Dialogue imaginaire
Réunion de haut niveau – Primature, Port-au-Prince
La salle de réunion de la Primature a été soigneusement préparée. Drapeaux haïtien et de l’OEA côte à côte. Café haïtien, jus de fruits, et trois plateaux de petit-fours que personne ne touchera.
Autour de la table :
• Alix Didier Fils-Aimé, Premier ministre
• Raina Forbin, ministre des Affaires étrangères
• Albert Ramdin, secrétaire général de l’OEA
• Carla Barnett, secrétaire générale de la CARICOM
• Deux diplomates de l’ONU qui prennent des notes avec un sérieux olympique • Un conseiller de la FRG qui regarde sa montre toutes les trente secondes
Ramin (souriant, voix posée) :
Monsieur le Premier ministre, Madame la Ministre… C’est un honneur d’être ici. Nous venons accompagner les efforts dirigés par les Haïtiens. Sécurité, élections, stabilité… Nous sommes avec vous.
Fils-Aimé (sourire large, mains ouvertes) :
Merci, Monsieur le Secrétaire général. Vous arrivez au bon moment. Haïti avance. Et je peux vous le prouver avec des chiffres.
Savez-vous combien de partis et de groupements politiques se sont inscrits pour les élections du 13 décembre ?
Ramdin :
Je… euh… j’ai vu les communiqués, mais…
Fils-Aimé (enthousiaste) :
Plus de deux cent quatre-vingts ! Deux cent quatre-vingts formations politiques ! C’est historique ! Cela prouve que toute la classe politique a confiance en ce processus. Lavalas est là, l’OPL est là, EDE est là, Viktwa regroupe cinquante-deux partis… Tout le monde est à bord. C’est un consensus national !
Forbin (approuvant vivement) :
Un véritable concert démocratique, Monsieur le Secrétaire général. Jamais Haïti n’a connu une telle participation politique.
Ramdin (hochant la tête, un peu trop vite) :
C’est… impressionnant. Très impressionnant. Cela montre un dynamisme démocratique remarquable.
Fils-Aimé :
Exactement. Et le référendum constitutionnel qui accompagnera le scrutin permettra de moderniser nos institutions. Jacques Desrosiers et moi-même avons travaillé dur pour que le peuple puisse se prononcer.
Ramdin (soudain très intéressé par son verre d’eau) :
Ah… le référendum… oui… bien sûr…
(Il feuillette nerveusement ses notes. Un silence de trois secondes trop longues s’installe.)
Barnett (essayant de sauver la situation) :
La Constitution de 1987… euh… comment dire…
Ramdin (relevant la tête avec un sourire diplomatique parfait) :
Vous savez, les Constitutions… évoluent. Et puis, franchement, qui a vraiment le temps de tout relire ? Même celle qui se trouve sur le site Internet de l’OEA. Il y a tellement de documents… On ne peut pas tout retenir par cœur. L’essentiel, c’est que le processus soit inclusif et haïtien.
Fils-Aimé (rayonnant) :
Exactement ! Haïtien et inclusif. Deux cent quatre-vingts partis, Monsieur le Secrétaire général. Deux cent quatre-vingts !
Ramdin (changeant de sujet avec l’élégance d’un diplomate chevronné) : Parlons maintenant de la sécurité. Nous savons que la situation reste… complexe. Les gangs contrôlent encore une partie importante du territoire…
Fils-Aimé (coupant poliment) :
Plus de 75 %, dit-on. Mais les chiffres, vous savez… cela dépend de la méthodologie.
Forbin :
Et surtout de l’heure à laquelle on compte.
Ramdin :
Les routes nationales restent un défi majeur…
Fils-Aimé (levant un doigt) :
Justement ! Nous avons une stratégie. La FRG va se déployer de manière plus visible. Des chars, des patrouilles, une présence forte. Et dans le même temps, les gangs… comment dire… vont devenir plus discrets. C’est une question de timing.
Ramdin (regardant le conseiller de la FRG, qui évite soigneusement son regard) : Discrets… Vous voulez dire qu’ils vont… se retirer temporairement ?
Fils-Aimé :
Disons qu’ils vont comprendre l’intérêt national. Quand les chars de la FRG seront sur les axes principaux, les routes s’ouvriront. Le centre-ville pourra accueillir des centres d’inscription et de vote. Les électeurs circuleront. Et le 13 décembre, Haïti votera.
Barnett (prudente) :
Et si certains gangs… ne comprennent pas l’intérêt national ?
Fils-Aimé (sourire confiant) :
Alors la FRG sera là. Visible. Très visible. C’est pour cela que votre présence aujourd’hui est importante. Elle montre que la communauté internationale soutient ce processus.
Ramdin (reprenant son ton officiel) :
Nous soutenons les efforts dirigés par les Haïtiens. La sécurité est une condition essentielle pour des élections crédibles. Nous encourageons toutes les parties à créer un climat propice…
Fils-Aimé :
Propice, exactement. Et avec deux cent quatre-vingts partis, le climat est déjà propice sur le plan politique. Il ne reste plus qu’à… ajuster un peu le climat sécuritaire.
Forbin (avec un sourire diplomate) :
Nous préférons parler d’« ouverture progressive et ordonnée des axes stratégiques ».
Ramdin (notant quelque chose) :
Ouverture progressive et ordonnée… Très bien. Nous retiendrons cette formulation.
Le conseiller de la FRG toussote.
Conseiller FRG :
Juste pour précision… nos effectifs ne sont pas encore au complet. Le plein déploiement est prévu pour octobre…
Fils-Aimé (sans se démonter) :
Octobre, c’est parfait. Cela laisse le temps aux gangs de devenir discrets. Et en décembre, tout le monde sera prêt. Les listes sont prêtes, les partis sont prêts, le CEP est prêt…
Ramdin (souriant encore) :
Et la Constitution de 1987… enfin… les textes évoluent, n’est-ce pas ? Même ceux qu’on trouve sur notre propre site.
Fils-Aimé :
Précisément. Deux cent quatre-vingts partis, Monsieur le Secrétaire général. Deux cent quatre-vingts. C’est le plus beau référendum qui soit : le référendum de la confiance.
Ramdin (levant son verre d’eau) :
À la confiance, alors.
Forbin :
À la confiance… et aux routes ouvertes.
Barnett (à voix basse, à un collègue) :
Je crois que je vais avoir besoin d’un vrai café après ça.
La réunion se poursuit encore quarante minutes. On parle de coordination, de soutien technique, d’observation électorale future, et de « résultats concrets ». Personne ne mentionne trop longuement les 75 % de territoire. Personne ne ressort l’article 284.3 de la Constitution de 1987 qui interdit formellement toute consultation populaire tendant à modifier la Constitution par voie de référendum. Et tout le monde repart en se serrant la main, convaincu d’avoir avancé.
Dehors, quelque part entre la RN1 et la RN2, un chef de gang regarde son téléphone et demande à son lieutenant :
— Ils ont fini leur réunion ?
— Oui, boss.
— Bon. On reste discrets jusqu’à nouvel ordre. Mais pas trop longtemps, hein. On n’est pas des figurants non plus.
Fin de la scène.

