforce l’utilité pratique pour les juristes, magistrats, étudiants et professionnels. Sur le plan lexicographique, Volmar adopte une démarche terminologique professionnelle, intégrant normalisation, contextualisation et transparence méthodologique. L’ouvrage constitue ainsi le premier dictionnaire spécialisé du droit du travail haïtien, marquant une avancée dans la professionnalisation de la lexicographie juridique.
TABLEAU 3 – Illustratif des caractéristiques juridiques et lexicographiques du Dictionnaire de droit du travail de Me Philippe Junior Volmar
| Fondement normatif | Définitions appuyées sur lois, jurisprudence et doctrine, assurant une haute sécurité juridique. |
| Spécialisation | Premier dictionnaire exclusivement consacré au Droit du travail haïtien. |
| Rigueur terminologique | Méthodologie professionnelle : normalisation, contextualisation, transparence des choix. |
| Organisation alphabétique | Consultation rapide et efficace pour les praticiens du Droit. |
| Clarté définitionnelle | Définitions courtes, précises, adaptées aux besoins des professionnels. |
| Amplitude documentaire | Plus de 700 termes couvrant les domaines du Droit du travail |
| Actualisation législative | Intègre les réformes récentes du Droit du travail haïtien. |
| Utilité professionnelle | Outil de référence pour avocats, magistrats, étudiants, employeurs et employés. |
4.2. L’amateurisme pré-lexicographique : Jocelyne Trouillot, Price Cyprien et Nathalie Wakam Cyprien, Michel DeGraff
L’une des caractéristiques de la lexicographie créole contemporaine est la présence d’un amateurisme pré-lexicographique observé dans des productions dépourvues de rigueur, élaborées sans cadre théorique explicite et sans documentation adéquate. Plusieurs lexiques et dictionnaires ont été élaborée en dehors de la méthodologie de la lexicographie professionnelle. L’on observe que ces ouvrages proviennent d’initiatives individuelles et ils témoignent d’une lourde ignorance des principes fondamentaux de la lexicographie. L’un de ces lexiques, bilingue anglais-créole, a été élaboré au creux d’un écosystème universitaire totalement étranger à la lexicographie professionnelle et qu’il s’inscrit dans une dynamique d’instrumentalisation politico-idéologique du créole.
4.2.1. Le Diksyonè kreyòl karayib de Jocelyne Trouillot
Unilingue créole, le Diksyonè kreyòl karayib de Jocelyne Trouillot est présenté en première page comme un outil pédagogique destiné à l’apprentissage scolaire du créole haïtien. L’ouvrage consigne un vocabulaire minimaliste, organisé en ordre alphabétique alphabétique, avec des définitions souvent lapidaires, parfois inexactes et très peu éclairantes, ce qui, selon l’auteure, correspond à un souci de vulgarisation pédagogique. Il entend valoriser l’usage courant du créole et fournir, également, un outil accessible à diverses catégories d’apprenants. Sur le plan lexicographique, il souffre de lourdes lacunes méthodologiques : absence de cadre terminologique, absence de sources, absence de critères de sélection des entrées, incohérences orthographiques, définitions approximatives et non documentées. L’ouvrage ne répond pas aux standards de la lexicographie professionnelle et ne peut être considéré comme un dictionnaire scolaire de référence pour l’École haïtienne.
TABLEAU 4 — Illustratif des caractéristiques lexicographiques du Diksyonè kreyòl karayib
| Caractéristiques lexicographiques | Éclairage lexicographique |
| Dictionnaire unilingue créole | Dictionnaire conçu comme outil d’initiation scolaire à la langue. |
| Orientation pédagogique | Présenté comme un instrument de vulgarisation destiné aux apprenants du système éducatif haïtien. |
| Vocabulaire minimaliste | Ensemble lexical réduit, absence de justification méthodologique de la sélection des entrées. |
| Classement alphabétique | Les unités lexicales côtoient les noms propres sans justification méthodologique quant su statut de l’ouvrage. |
| Définitions lapidaires | Définitions très courtes, souvent inexactes ou peu éclairantes, ne répondant pas aux normes définitionnelles de la lexicographie professionnelle. |
| Absence de sources documentaires de référence | Aucun corpus, aucune référence documentaire, aucune indication des sources de l’usage ou de la fréquence d’usage des termes. |
| Absence de critères classificatoires | Aucun critère explicite d’élaboration de la nomenclature ni de sélection des entrées, absence de transparence méthodologique. |
| Définitions non documentées | Exemples non attestés, absence de marques d’usage ou de registres de langue, absence de contextualisation. |
| Non-conformité professionnelle | Ne répond pas aux standards de la lexicographie professionnelle ni aux exigences d’un dictionnaire scolaire de référence. |
4.2.2. Le Diksyonè jiridik kreyòl de Price Cyprien et de Nathalie Wakam Cyprien
Publié à compte d’auteur à Port-au-Prince en juin 2024, le Diksyonè jiridik kreyòl des juristes Price Cyprien et Nathalie Wakam Cyprien se veut être une initiative de médiation linguistique visant à rendre le Droit haïtien accessible en créole. L’ouvrage consigne un ensemble de termes juridiques courants, sommairement définis dans l’optique de leur vulgarisation. L’on observe toutefois que ce dictionnaire souffre d’une absence totale de cadre méthodologique, ce qui handicape amplement sa portée lexicographique et son intelligibilité juridique. Les définitions, souvent sommaires, ne sont ni documentées ni contextualisées et elles ne s’appuient sur aucune source législative, doctrinale ou jurisprudentielle explicites. L’absence de critères de sélection des entrées et l’absence de marques d’usage compromet lourdement sa fiabilité. L’ouvrage ne s’inscrit pas dans une démarche terminologique professionnelle et ne répond pas aux standards de la lexicographie spécialisée. Il entend demeurer une contribution utile à la vulgarisation du droit mais il ne peut être considéré comme un dictionnaire juridique de référence en langue créole.
TABLEAU 5 — Comparatif du Diksyonè jiridik kreyòl (Cyprien & Wakam) et du Dictionnaire de Droit du travail (Volmar)
| Diksyonè jiridik kreyòl | Dictionnaire de Droit du travail | |
|---|---|---|
| Nature de l’ouvrage | Unilingue créole, présenté comme outil de vulgarisation. | Dictionnaire destiné aux professionnels du Droit. |
| Cadre méthodologique | Absence de cadre méthodologique et conceptuel. | Méthodologie rigoureuse, corpus juridique structuré. |
| Sources | Aucune source citée (lois, jurisprudence, doctrine). | Attestation de références législatives, doctrinales et jurisprudentielles. |
| Définitions | Souvent erratiques et approximatives, non attestées et non contextualisées. | Précises, contextualisées, notions conformes au Droit du travail haïtien. |
| Sélection des entrées | Non justifiée, vocabulaire limité. | Sélection élaborée à partir des domaines du Droit du travail. |
| Objectif | Entend procéder à une vulgarisation destinée aux justiciables et aux étudiants. | Normalisation terminologique et usage professionnel. |
| Portée scientifique | Faible : absence de cadre théorique et méthodologique | Forte : démarche lexicographique professionnelle confirmée. |
| Langue | Unilingue créole. | Français, avec terminologie créole intégrée. |
| Utilité | Très peu utile pour la sensibilisation au Droit. | Outil de référence pour juristes, institutions, chercheurs. |
| Statut lexicographique | Entend être un ouvrage de vulgarisation mais ne répond pas au protocole de la lexicographie professionnelle. | Dictionnaire spécialisé élaboré selon la méthodologie de la lexicographie professionnelle. |
4.2.3. Le « Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative »
Parmi les nombreux articles spécialisés que nous avons consacrés à la lexicographie créole au cours des dernières années figure notre analyse méthodique et détaillée du Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative , un lexique bilingue anglais-kreyòl de 859 entrées mis en ligne par la Platfòm MIT-Ayiti vers 2012. Lors de nos recherches ciblant les outils pédagogiques anglais-créole installés sur cette plateforme, nous avons accordé une attention particulière au « Glossary » sur deux registres liés. D’une part le registre de la lexicographie et de la terminologie et, d’autre part, le registre de l’éthique politique. Au moment de la rédaction du présent article, en août 2026, la Platfòm MIT-Ayiti n’était plus accessible. Pendant plusieurs jours, à chacune de nos requêtes sur la Platfòm MIT-Ayiti (https://mit-ayiti.net) nous avons obtenu la réponse suivante : « Ce site est inaccessible – haiti.mit.edu n’autorise pas la connexion. ERR_CONNECTION_REFUSED »…
Nos évaluations lexicographiques du Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative reposaient sur les critères méthodologiques habituels de la lexicographie professionnelle : (1) la justification du projet éditorial ; (2) la détermination du corpus de référence ; (3) les critères de choix et d’élaboration de la nomenclature ; (4) le traitement des unités lexicales et l’adéquation des équivalences notionnelles au système de la langue créole ; (5) la conformité méthodologique et le contenu des rubriques lexicographiques. L’examen objectif de ce « Glossary », à l’aide de ces critères, atteste qu’il ne répond pas aux normes de la lexicographie professionnelle et qu’il ne peut pas être recommandé comme outil dans l’apprentissage en créole des mathématiques, des sciences et des technologies. De tous les ouvrages lexicographiques produits entre 1958 et 2004 et que nous avons méthodiquement analysés ces dernières années, le Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative –qui a été élaboré en dehors de la méthodologie de la lexicographie professionnelle–, est incontestablement le plus médiocre, le plus erratique et le plus fantaisiste.
TABLEAU 6 — Échantillon des pseudos équivalents « créoles » présentés au titre de « néologismes » dans le Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative
| Terme anglais du « Glossary » | Équivalents français dans /1/ le Grand dictionnaire terminologique, GDT ; ou dans/2/ Termium Plus | Équivalents « créoles » du Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative | Remarques de RBO |
| air resistance | /1/ résistance atmosphérique | rezistans lè | équivalent a-sémantique |
| air track | /1/ rail à coussin d’air ; /2/ banc à coussin d’air | pis kout lè | équivalent a-sémantique |
| and replica plate on | jargon technique, lexicalisation non attestée dans les répertoires terminologiques | epi plak pou replik sou | équivalent a-sémantique et non conforme au système morphosyntaxique du créole |
| circularly polarized light | /1/ lumière en polarisation circulaire | limyè ki polarize an sèk | phrase donnée en lieu et place d’une unité lexicale ; équivalent a-sémantique |
| conjugate base | /2/ base conjuguée ; partenaire basique | konpayèl bazik | équivalent a-sémantique |
| escape velocity | /1/ vitesse de libération | vitès chape poul | équivalent a-sémantique |
NOTE – Le Grand dictionnaire terminologique, GDT, est la base de données terminologiques de l’Office québécois de la langue française. Termium Plus est la base de données terminologiques du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral canadien. Chacune de ces bases de données terminologiques comprend environ 3 millions de termes techniques anglais-français, y compris les termes normalisés par les Commissions de terminologie du Québec, de France, de Belgique et de Suisse.
Pour une très grande partie, les équivalents « créoles » de ce « Glossary » sont constitués d’un bricolage fantaisiste de termes a-sémantiques donnés pour des termes néologiques créoles mais qui en réalité sont des mots « habillés » d’une « enveloppe sonore créole » et qui sont dépourvus de la moindre rigueur d’équivalence notionnelle : ils confirment que la Platfòm MIT-Ayiti est bien l’instance universitaire qui a procédé à l’institutionnalisation de la « lexicographie borlette » dans le champ lexicographique haïtien (voir nos articles La lexicographie créole à l’épreuve des égarements systémiques et de l’amateurisme d’une « lexicographie borlette , Rezonòdwès, 28 mars 2023, et La lexicographie créole contemporaine : retour-synthèse sur ses caractéristiques historiques, son socle méthodologique, ses dictionnaires et ses lexiques, Rezonòdwès, 9 août 2025).
Fantaisistes et erratiques, les équivalents de ce « Glossary » prétendument « créoles » –et qui sont donnés au titre de « néologismes qui enrichissent le vocabulaire créole des sciences et des techniques »–, sont consignés en nombre élevé dans une production lexicographique réalisée au Département de linguistique du MIT où a pris naissance la Platfòm MIT-Ayiti. Il est attesté que la lexicographie en tant que discipline scientifique n’est pas enseignée au Département de linguistique du MIT et qu’aucun de ses enseignants, de 1987 à nos jours, n’a produit le moindre article scientifique sur la lexicographie créole. L’examen attentif de ce « Glossary » vient donc rappeler que la lexicographie est une activité professionnelle qui exige, pour la mener de manière crédible et sur le terrain de la science, une solide formation universitaire spécialisée.
L’on observe que la plupart des fantaisistes et erratiques néologismes du « Glossary » de la Platfòm MIT-Ayiti ne sont pas conformes aux principes méthodologiques de base en traduction scientifique et technique et en lexicographie : la stricte équivalence entre les termes de la langue de départ et ceux de la langue d’arrivée, la stricte équivalence des traits définitoires de la notion couverte par les termes de la langue de départ et ceux de la langue d’arrivée, et la conformité notionnelle doit s’apparier au respect du système de la langue d’arrivée. Ces principes méthodologiques de base sont étroitement liés dans la théorie et la pratique de la lexicographie professionnelle. NOTE 1 — Pour une analyse de la notion « d’unité lexicale », formellement et sémantiquement autonome en lexicographie, voir l’excellent article de Fabienne Cusin-Berche, La notion « d’unité lexicale » en linguistique et son usage en lexicologie paru dans Linx, revue des linguistes de l’Université Paris Ouest/Nanterre La Défense, 40, 1999. Voir aussi l’article de Christine Bagge, Équivalence lexicale et traduction, revue META, volume 35, no 1, Presses de l’Université de Montréal, mars 1990 ; voir aussi l’étude canonique de Jean-Claude Boulanger, L’aménagement du lexique spécialisé dans le dictionnaire de langue. Du prélexicographique au microstructurel, paru dans Le dictionnaire de langue : actes du colloque international sur les dictionnaires de langue, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, coll. Canadiana Romanica, no 8, 1994, p. 253-268. NOTE 2 – Sur la problématique de la production lexicographique/néologique, voir Boulanger, Jean-Claude (1983) : L’innovation lexicale spontanée et l’innovation lexicale planifiée, Actes du 10e colloque de la Société internationale de linguistique fonctionnelle, Université Laval, 7-13 août 1983, Département de langues et linguistique, Université Laval, p. 117-136 ; Boulanger, Jean-Claude (1986) : La néologie et l’aménagement linguistique du Québec, dans Language Problems and Language Planning,vol. 10 no 1, p. 14 – 29 ; Dury, Pascaline (2012) : La néologie en langue de spécialité / Détection, implantation et circulation des nouveaux termes, sous la direction de Pascaline Dury, José Carlos de Hoyos, Julie Makri-Morel, François Maniez, Vincent Renner, María Belén Villar Díaz – Centre de recherche en terminologie et traduction (CRTT), Université Lumière Lyon 2, Journées du CRTT 2012 ; Mejri, Salah et Jean-François Sablayrolles (2011) : Présentation / Néologie, nouveaux modèles théoriques et NTIC, dans Langages 2011/3 no 183 ; Trouillon, Jean-Louis (2010) : Approche de la lexicographie en langue de spécialité, dans Recherche et pratiques pédagogiques en langues de spécialité – Cahiers de l’APLI Vol. XXIX n° 1 | 2010. NOTE 3 – Pour une vue d’ensemble des emprunts du créole haïtien, voir le livre de Renauld Govain, Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol (L’Harmattan, 2014).
Du Diksyonè kreyòl karayib au Diksyonè jiridik kreyòl et au Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative, il faut prendre toute la mesure que l’amateurisme pré-lexicographique –qui a partie amplement liée avec la subjectivation des savoirs–, constitue un obstacle de premier plan au développement d’une lexicographie créole ancrée dans ses fondements scientifiques. Fonctionnant de manière circulaire dans l’espace clos des pratiques non scientifiques qui produisent des « dictionnaires » ou des « lexiques » sans méthode, sans corpus de référence, sans microstructure et sans cadre linguistique, l’amateurisme pré-lexicographique relève pour l’essentiel de l’intuition et du militantisme plutôt que de la lexicographie. L’amateurisme pré-lexicographique s’alimente des discours et des pratiques consistant à essentialiser, totémiser et muséifier le créole : elles ont cours dans la naine Akademi kreyòl ayisyen, dans son environnement immédiat et dans l’environnement de plusieurs autres micro-confréries « militantes » où règnent diverses variantes de l’indocte petit catéchisme « créoliste ». La perduration de l’amateurisme pré-lexicographique atteste la nécessité d’une professionnalisation de la lexicographie et d’une vigilance critique face aux productions erratiques, fantaisistes, dépourvues de rigueur et, surtout, élaborées en dehors de la méthodologie de la lexicographie professionnelle.
4.3. Vue d’ensemble de la lexicographie créole contemporaine : tableau illustratif d’un échantillon de dictionnaires et lexiques
L’examen méthodique des caractéristiques de la lexicographie créole contemporaine offre une vue d’ensemble de ce champ disciplinaire. Le tableau ci-dessous est issu de notre article intitulé Essai actualisé de taxonomie de la lexicographie créole de 1958 à 2024 (Madinin’art, 29 octobre 2024). Il présente 14 dictionnaires et lexiques représentatifs de l’évolution de la lexicographie créole entre 1958 et 2024. Il ne s’agit pas d’un simple listage : comme dans un dictionnaire de la langue usuelle, chaque entrée est présentée tel un article dictionnairique, une notice synthétique permettant d’apprécier la nature de l’ouvrage, son orientation, son degré de rigueur et sa place dans l’histoire de la lexicographie créole.
TABLEAU 7 – Illustratif de 14 dictionnaires et lexiques créoles (1958–2024)
| Titre de l’ouvrage | Auteur(s) | Date d’édition | Éditeur | Support | Caractérisation synthétique |
|---|---|---|---|---|---|
| Lexique créole-français | Pradel Pompilus | 1958 | Université de Paris | Livre imprimé | Première structuration scientifique du lexique créole. |
| Lexique du patois créole d’Haïti | Pradel Pompilus | 1961 | SNE | Livre imprimé | Approche descriptive fondatrice, corpus authentique. |
| Dictionnaire français-créole | Jules Faine | 1974 | Leméac | Livre imprimé | Tentative pionnière de dictionnaire bilingue. |
| Diksyonè kreyòl–fransè | Lodewijk Peleman | 1974 | Éditeur inconnu | Livre imprimé | Ouvrage bilingue, rigueur variable. |
| Ti diksyonè kreyòl–fransè | Alain Bentolila et al. | 1976 | Éditions Caraïbes | Livre imprimé | Dictionnaire scolaire, visée pédagogique. |
| Diksyonnè kréyòl-fransé | Lodewijk Peleman | 1976 | Éditions Bon nouvèl | Livre imprimé | Approche descriptive, documentation limitée. |
| Ti diksyonnè kreyòl-franse | Henry Tourneux, Pierre Vernet et al. | 1976 | Éditions Caraïbes | Livre imprimé | Dictionnaire scolaire, structuration lexicale élémentaire. |
| Diksyonè òtograf kreyòl ayisyen | Pierre Vernet, B. C. Freeman | 1988 | Université d’État d’Haïti | Livre imprimé | Ouvrage normatif, structuration orthographique modélisée. |
| Haitian Creole–English Haitian Creole Dictionary | Bryant C. Freeman | 1992 | University of Kansas | Livre imprimé | Dictionnaire bilingue de référence, corpus solide. |
| Diksyonè kreyòl Vilsen | Maud Heurtelou, Féquière Vilsaint | 1994 | Éduca Vision | Imprimé + numérique | Dictionnaire bilingue, absence d’ancrage méthodologique, diffusion grand public |
| A Learner’s Dictionary of Haitian Creole | Albert Valdman | 1997 | Creole Institute, Indiana University | Livre imprimé | Ouvrage majeur, méthodologie exemplaire. |
| Leksik elektwomekanik kreyòl, franse, angle, espayòl | Pierre Vernet, H. Tourneux (dir.) | 2001 | FLA, Université d’État d’Haïti | Livre imprimé | Lexique technique quadrilingue, documentation spécialisée. |
| Haitian Creole–English Bilingual Dictionary | Albert Valdman | 2007 | Creole Institute, Indiana University | Livre imprimé | Dictionnaire bilingue de haute qualité scientifique. |
| Dictionnaire de droit du travail | Philippe Junior Volmar | 2024 | Éditions Charesso | Livre imprimé | Vocabulaire juridique spécialisé, rigoureuse structuration terminologique. |
4.3.1. Présentation succincte des 14 dictionnaires et lexiques du tableau 7
Le tableau 7 offre une vue panoramique de la lexicographie créole sur près de sept décennies. Il met en lumière la diversité des productions, allant des lexiques descriptifs de Pompilus aux dictionnaires bilingues de Valdman, en passant par les glossaires techniques de Vernet et Tourneux et les productions septpédagogiques des années 1970. Cette diversité témoigne d’un intérêt croissant pour la structuration du lexique créole dans des domaines variés, mais elle révèle également une hétérogénéité méthodologique importante.
Les ouvrages fondateurs de Pompilus se distinguent par leur rigueur et leur documentation, constituant ainsi les fondements de la lexicographie créole moderne. Les dictionnaires bilingues de Faine, Bentolila, Peleman et Tourneux témoignent d’une volonté de rendre le créole accessible à un public élargi, même si leur qualité varie selon les auteurs et les contextes de production. Les travaux de Vernet et Freeman, plus récents, s’inscrivent dans une démarche de normalisation et de structuration terminologique, tandis que les dictionnaires de Valdman représentent l’apogée de la lexicographie créole contemporaine tant par la rigueur méthodologique des articles définitionnels, le traitement lexicographique des termes de la nomenclature que par leur documentation de référence. Enfin, l’excellent ouvrage de Volmar, publié en 2024, illustre l’émergence d’un vocabulaire spécialisé dans un domaine où la rigueur et l’exactitude des définitions doivent être exemplaires car elles reposent sur des textes normatifs.
4.3.2. Critères de classification
La classification des quatorze ouvrages repose sur des critères permettant d’évaluer leur qualité lexicographique et de les situer dans une typologie diachronique. La cohérence interne constitue un premier critère : elle concerne la structure de l’ouvrage, la relation entre les microstructures et les macrostructures, et la manière dont les définitions s’articulent entre elles. La qualité des définitions repose sur la précision, la contextualisation et la capacité à refléter les usages réels. La pertinence du corpus dépend de la qualité des sources utilisées, de la diversité des contextes sociolinguistiques et de la représentativité des usages.
La transparence des choix théoriques constitue un critère essentiel : elle implique une explicitation des principes méthodologiques, des critères de sélection des unités lexicales et des approches adoptées pour la définition : c’est habituellement le rôle de la « Préface ». La prise en compte des usages réels permet d’évaluer la capacité de l’ouvrage à refléter la dynamique linguistique du créole haïtien. Ces critères permettent de distinguer les productions fondées sur les sciences du langage d’une part et, d’autre part, les ouvrages approximatifs ou idéologiquement orientés.
4.3.3. Analyse succincte des caractéristiques lexicographiques des 14 dictionnaires et lexiques
L’analyse des quatorze ouvrages permet de dégager plusieurs caractéristiques majeures qui éclairent l’évolution de la lexicographie créole. La première est la diversification progressive des types d’ouvrages. Les lexiques descriptifs de Pompilus inaugurent une tradition fondée sur l’observation des usages, tandis que les dictionnaires bilingues des années 1970 témoignent d’une volonté de rendre le créole accessible à un public élargi. Les glossaires techniques de Vernet et Tourneux illustrent l’émergence de lexiques spécialisés, fondés sur une documentation solide et sur une réflexion terminologique.
La deuxième caractéristique est l’hétérogénéité méthodologique. Certains ouvrages, notamment ceux de Pompilus, Valdman, Vernet et Freeman, se distinguent par leur rigueur, leur documentation et leur cohérence interne. D’autres, comme les productions pédagogiques des années 1970 ou les ouvrages de Peleman, présentent des lacunes méthodologiques, notamment en matière de définition lexicographique, de sélection des unités lexicales ou de transparence des choix théoriques.
4.3.4. Analyse comparative de 3 ouvrages lexicographiques élaborés par Cadely, Vilsen et Volmar
La comparaison des ouvrages élaborés par ces auteurs met en lumière trois conceptions différentes de la lexicographie créole : l’une est qualifiée de communautaire et utilitaire (Cadely), l’autre de pédagogique et généraliste (Vilsen) tandis que la troisième est professionnelle et spécialisée (Volmar). Leur analyse comparative permet de comprendre les dynamiques sociolinguistiques, méthodologiques et institutionnelles qui traversent la production lexicographique créole contemporaine.
TABLEAU 3 – Illustratif de trois ouvrages lexicographiques (Cadely, Vilsen, Volmar)
Auteur | Titre de l’ouvrage | Éditeur / Site Web | Année | Caractérisation synthétique |
|---|---|---|---|---|
| Jean-Robert Cadely | Diksyonè Jiridik Kreyòl | Caribbean Studies Press (CSP) | Années 2000 | Dictionnaire juridique bilingue créole–anglais, orienté vers la médiation linguistique dans les tribunaux américains. |
| Maud Heurtelou & Féquière Vilsaint | Diksyonè kreyòl Vilsen | Éduca Vision Inc., Miami (www.educavision.com) | 1994 | Dictionnaire bilingue créole–anglais à vocation pédagogique, incluant une section juridique de base. |
| Philippe Junior Volmar | Dictionnaire de Droit du travail | Éditions Charesso | 2024 | Dictionnaire juridique spécialisé fondé sur le Droit haïtien et structuré selon la méthodologie de la lexicographie professionnelle. |
4.3.4.1. Jean-Robert Cadely : une lexicographie juridique qualifiée de communautaire
Le dictionnaire juridique de Jean-Robert Cadely est un outil conçu pour répondre aux besoins immédiats des communautés haïtiennes de Floride confrontées au système judiciaire américain. Il s’agit d’un ouvrage bilingue créole–anglais, orienté vers la médiation linguistique dans les tribunaux, les services sociaux et les programmes d’intégration.
Sa démarche est utilitaire, non académique : les définitions sont courtes, fonctionnelles, adaptées aux réalités juridiques américaines plutôt qu’au Droit haïtien. L’ouvrage ne repose pas sur un corpus juridique structuré, mais plutôt sur l’expérience pratique des interprètes et des travailleurs communautaires. Il joue un rôle sociolinguistique important mais ne constitue pas un dictionnaire juridique spécialisé au sens strict.
Le dictionnaire juridique de Jean-Robert Cadely représente donc une lexicographie de terrain centrée sur l’usage, la communication et la médiation linguistique.
4.3.4.2. Maud Heurtelou & Féquière Vilsaint : lexicographie bilingue généraliste à vocation pédagogique
Le Diksyonè kreyòl Vilsen, publié par Éduca Vision à Miami est l’un des dictionnaires créoles les plus diffusés dans la diaspora. Il s’agit d’un ouvrage bilingue créole–anglais à vocation pédagogique destiné à un large public : élèves, enseignants, travailleurs sociaux, migrants haïtiens.
La section juridique du Vilsen, bien que présente, n’est qu’un volet parmi d’autres. Elle propose des termes juridiques de base, utiles pour la compréhension des procédures américaines, mais sans cadre méthodologique explicite. Le dictionnaire repose sur une approche pratique, non sur une démarche lexicographique académique fondée sur la méthodologie de la lexicographie professionnelle et issue d’un corpus préalable.
Le Diksyonè kreyòl Vilsen se distingue par sa large diffusion, sa vocation éducative et son utilité sociale, mais il demeure un dictionnaire généraliste aux qualités très inégales sur le plan scientifique.
4.3.4.3. Philippe Junior Volmar : lexicographie juridique professionnelle et spécialisée
Le Dictionnaire de droit du travail de Philippe Junior Volmar (Éditions Charesso, 2024) représente une rupture nette avec les deux ouvrages précédents. Il s’agit d’un dictionnaire professionnel, fondé sur les sciences du langage et qui consigne la terminologie juridique normalisée conforme au Droit haïtien.
Volmar adopte une démarche méthodologique explicite et rigoureuse, qui se caractérise comme suit :
- définition lexicographique structurée
- corpus juridique haïtien
- normalisation terminologique
- contextualisation des termes dans le Droit du travail
- transparence des choix théoriques.
Le Dictionnaire de droit du travail s’inscrit dans une logique de professionnalisation de la lexicographie juridique, il constitue un outil normatif destiné aux juristes, aux étudiants en Droit, aux institutions publiques et aux chercheurs. Ce dictionnaire représente donc une lexicographie spécialisée, fondée sur la rigueur scientifique, la documentation normative et la méthodologie de la lexicographie professionnelle.
Synthèse comparative
La comparaison entre Cadely, Vilsen et Volmar révèle trois modèles distincts de lexicographie créole :
- Cadely : une lexicographie communautaire, utilitaire, orientée vers la médiation linguistique dans les tribunaux américains.
- Vilsen : une lexicographie généraliste à vocation pédagogique, largement diffusée dans la diaspora, utile mais non méthodologiquement structurée.
- Volmar : une lexicographie juridique professionnelle, fondée sur corpus, méthodologie rigoureuse et normalisation terminologique.
4.4. L’apport du traductologue Job Silvert à la modélisation des concepts et du vocabulaire de la traduction en créole haïtien
Le 30 novembre 2025, la créolistique a enregistré un événement majeur : le linguiste-traductologue Job Silvert a soutenu en créole, en Haïti, sa thèse de doctorat intitulée « Tradiktoloji kreyòl ayisyen an kòm lang sib : etid sou fondman teyorik travay tradiktè yo pou yon didaktik tradiksyon kreyòl ayisyen an, soti 2015 rive 2025 ». Cette première thèse de doctorat en créole haïtien fournit aux champs liés de la linguistique appliquée, de la traductologie, de la traduction et de la didactique du créole des instruments théoriques, méthodologiques et opérationnels inédits. Le travail de recherche doctoral de Job Silvert est paru aux Éditions Zémès, à Port-au-Prince, et aux Éditions du Cidihca, à Montréal, en août 2026. Dans l’article que nous avons publié en Haïti peu de temps après la soutenance de la thèse de doctorat de Job Silvert, nous avons identifié et présenté les différentes séquences de sa recherche doctorale (voir l’article Haïti / À propos de la thèse de doctorat de Job Silvert en traductologie créole : les 10 pièces au dossier , par Robert Berrouët-Oriol, AlterPresse, 10 décembre 2025).
L’apport du traductologue Job Silvert à la structuration du vocabulaire de la traduction en créole haïtien constitue une avancée majeure dans un domaine longtemps dépourvu de cadre conceptuel clair. Son travail doctoral, que nous avons analysé en profondeur, s’inscrit dans une démarche méthodologique rigoureuse visant à doter le créole haïtien d’un ensemble cohérent de notions traductologiques, articulées autour de principes terminologiques explicites. Silvert se distingue par une volonté de conceptualiser la traduction non comme une simple opération linguistique, mais comme un champ disciplinaire doté de catégories, de processus et de paramètres définissables dans la langue créole.
L’une des contributions essentielles de Silvert réside dans la modélisation des concepts fondamentaux de la traduction : texte source, texte cible, équivalence, transfert, adaptation, reformulation, fidélité, stratégie traductive. En proposant des équivalents créoles précis, contextualisés et méthodologiquement fondés, il évite les approximations terminologiques qui ont longtemps caractérisé les usages spontanés dans la pratique de la traduction en Haïti. Son travail permet ainsi de distinguer clairement les opérations linguistiques (transkodaj, tradiksyon mo-pou-mo) des opérations traductologiques complexes (transpozisyon, adaptasyon, modilasyon), en les intégrant dans un cadre conceptuel cohérent.
Silvert apporte également une contribution de premier plan à la normalisation terminologique en créole haïtien. Sa démarche repose sur une analyse comparative des terminologies française, anglaise et créole, ce qui lui permet d’identifier les zones de convergence, les écarts conceptuels et les besoins de création terminologique. Cette approche comparative, fondée sur les sciences du langage, évite les calques approximatifs et les emprunts non maîtrisés, en privilégiant des solutions créoles conformes aux structures morphosyntaxiques de la langue. Elle s’inscrit dans une logique de développement disciplinaire, où la traduction devient un champ doté de ses propres outils conceptuels.
Notre article souligne également la portée pédagogique du travail de Silvert. En proposant un vocabulaire structuré, il contribue à la modélisation de l’enseignement de la traduction en créole haïtien dans un environnement universitaires et/ou professionnel. La modélisation des concepts servira à l’élaboration des programmes de formation, des modules didactiques et des outils de référence destinés aux traducteurs, aux enseignants et aux étudiants. Silvert contribue ainsi à la professionnalisation de la traduction en Haïti en l’inscrivant dans une dynamique de formation et de transmission des savoirs.
Enfin, l’apport de Silvert s’inscrit dans une perspective plus large de valorisation du créole comme langue de travail intellectuel. En démontrant que le créole peut exprimer avec précision les concepts complexes de la traductologie, il contribue à renforcer sa légitimité dans les domaines spécialisés. Son travail s’oppose aux visions réductrices qui cantonnent le créole à des usages informels ou communautaires, en montrant qu’il peut être une langue de conceptualisation, de recherche et de production disciplinaire.
L’œuvre de Job Silvert constitue ainsi une étape décisive dans la structuration du vocabulaire de la traduction en créole haïtien. Elle ouvre la voie à une véritable traductologie créole fondée sur la rigueur terminologique, la modélisation conceptuelle et la pensée analytique, et elle s’inscrit dans le mouvement plus large de professionnalisation des pratiques linguistiques en Haïti.
4.4.1. Échantillon de termes — Dénomination et définition, en créole, des concepts/notions et termes spécialisés consignés dans la thèse de doctorat de Job Silvert
| Terme | Définition |
| adaptasyon | Ranplasman eleman kiltirèl ki nan tèks sous la pa mwayen yon lòt ki nan kilti sib la. |
| apwòch lengwistik tekstyèl | Metòd ki mete aksan sou analiz diskou kòm baz pou tradiksyon tèks, espesyalman tèkspragmatik. |
| anpren | Lè yo prete yon mo oswa espresyon dirèkteman nan yon lòt lang, pafwa san tradiksyon. |
| didaktik tradiksyon | Etid sou metòd ak teknik pou anseyetradiksyon, sa gen ladan l preparasyon materyèl, evalyasyon ak prensip aprantisaj pou tradiktè. |
| domèn espesyalite | Zòn konesans espesifik kote tradiksyon mande konpetans tèminolojik ak teknik, tankou medsin, lalwa ak lasyans. |
| ekivalans | Rekonesans 2 espresyon ki diferan men ki bay menm sans pou 2 lang diferan. |
| ekivalans fonksyonèl | Kalite ki nan yon ekivalans kote eleman ki tradui a gen menm fonksyon ak orijinal la nan lang sib la. |
| estrateji tradiksyon | Metòd oswa teknik tradiktè itilize pou rezoud pwoblèm pandan tradiksyon. |
| evalyasyon tradiksyon kreyòl ayisyen | Kritè ak metòd pou jije bon jan kalite tradiksyon ki fèt an kreyòl ayisyen, tankou kalite lang, kalite kominikatif, fidelite, klate ak fonksyonalite. |
| entèferans | Lè estrikti oswa abitid nan lang sous la enfliyanse tradiksyon an nan lang sib la, nan sans opoze, sa ka rive se lang sib la ki enfliyanse lang sous la tou. |
| entètekstyalite | Relasyon ant tèks ak lòt tèks, tankou pawoli, sitasyon, oswa pastich, ki enpòtan pou konprann sans kiltirèl ak estilistik. |
| inite tradiksyon | Pi piti blòk sans ki pa ka separe lè y ap tradui, paske tout eleman ladan li depann youn de lòt. |
| kalk | Tradiksyon mo pou mo oswa estrikti fraz ki sòti dirèkteman nan yon lòt lang ki gen pou wè ak sentag. |
| lang natirèl | Lang moun pale chak jou nan kominote yo ki opoze ak lang fòmèl oswa atifisyèl. |
| lang objè | Lang ki sèvi kòm sijè etid la oswa analiz, anplis lang kominikasyon oswa tradiksyon. Li opoze ak lang ansèyman. |
| lang sib | Nan lang kote mesaj la ap tradui a, reseptè final la. |
| lang sous | Lang kote mesaj orijinal la soti a. |
| lang zouti | Lang yo itilize kòm mwayen pou aprantisaj oswa transmisyon konesans, tankou nanansèyman. |
| metafò kiltirèl | Figi estil ki chaje ak siyifikasyon kiltirèl epi ki ka difisil pou tradui dirèk, men ki endispansab pou konpreyansyon tèks yo. |
| pedagoji tradiksyon | Aspè pratik ansèyman tradiksyon an, tankou jan pwofesè ap kominike konesans, jan etidyanap pratike. |
| pwosesis koyitif tradiksyon | Mekanis panse entèlektyèl tradiktè itilize pandan l ap konprann epi repwodui sans tèks la. |
| nivo limite / Rank-restricte | Tradiksyon ki baze sou nivo langaj la tankou mo, fraz, paragraf, tèks, elatriye. |
5. Les recherches lexicographiques de Robert Berrouët-Oriol
Les travaux de Robert Berrouët-Oriol sur la lexicographie créole constituent l’un des apports les plus structurants à la lexicographie créole contemporaine. Ces dernières années, il a produit un ensemble d’articles et d’études critiques qui ont contribué à mieux définir les contours d’une lexicographie créole fondée sur les sciences du langage. Sa démarche se distingue par une articulation cohérente entre analyse linguistique, réflexion terminologique, critique institutionnelle et plaidoyer pour une structuration disciplinaire. L’ensemble de ses travaux témoigne d’une volonté constante de promouvoir une lexicographie rigoureuse, documentée, attentive aux usages réels et fondée sur la pensée analytique.
5.1. Présentation générale des travaux de Robert Berrouët-Oriol
Les travaux de Berrouët-Oriol sur la lexicographie créole couvrent un large éventail de problématiques lexicographiques : la définition lexicographique, la documentation, la normalisation terminologique, la typologie des dictionnaires et des lexiques, les dérives idéologico-institutionnelles, les enjeux méthodologiques et les perspectives de développement. Ils s’inscrivent dans une démarche critique visant à situer les productions dépourvues de rigueur, souvent issues de micro-courants idéologiques néo-indigénistes identitaires. Sa production scientifique se distingue par une véritable cohérence interne : chaque article s’inscrit dans une réflexion globale sur la nécessité de structurer la lexicographie créole sur des bases fondamentales en s’appuyant sur les sciences du langage et en rejetant les approches approximatives ou idéologiquement orientées.
5.1.1. Échantillon d’articles du linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol consacrés à la lexicographie créole
Berrouët-Oriol, Robert (2020). Le traitement lexicographique du créole dans le « Diksyonè kreyòl Vilsen. Le National, 22 juin.
Berrouët-Oriol, Robert (2020). Le traitement lexicographique du créole dans le « Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative . Le National, 21 juillet.
Berrouët-Oriol, Robert (2022). Le naufrage de la lexicographie créole au MIT Haiti Initiative. Le National, 15 février.
Berrouët-Oriol, Robert (2022). Dictionnaires créoles, français-créole, anglais-créole : les grands défis de la lexicographie haïtienne contemporaine . Le National, 20 décembre.
Berrouët-Oriol, Robert (2022). Le « Dictionnaire de l’écolier haïtien », un modèle de rigueur pour la lexicographie en Haïti. Le National, 3 septembre.
Berrouët-Oriol, Robert (2022). Toute la lexicographie haïtienne doit être arrimée au socle méthodologique de la lexicographie professionnelle. Le National, 29 décembre.
Berrouët-Oriol, Robert (2023). Lexicographie créole : revisiter le « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » d’Albert Valdman. Le National, 30 janvier.
Berrouët-Oriol, Robert (2023). La lexicographie créole à l’épreuve des égarements systémiques et de l’amateurisme d’une « lexicographie borlette ». Rezonòdwès, 28 mars.
Berrouët-Oriol, Robert (2023). La lexicographie créole en Haïti : retour-synthèse sur ses origines historiques, sa méthodologie et ses défis contemporains. Fondas kreyòl, 15 décembre.
Berrouët-Oriol, Robert (2024). Konprann sa leksikografi kreyòl la ye, kote l sòti, kote l prale, ki misyon li dwe akonpli. Fondas kreyòl, 5 avril.
Berrouët-Oriol, Robert (2024). Prolégomènes à l’élaboration de la Base de données lexicographiques du créole haïtien. Madinin’Art, 16 avril.
Berrouët-Oriol, Robert (2025). La dette de la lexicographie créole contemporaine envers ses pionniers. Rezonòdwès, 7 avril.
TABLEAU 4 – Illustratif et analyse-synthèse comparative de 9 articles de Robert Berrouët-Oriol
| Titre de l’article | Date | Site Web | Description synthétique |
|---|---|---|---|
| Essai de typologie de la lexicographie créole de 1958 à 2022 | 21 juillet 2021 ; repris le 27 juillet 2022 | Le National ; Potomitan ; Fondas kreyòl | Première synthèse diachronique structurée de la lexicographie créole. |
| Plaidoyer pour une lexicographie créole de haute qualité scientifique | 14 décembre 2021 | Le National | Défense d’une lexicographie fondée sur la rigueur méthodologique et la documentation. |
| Jean Pruvost et la fabrique des dictionnaires, un modèle pour la lexicographie haïtienne | septembre 2021 | Le National | Analyse du modèle pruvostien appliqué au contexte haïtien. |
| Le “Dictionnaire de l’écolier haïtien”, un modèle de rigueur pour la lexicographie en Haïti | 31 août 2022 | Le National | Évaluation d’un dictionnaire scolaire exemplaire. |
| Les défis contemporains de la lexicographie créole et française en Haïti | 2 août 2022 | Potomitan | Analyse des obstacles méthodologiques et institutionnels actuels. |
| La lexicographie créole contemporaine : retour-synthèse sur ses caractéristiques historiques, son socle méthodologique, ses dictionnaires et ses lexiques | 9 août 2025 | Rezonòdwès | Synthèse globale des acquis et des lacunes de la discipline. |
| Pour une “École de lexicographie créole haïtienne” : propositions exploratoires et méthodologiques | 29 mai 2026 | Fondas kreyòl | Proposition d’un cadre institutionnel pour la formation lexicographique. |
| Leksikografi kreyòl 1958–2024 — Istwa li, metòd li, leksik ak diksyonè li chapante, wòl yo lan amenajman lengwistik ann Ayiti | 26 juillet 2025 | Madinin’art | Synthèse historique et méthodologique en créole haïtien. |
| Syans leksikografi kreyòl la nan peyi Ayiti : kisa li ye, kote l sòti, kote l prale, ki misyon li dwe akonpli nan amenajman lang kreyòl la | 24 juillet 2026 | Rezonòdwès | Définition du champ disciplinaire et de ses missions en aménagement linguistique. |
Ce tableau met en lumière la cohérence interne des travaux de recherche de Berrouët-Oriol sur la lexicographie créole. Chaque article s’inscrit dans une démarche de structuration disciplinaire, articulant réflexion théorique, analyse critique et propositions méthodologiques. L’ensemble constitue un corpus de référence pour quiconque souhaite comprendre les dynamiques de la lexicographie créole contemporaine.
5.1.2. Contribution de Robert Berrouët-Oriol à la structuration de la discipline lexicographique
La contribution de Berrouët-Oriol à la structuration de la lexicographie créole est multiple. Elle se manifeste d’abord dans la manière dont il a su articuler réflexion théorique et analyse des pratiques. Il ne se contente pas d’énoncer des principes méthodologiques : il examine les productions existantes en identifiant leurs acquis, leurs lacunes et leurs biais. Cette démarche critique, fondée sur une connaissance approfondie du champ, permet de situer les ouvrages dans une typologie diachronique et de proposer des pistes pour une lexicographie créole véritablement scientifique.
7. Conclusion générale
La lexicographie créole haïtienne se trouve à un moment charnière de son évolution. Depuis les travaux fondateurs de Pradel Pompilus, la discipline a démontré qu’elle pouvait s’inscrire dans une tradition méthodologique solide, fondée sur la documentation, la vérification des données, la transparence des choix théoriques et la prise en compte des usages réels. Les productions les plus crédibles de la période étudiée témoignent de cette exigence, en proposant des définitions précises, des corpus structurés et des analyses fondées sur les sciences du langage.
Cependant, l’évolution de la discipline a été marquée tant par des lacunes structurelles que par des dérives qui ont impacté son développement scientifique au point où l’amateurisme et la « lexicographie borlette » ont cru pouvoir accéder au statut de « modèle ». Cela relève d’une sous-culture préscientifique où la subjectivité est donnée comme axiologie et hiérarchie des valeurs alors même qu’une telle subjectivation des savoirs entend ratisser large en privilégiant un consensus minimaliste qui se croit collectif et rassembleur.
Face aux lacunes structurelles et à diverses sortes de dérives, la primauté des sciences du langage constitue la condition indispensable à la structuration durable de la discipline. La lexicographie créole ne peut se développer que dans le cadre d’une démarche rigoureuse, documentée, attentive aux usages réels et fondée sur les sciences du langage et articulant la pensée analytique/critique.
Cela nécessite la mise en place de programmes universitaires de formation spécialisée en traduction, lexicologie et lexicographie : à cet égard, la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti (UEH) a un rôle moteur à jouer et il est souhaitable qu’elle obtienne un fort appui du rectorat de l’UEH.
Bibliographie thématique
I. Théorie de la lexicographie
Dubois, Jean. Introduction à la lexicographie. Paris : Larousse, 1971. Référence classique sur les principes de la définition lexicographique.
Hausmann, Franz. Lexicographie : principes et méthodes. Tübingen : Niemeyer, 1989. Synthèse méthodologique sur la microstructure et la macrostructure.
Rey, Alain. Dictionnaire et lexicographie. Paris : Gallimard, 1970. Réflexion théorique sur la construction des dictionnaires.
Wüster, Eugen. Einführung in die allgemeine Terminologielehre. Vienne : Springer, 1979. Texte fondateur de la terminologie moderne.
II. Langue créole, lexicographie, dialectologie et terminologie comparée
Bernabé, Jean. Fondal-natal : grammaire et lexique du créole. Paris : Éditions Caribéennes, 1983. Référence majeure en créolistique comparée.
Cabré, Maria Teresa. La terminologie : théorie, méthode et applications. Ottawa : Université d’Ottawa, 1998. Ouvrage fondamental sur la structuration terminologique.
Comhaire-Sylvain, Suzanne (1936). Le créole haïtien : morphologie et syntaxe. Imprimerie De Meester. Réédition : Slatkine (Genève), 1979.
Fattier, Dominique. Atlas linguistique d’Haïti. Paris : CNRS, 2013. Cartographie dialectologique essentielle.
Hazaël-Massieux, Marie-Christine. Les créoles : histoire, linguistique, politique. Paris : L’Harmattan, 2008. Analyse des dynamiques sociolinguistiques et lexicographiques.
Valdman, Albert. Haitian Creole–English Bilingual Dictionary. Bloomington : Creole Institute, 2007. Modèle de dictionnaire bilingue fondé sur corpus.
Articles d’Albert Valdman :
Creole Studies and the Haitian Creole Standard — Journal of Pidgin and Creole Languages, 1984. Analyse des enjeux de standardisation du créole haïtien et des principes méthodologiques de description linguistique.
Haitian Creole: Structure, Variation, Status — Études Créoles, 1996. Article majeur sur la variation linguistique, la structure grammaticale et le statut sociolinguistique du créole haïtien.
The Lexicon of Haitian Creole: Its Origins and Development — Études Créoles, début des années 1990. Étude approfondie de la formation du lexique créole, de ses sources et de ses mécanismes d’évolution.
Dictionaries and the Standardization of Haitian Creole — Chapitre d’ouvrage, années 1990. Analyse du rôle des dictionnaires dans la normalisation du créole haïtien et dans la construction d’outils linguistiques fiables.
Creole Lexicography : Problems and Perspectives — Journal of Caribbean Linguistics, années 1990. Réflexion méthodologique sur les défis de la lexicographie créole et sur les critères de description lexicale.
Vernet, Pierre & Tourneux, Henry (dir.). Leksik elektwomekanik kreyòl, franse, angle, espayòl. Port-au-Prince : FLA, Université d’État d’Haïti, 2001. Lexique technique quadrilingue.
III. Articles de Robert Berrouët-Oriol sur la lexicographie créole (échantillon)
Berrouët-Oriol, Robert. « Essai de typologie de la lexicographie créole de 1958 à 2022. » Le National, 21 juillet 2021 ; repris sur Potomitan et Fondas kreyòl, 27 juillet 2022. Première synthèse diachronique structurée.
Berrouët-Oriol, Robert. « Plaidoyer pour une lexicographie créole de haute qualité scientifique. » Le National, 14 décembre 2021. Défense de la rigueur méthodologique.
Berrouët-Oriol, Robert. « Jean Pruvost et la fabrique des dictionnaires, un modèle pour la lexicographie haïtienne. » Le National, septembre 2021. Analyse du modèle pruvostien.
Berrouët-Oriol, Robert. « Le Dictionnaire de l’écolier haïtien, un modèle de rigueur pour la lexicographie en Haïti. » Le National, 31 août 2022. Évaluation d’un dictionnaire scolaire exemplaire.
Berrouët-Oriol, Robert. « Les défis contemporains de la lexicographie créole et française en Haïti. » Potomitan, 2 août 2022. Analyse des obstacles méthodologiques.
Berrouët-Oriol, Robert. « La lexicographie créole contemporaine : retour-synthèse sur ses caractéristiques historiques, son socle méthodologique, ses dictionnaires et ses lexiques. » Rezonòdwès, 9 août 2025. Synthèse globale de la discipline.
Berrouët-Oriol, Robert. « Pour une École de lexicographie créole haïtienne : propositions exploratoires et méthodologiques. » Fondas kreyòl, 29 mai 2026. Proposition de structuration institutionnelle.
Berrouët-Oriol, Robert. « Leksikografi kreyòl 1958–2024 — Istwa li, metòd li, leksik ak diksyonè li chapante, wòl yo lan amenajman lengwistik ann Ayiti. » Madinin’art, 26 juillet 2025. Synthèse historique en créole.
Berrouët-Oriol, Robert. « Syans leksikografi kreyòl la nan peyi Ayiti : kisa li ye, kote l sòti, kote l prale, ki misyon li dwe akonpli nan amenajman lang kreyòl la. » Rezonòdwès, 24 juillet 2026. Définition du champ disciplinaire.
IV. Dictionnaires et lexiques créoles (échantillon)
Bentolila, Alain et al. Ti diksyonè kreyòl–fransè. Fort-de-France : Éditions Caraïbes, 1976. Dictionnaire scolaire.
Faine, Jules. Dictionnaire français-créole. Montréal : Leméac, 1974. Tentative pionnière bilingue.
Heurtelou, Maud & Vilsaint, Féquière. Diksyonè kreyòl Vilsen. Miami : Éduca Vision, 1994. Dictionnaire bilingue imprimé et numérique.
Peleman, Lodewijk. Diksyonnè kréyòl-fransé. Port-au-Prince : Bon nouvèl, 1976. Ouvrage descriptif.
Pompilus, Pradel. Lexique créole-français. Paris : Université de Paris, 1958. Première structuration lexicale.
Pompilus, Pradel. Lexique du patois créole d’Haïti. Paris : SNE, 1961. Approche descriptive fondatrice.
Tourneux, Henry, Pierre Vernet et al. Ti diksyonè kreyòl-franse. Éditions caraïbes, 1976
Valdman, Albert. A Learner’s Dictionary of Haitian Creole. Bloomington : Creole Institute, 1997. Modèle de dictionnaire bilingue.
Volmar, Philippe Junior. Dictionnaire de droit du travail. Port-au-Prince : Éditions Charesso, 2024. Lexique juridique spécialisé.
Vernet, Pierre & Freeman, B. C. Diksyonè òtograf kreyòl ayisyen. Port-au-Prince : SLA, Université d’État d’Haïti, 1988. Ouvrage normatif.

