par Hancy PIERRE
Le sujet que nous osons aborder dans cette tribune est sensible : comment tenter de lier une activité souvent basée sur la suggestion à un support technico-scientifique de l’envergure de l’IA ? Dans la pratique traditionnelle, les confidences des adeptes du vaudou faites à un houngan ou à une mambo, sont parfois filtrées afin d’établir le profil d’un consultant qui souhaite s’informer d’un tort subi ou d’un projet d’avenir. Nous écartons ici la question des dons réels qui permettraient à quelqu’un de prédire l’avenir en qualité de voyant ou de voyante.
On peut imaginer, dans certains cas, un témoin agissant comme courtier pour fournir quelques données de base sur la personne qu’il accompagne chez le houngan, afin de faciliter la tâche de prédiction. Par la force des choses, il suffit ensuite de poser des questions projectives ou d’interroger le consultant sur la fréquentation d’un lieu ou d’une personne. Le consultant peut être interrogé sur ses habitudes possibles pour amener des révélations, éveillant des soupçons sur un proche ou sur le mobile potentiel d’un dommage ou d’un malheur. Des exercices de prestidigitation pourraient être à l’ordre du jour, de même que des pratiques apparentées à la parapsychologie.
Tout laisserait dès lors croire que l’on peut confier à la machine — disons à l’IA — la tâche du houngan ou de la mambo consistant à faire des révélations. On constate les prodigieuses réalisations de l’IA dans le filtrage des données d’un utilisateur ou d’une utilisatrice, dès lors qu’elle s’approprie ses goûts, son style, ses tics, ses liens, ses intérêts, son âge, ses fréquentations et ses moteurs de recherche consultés ; autant de détails qui permettent de constituer un profil. Voilà un carrefour où l’on peut trouver des artifices pour passer d’une pratique de tâtonnement, faite de parapsychologie mêlée parfois de ruses et de suggestions pour convaincre une personne, à des données vraisemblables qu’une culture peu avertie n’aide pas à trier. Ce sont les soupçons qui guident alors le raisonnement, assimilé ici à une réalité holographique.
Il est vrai que les relations avec un houngan ou une mambo sont profondément marquées par le rituel, ce qui n’est pas le cas avec la machine. On rapporte toutefois que ceux ou celles qui se réclament des pratiques du « Ginen » sont des personnes surdouées, dotées de facultés extraordinaires pour faire des révélations. Néanmoins, tout cela renvoie à des aspects locaux, isolés ou à des vécus personnels que l’on ne saurait toujours universaliser. C’est précisément cette limite géographique et humaine que dépasse de loin la technologie de pointe de l’IA.
À mesure que vous fournissez à la machine des données utiles et que vous lui présentez le contexte, des scénarios ou des informations précises vous deviennent accessibles. Vous pouvez alors juger et apprécier par vous-même pour mieux vous orienter. Ce n’est pas le cas lors de la consultation d’une voyante, d’un houngan ou d’une mambo, où le consultant est souvent porté à s’enfoncer dans les croyances et le fétichisme. Pour autant, on peut également déceler aujourd’hui une attitude liée au « fétichisme de l’IA ». Ce biais laisse le champ libre à la machine comme un juge incontrôlable qui infantiliserait l’humain, ce dernier se retrouvant à la remorque d’un outil qu’il a lui-même façonné pour le servir.
Repères bibliographiques
-Marcel, Mauss (1983), Sociologie et Anthropologie, Quatridge, 8e Edition, Presses Universitaires de Presse, Paris, 482p.
-Fabien Granjon (2021)“Sur l’âge du capitalisme de surveillance. Le combat pour un avenir humain face aux nouvelles frontières du pouvoir de Shoshana Zuboff”. In Questions de communication 2021/2no40 p 455 à 472 aim.info. https://share.google/ISgihOhIVxCTFNOn7 (Consulté en ligne 1er octobre 2026)
-Hancy Pierre (2026), “IA : l’humain aux yeux bandés” in Le Nouvelliste du 24 septembre 2026.

