Rapport de l’ONU : Rosemila Petit Frère, Nenel Cassy et Youri Latortue cités dans les réseaux de soutien aux gangs Rosemila, Cassy, Latortue : l’ONU nomme les réseaux, mais qui sanctionne ceux qui gouvernent Haïti ?
PORT-AU-PRINCE/NEW YORK — Rosemila Petit Frère, Nenel Cassy, Youri Latortue, Alfrédo Junior Antoine, Prophane Victor, Magalie Habitant : le rapport final S/2026/714 du Groupe d’experts des Nations Unies sur Haïti décrit moins une juxtaposition de criminels qu’une architecture de relations entre groupes armés, sphères politiques, intérêts économiques, intermédiaires et certains membres du secteur de la sécurité. La violence armée apparaît ainsi enchâssée dans des réseaux de pouvoir, d’argent et d’influence territoriale qui survivent aux changements de gouvernement et compliquent toute stratégie exclusivement militaire contre les gangs.
Le cas de Rosemila Petit Frère, ancienne maire de l’Arcahaie et femme d’affaires, et proche de l’administration défaillante de Ariel Henry, constitue l’une des illustrations les plus détaillées de cette économie relationnelle. Les experts affirment que leur enquête sur le financement des gangs a établi que la propriétaire d’un organe de presse dans la capitale – pro-pouvoir Fils-Aimé -, selon des informations de presse, entretenait des relations de longue durée avec des responsables de Viv Ansanm et qu’elle leur avait fourni un soutien à la fois financier et logistique. Elle aurait également exercé une fonction d’intermédiation entre gangs et acteurs des milieux criminels, politiques, économiques et sécuritaires, notamment en facilitant des communications et des transactions financières. Ces informations, précise le rapport, auraient été corroborées par deux États membres.
Les constatations deviennent plus lourdes encore lorsque le Groupe examine les mois précédant la formation de Viv Ansanm. Rosemila Petit Frère aurait multiplié les communications avec Jean Gardy, alias « Pece Pim Pim », et Renel Destina, alias « Ti Lapli », chef du gang de Grand Ravine. Les experts affirment qu’elle aurait transmis à trois reprises à Ti Lapli des informations confidentielles relatives à des opérations policières imminentes. Son nom apparaît également dans un environnement comprenant Prophane Victor et Magalie Habitant, cette dernière étant décrite par les experts comme une intermédiaire importante entre gangs et soutiens économiques ou financiers.
Cette configuration donne une profondeur particulière au concept de « soutien aux gangs » utilisé par les Nations Unies. Le soutien ne se limite pas nécessairement à remettre une arme à un individu armé. Il peut prendre la forme d’argent, de renseignement opérationnel, d’entremise financière, de facilitation administrative, de communication avec des responsables politiques ou d’accès privilégié à certaines institutions. Autrement dit, le combattant visible représente parfois seulement le dernier maillon d’une chaîne autrement plus complexe.
Nenel Cassy : du pouvoir politique aux accusations de commandite
Le traitement réservé à Nenel Cassy est encore plus sévère. L’ancien sénateur des Nippes figure sous un sous-titre sans ambiguïté aux côtés d’Alfrédo Junior Antoine : « commanditaires de gang ». Le Groupe affirme que Cassy a apporté son soutien à plusieurs acteurs armés afin de favoriser son programme politique et ses propres intérêts. Il lui attribue le contrôle d’un groupe criminel appelé « BLTS », distinct de l’unité policière portant le même acronyme, auquel sont imputés meurtres, tentatives de meurtre, enlèvements contre rançon, viols collectifs, vols à main armée et détournements de véhicules.
Les experts affirment également que Cassy aurait contribué à la création de Fantom 509 et qu’il aurait organisé des réunions ayant conduit à des opérations armées destinées à déstabiliser Kenscoff, « en collusion avec Viv Ansanm ». Selon des informations transmises par deux États membres, il aurait par ailleurs distribué des armes à des gangs de Gressier, soutenu G-Pèp ainsi que Kraze Baryè de Vitelhomme Innocent et collaboré précédemment avec Ti-Makak.
L’affaire prend aussi une dimension institutionnelle. Arrêté en août 2025 pour complot contre la sûreté de l’État, financement de groupes criminels, tentative de meurtre et association de malfaiteurs, Nenel Cassy a été remis en liberté quelques semaines plus tard. Les experts rapportent que, malgré l’annonce officielle d’un réexamen, des sources proches de l’enquête ont indiqué que le dossier avait été classé sans suite. La problématique dépasse alors la seule personnalité de Cassy : comment expliquer qu’un système judiciaire confronté à l’expansion des gangs puisse laisser s’éteindre des procédures concernant des personnalités soupçonnées de contribuer au financement ou à l’organisation de groupes armés ?
Youri Latortue : des armes et des munitions, selon les experts
Le nom de Youri Latortue apparaît, lui aussi, dans le chapitre consacré aux dynamiques politiques de l’Artibonite. Le Groupe rappelle d’abord que ce département, deuxième circonscription électorale du pays par son importance, demeure traversé par des pratiques historiques de recours aux groupes armés. Les experts citent explicitement Youri Latortue et Prophane Victor dans cette configuration.
Plus loin, le rapport devient beaucoup plus précis. Il affirme que Prophane Victor a contribué à l’essor de Gran Grif, notamment par la fourniture d’armes, tandis que Youri Latortue a soutenu les gangs Raboteau et Kokorat San Ras, notamment en leur fournissant des armes et des munitions. Cette formulation appartient directement au constat du Groupe d’experts et ne repose donc pas seulement sur une déclaration de rival politique ou de chef de gang.
Une autre assertion doit toutefois être juridiquement distinguée. Bendjy, chef de Kokorat San Ras, a accusé Youri Latortue d’avoir fondé ce gang avant de chercher à le démanteler. Cette accusation est rapportée par les experts, mais elle demeure attribuée à Bendjy ; elle ne doit pas être présentée comme une conclusion autonome établie par le Groupe.
Cette distinction méthodologique est fondamentale. Le rapport juxtapose parfois des faits considérés comme établis par ses enquêtes, des renseignements provenant d’États membres, des témoignages confidentiels et des déclarations de protagonistes. Leur valeur probatoire n’est donc pas identique. La rigueur journalistique exige de conserver ces degrés d’attribution plutôt que de transformer tout élément cité en verdict judiciaire.
Alfrédo Antoine : l’autre nom qui traverse Kenscoff
À cette galerie s’ajoute Alfrédo Junior Antoine, ancien député de Kenscoff, que le Groupe accuse d’avoir armé et soutenu, depuis au moins 2016, des groupes de jeunes utilisés à des fins politiques. Certains de ces groupes auraient ensuite évolué vers des gangs. Les experts l’identifient aussi comme l’un des principaux commanditaires de l’attaque du 27 janvier 2025 contre Kenscoff, qui aurait fait plus de 100 morts et donné lieu à des viols, y compris de mineurs, ainsi qu’à des destructions d’habitations.
Le rapport affirme également qu’Antoine entretenait des contacts avec Frantz Valmyr, dit « Didy », Magalie Habitant et Vitelhomme Innocent et qu’il aurait fourni armes, munitions et ressources financières à Viv Ansanm par l’intermédiaire d’un tiers. Antoine a démenti auprès du Groupe ses liens avec les gangs ; les experts précisent cependant avoir maintenu leurs conclusions après avoir pris connaissance de sa réponse.
Une continuité politique qui traverse les administrations
Rosemila Petit Frère, Nenel Cassy, Youri Latortue, Prophane Victor, Alfrédo Antoine : leurs trajectoires politiques ne sont pas identiques et ils ne peuvent être amalgamés juridiquement. Mais leur présence dans un même rapport donne corps à une réalité plus profonde : la criminalisation d’une partie du champ politique haïtien ne correspond pas à un épisode gouvernemental unique. Les réseaux décrits ont traversé plusieurs périodes, plusieurs coalitions et plusieurs configurations institutionnelles.
L’enjeu consiste donc moins à rechercher une couleur politique commune à tous les protagonistes qu’à comprendre comment, pendant des années, l’utilisation d’hommes armés a pu devenir pour certains acteurs un instrument de contrôle territorial, économique ou électoral. Le Groupe avertit précisément qu’à l’approche des élections, certaines relations avec les gangs pourraient être utilisées pour mobiliser des soutiens, intimider des adversaires et compromettre la stabilité.
Et le gouvernement actuel ?
C’est cependant à ce niveau que le rapport laisse subsister son principal angle mort politique. Les experts identifient les soutiens des gangs, réclament l’extension des sanctions, documentent les déficiences institutionnelles et reconnaissent l’absence d’une véritable stratégie nationale de sécurité. Ils constatent également que le Pacte national adopté sous Alix Didier Fils-Aimé progressait très lentement, particulièrement sur le volet sécuritaire, et rapportent que leurs interlocuteurs jugeaient déjà peu probable la tenue d’élections en 2026.
Pourtant, les recommandations finales ne proposent aucun mécanisme de responsabilité politique à l’encontre des gouvernants lorsque sécurité, fonctionnement de la justice et retour aux institutions électives ne sont pas assurés. Le Groupe recommande de renforcer les sanctions, les capacités policières et militaires et les mécanismes de contrôle des armes ; il ne dit pas ce qu’il advient politiquement d’un gouvernement qui n’atteint pas les objectifs justifiant précisément sa présence à la tête d’une transition.
Cette omission conduit à une interrogation de gouvernance qui dépasse le mandat technique du Groupe : peut-on demander des comptes aux financiers des gangs, aux intermédiaires, aux anciens parlementaires, aux trafiquants et aux commanditaires présumés, tout en laissant sans sanction politique mesurable ceux qui exercent aujourd’hui l’intégralité du pouvoir exécutif ?
Le rapport des Nations Unies décrit ainsi une Haïti où les groupes armés ne prospèrent pas seuls. Ils prospèrent grâce à des réseaux. Mais l’État, lui aussi, doit pouvoir être soumis à une logique de reddition de comptes. Sanctionner Rosemila Petit Frère, Nenel Cassy, Youri Latortue, Prophane Victor ou tout autre acteur répondant aux critères internationaux ne saurait dispenser d’évaluer ceux qui gouvernent aujourd’hui.
Car si les réseaux criminels doivent répondre des armes, des financements et des morts, le pouvoir politique doit, lui, répondre de ses résultats : territoire repris ou abandonné, institutions restaurées ou paralysées, élections organisées ou différées, promesses tenues ou non. C’est à cette frontière entre responsabilité criminelle et responsabilité politique que le rapport S/2026/714 devient peut-être, au-delà même de ses recommandations, le document le plus embarrassant pour l’ensemble du système haïtien.

