6 octobre 2026
Elections 2026 mortes-nées | De juin à octobre, trois passages au laboratoire des décrets : jusqu’où Fils-Aimé compte-t-il prolonger son pouvoir sans les urnes ?
Actualités Opinions Politique

Elections 2026 mortes-nées | De juin à octobre, trois passages au laboratoire des décrets : jusqu’où Fils-Aimé compte-t-il prolonger son pouvoir sans les urnes ?

Échec sur toute la ligne, résultats de tout jwèt manje tè pouvwa 

PORT-AU-PRINCE — Trois passages au laboratoire en quatre mois, des règles électorales constamment remaniées et, désormais, le 13 décembre qui disparaît de l’horizon opérationnel : l’échec électoral de 2026 ne peut plus être réduit à un simple accident de calendrier. Mardi 6 octobre, le Conseil électoral provisoire a reporté la période de campagne et retiré toute référence à la date initialement annoncée pour les élections présidentielle et législatives. Le nouveau calendrier, promet-il, viendra « dans les meilleurs délais ». Derrière cette formule administrative se trouve une réalité politique autrement plus embarrassante : Haïti entre dans une transition dont l’Exécutif ne fournit plus de date certaine de sortie par les urnes.

Le contentieux ne date pourtant pas d’octobre. Le 2 juin 2026, fait rarissime, le CEP avait publiquement désavoué la Primature. L’organisme électoral affirmait que le projet de décret présenté par le Premier ministre de doublure, Alix Didier Fils-Aimé, était « totalement différent » de celui transmis par le CEP le 24 avril et dénonçait une atteinte à son indépendance constitutionnelle. Cinq jours plus tard, gouvernement et Conseil électoral retournaient à la table de « concertation ». Puis vint juillet. Puis octobre et une nouvelle intervention sur l’architecture électorale. À mesure que les textes changent, la consultation populaire, elle, s’éloigne.  L’équipe Fils-Aimé n’inspire pas confiance. Combien de décrets faut-il à un gouvernement pour organiser une élection qu’il annonçait depuis des mois ?

Les faits autorisent une interrogation plus sévère : comment expliquer qu’un pouvoir ayant fait de la restauration de l’ordre constitutionnel l’une des justifications de sa présence n’ait pas réussi à stabiliser, plusieurs mois plus tard, les règles mêmes permettant son remplacement ? Le problème devient celui de la responsabilité politique : l’Exécutif ne saurait simultanément intervenir dans la matrice électorale, modifier les normes, annoncer des échéances, puis considérer leur inexécution comme une fatalité extérieure à son action.

Plus préoccupante encore est la concomitance entre cette paralysie électorale et le bilan sécuritaire. Le rapport du secrétaire général des Nations unies publié en 2026 comptabilisait 9 063 homicides pour l’ensemble de 2025, dont 5 269 concernaient des personnes soupçonnées d’appartenir à des gangs, tuées lors d’opérations, d’affrontements ou d’incidents impliquant des groupes d’autodéfense et des foules. Pour la seule période allant de décembre 2025 à février 2026, le BINUH, grand supporter du regime en place, avait enregistré 2 444 victimes d’homicides intentionnels et au moins 267 victimes d’enlèvements. Ces données ne permettent pas d’imputer tous ces décès au gouvernement ; elles établissent néanmoins l’environnement sécuritaire dans lequel celui-ci exerce ses responsabilités régaliennes.

La géographie de la violence contredit, elle aussi, toute représentation d’un État revenu à la normalité. L’Organisation internationale pour les migrations estimait en juin à près de 1,47 million le nombre de personnes déplacées, tandis que la violence armée s’étendait au-delà de Port-au-Prince. Fin août, l’ONU rapportait encore au moins 47 morts à Kenscoff et plus de 2 600 nouveaux déplacés. Début octobre, les Nations unies décrivaient toujours des gangs paralysant l’économie et privant des populations de services fondamentaux. Autrement dit : l’État peut annoncer sa reconquête ; les indicateurs internationaux continuent de décrire un territoire profondément fragmenté.

Voilà précisément le paradoxe politique de 2026. Les avions officiels décollent ; les délégations diplomatiques atterrissent ; les photographies institutionnelles circulent ; les communiqués proclament des avancées. Mais l’élection, elle, ne décolle pas. La diplomatie gouvernementale demeure active jusque dans les grands forums internationaux, tandis que l’État engage également des ressources dans la représentation d’intérêts à Washington. Un contrat enregistré aux États-Unis prévoit ainsi 65 000 dollars par mois, soit potentiellement 780 000 dollars sur douze mois, pour Drake Ventures, la firme de Roger Stone. Le contrat existe et son montant est documenté. Elle autorise une interrogation légitime sur la hiérarchie des priorités publiques lorsqu’un État incapable de tenir son échéance électorale mobilise parallèlement des ressources substantielles pour son influence extérieure.

Le pouvoir pourrait opposer à cette critique un argument sérieux : comment organiser des élections nationales lorsque des groupes armés contrôlent ou contestent des axes stratégiques, déplacent des populations et rendent certaines circonscriptions difficilement accessibles ? L’objection mérite d’être entendue. Des élections crédibles supposent la liberté de circulation, la sécurité des candidats, l’accès aux bureaux de vote, l’intégrité du matériel et la possibilité pour les électeurs d’exercer leur droit sans coercition. Mais cet argument se retourne également contre l’Exécutif : si les conditions sécuritaires empêchent les élections, que dit cette impossibilité du bilan d’un gouvernement dont la restauration de la sécurité constituait précisément l’une des missions fondamentales ?

La responsabilité ne s’arrête d’ailleurs pas nécessairement à la Primature. Les partis politiques et les prétendants à la présidence qui se sont engagés dans le processus devront également expliquer ce qu’ils savaient de sa faisabilité réelle. À quel moment ont-ils compris que le 13 décembre devenait matériellement intenable ? Quelles garanties avaient-ils obtenues du CEP ? Qu’ont-ils exigé du gouvernement en matière de sécurité, de calendrier, de financement et d’indépendance électorale ? Participer à un processus ne rend pas automatiquement complice de son échec. Mais la représentation démocratique impose davantage que le dépôt d’un dossier de candidature : elle suppose aussi une vigilance publique lorsque les conditions juridiques et matérielles de l’élection se désagrègent.

L’annonce du 6 octobre constitue à cet égard une césure. Désormais, sous le régime Fils-Aimé, les premières étapes du processus sont reportées sine die, le CEP ayant supprimé la référence au scrutin du 13 décembre et promis un calendrier ultérieur. Rien d’étonnant Haïti, rappelle RezoNòdwès, n’a plus organisé d’élections depuis 2016. Ce constat transforme radicalement la nature du débat : il ne s’agit plus seulement de savoir quand commencera la campagne, mais quelle norme, quelle échéance et quelle autorité politique encadreront désormais la sortie de transition.

Une transition n’est pourtant pas un titre de propriété sur l’État. Sa justification institutionnelle réside précisément dans son caractère temporaire et dans sa capacité à restituer aux citoyens la faculté de choisir leurs gouvernants. Plus cette restitution est différée, plus s’accroît l’obligation de rendre compte. Une succession de décrets ne saurait constituer, à elle seule, une politique électorale ; la production normative n’est pas l’élection, pas davantage qu’un communiqué ne constitue un bureau de vote ou qu’une photographie officielle ne restaure l’autorité de l’État sur une route contrôlée par des hommes armés.

Reste donc la question que le pouvoir ne pourra durablement esquiver : sur quel fondement politique entendrait-il continuer à gouverner si l’échéance électorale qu’il avait lui-même endossée disparaît sans être immédiatement remplacée par un calendrier opposable, vérifiable et réalisable ? Cette interrogation ne préjuge pas de la réponse constitutionnelle, encore moins de l’intention personnelle d’Alix Didier Fils-Aimé. Elle place simplement la transition devant sa contradiction fondamentale : elle devait conduire aux urnes ; après juin, juillet et octobre, elle retourne encore aux décrets.

Le 13 décembre devait être une date électorale. Il devient désormais une date politique : celle à partir de laquelle les citoyens seront fondés à demander non plus seulement quand auront lieu les élections, mais pourquoi ceux qui avaient reçu mission de les rendre possibles n’y sont pas parvenus — et selon quelles règles ils prétendraient continuer à exercer le pouvoir sans elles…et malgré leur échec cuisant. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.