Haiti – Stop the money flow to Organised Crime
PORT-AU-PRINCE — Les gangs qui imposent leur autorité sur une partie du territoire haïtien ne vivent pas seulement de fusils et de munitions. Derrière les hommes armés se trouvent des circuits financiers, des opérations commerciales, des intermédiaires, des filières d’approvisionnement et des mécanismes de blanchiment qu’il faut désormais attaquer avec la même détermination que les positions occupées par les groupes criminels, soutient Sir Ronald Sanders, ambassadeur d’Antigua-et-Barbuda auprès de l’Organisation des États américains (OEA).
Publié le 15 août sous le titre Haiti – Stop the money flow to Organised Crime, son texte s’appuie largement sur le dernier rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Sanders défend une approche selon laquelle la reconquête territoriale demeurera fragile tant que les personnes qui financent, approvisionnent, transportent ou protègent les gangs ne seront pas identifiées, poursuivies et, lorsque les éléments de preuve le permettent, sanctionnées.
Les chiffres exposent une faiblesse majeure du dispositif haïtien. Entre 2019 et 2024, l’Unité centrale de renseignements financiers a reçu 1 254 déclarations d’opérations suspectes. Seulement 19 dossiers ont été transmis aux autorités judiciaires et aucune condamnation n’a été enregistrée à partir de ces transmissions, selon le rapport S/2026/578 de l’ONUDC. L’agence onusienne considère que la transformation du renseignement financier en résultats judiciaires demeure l’une des déficiences les plus importantes du système.
La proportion est particulièrement faible : les 19 dossiers représentent environ 1,5 % des 1 254 signalements enregistrés sur cette période. Le constat ne signifie pas que les 1 235 autres déclarations constituaient nécessairement des infractions pénales — une déclaration d’opération suspecte n’est pas, juridiquement, une preuve de culpabilité — mais l’écart donne la mesure des difficultés rencontrées pour transformer les alertes financières en enquêtes susceptibles d’être judiciarisées.
L’évaluation nationale des risques de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme, présentée par Haïti le 11 mars 2026, classe pourtant le trafic d’armes, les enlèvements contre rançon, la corruption et la contrebande parmi les menaces de niveau « très élevé ». Le contrôle antiblanchiment demeure également faible dans certains secteurs, notamment l’immobilier et les jeux d’argent. L’Office chargé de la gestion des avoirs saisis et confisqués n’était toujours pas opérationnel au moment du rapport, faute de loi organique définissant son organisation et son fonctionnement.
L’économie des gangs s’est parallèlement diversifiée. L’ONUDC décrit un système reposant sur le trafic d’armes et de stupéfiants, l’extorsion, la corruption, le blanchiment, la traite des personnes et le trafic de migrants. Le contrôle d’un port, d’une route ou d’un terminal permet ainsi aux groupes armés de transformer la domination territoriale en revenus réguliers. Un précédent rapport du Groupe d’experts de l’ONU avait documenté des paiements de 15 000 à 30 000 gourdes par conteneur, tandis qu’un seul gang pouvait tirer au moins 22 000 dollars par jour de l’extorsion liée à l’accès portuaire.
Cette économie explique pourquoi Monica Juma, directrice exécutive de l’ONUDC, a averti le Conseil de sécurité le 20 juillet que la crise haïtienne ne pouvait plus être interprétée uniquement comme une crise sécuritaire. Selon elle, les groupes armés cherchent désormais à contrôler les « systèmes de gouvernance » et les circuits économiques indispensables à la population : corridors de transport, approvisionnement en carburant, distribution alimentaire et marchés illicites. Elle a décrit une crise de gouvernance alimentée par le crime organisé.
Pour Juma, la conséquence est directe : démanteler un gang sans détruire l’économie criminelle qui le finance ne produit qu’un résultat temporaire. Si les marchés illicites restent intacts, a-t-elle expliqué devant le Conseil de sécurité, les organisations supprimées peuvent être remplacées. L’ONUDC recommande donc simultanément des enquêtes financières, l’interruption des revenus clandestins, la lutte contre la corruption, un meilleur contrôle des frontières et une coopération régionale accrue.
L’approvisionnement en armes constitue l’autre versant du problème. L’ONUDC identifie le corridor États-Unis–Haïti comme la principale filière extérieure illicite documentée, notamment à travers le fret maritime. Le 13 janvier, deux interceptions effectuées dans un terminal du nord d’Haïti ont permis de saisir trois armes et 1 800 cartouches de 9 mm, puis neuf pistolets et 5 500 cartouches de calibre 7,62 × 39 mm. Une autre cargaison d’origine américaine avait été interceptée en République dominicaine en 2025 avec des fusils, des armes de poing et plus de 36 000 cartouches, dans une affaire ayant ensuite donné lieu à des procédures judiciaires aux États-Unis.
Sanders estime par conséquent que les pays d’origine et de transit portent également une responsabilité. Haïti ne peut ni inspecter les conteneurs avant leur départ de ports étrangers, ni surveiller seul des transferts financiers effectués hors de sa juridiction, ni retracer sans coopération internationale l’achat initial d’une arme légalement acquise puis détournée vers le marché clandestin.
L’argument intervient dans un contexte humain particulièrement lourd. Entre janvier et le début de juin 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a recensé au moins 2 310 morts, 1 106 blessés et 99 enlèvements. Durant la même période, 699 personnes, principalement des femmes et des jeunes filles, ont été victimes de violences sexuelles, selon les données reprises par l’ONUDC.
La réponse militaire internationale demeure elle-même incomplète. La Force de répression des gangs — GSF — a été autorisée avec un plafond de 5 550 personnels. Au 17 juin, sa composante militaire n’en comptait que 747, selon les informations communiquées à l’ONUDC. L’agence estime toutefois que les gains obtenus sur le terrain dépendront aussi de la capacité des institutions haïtiennes et de leurs partenaires à détruire les réseaux financiers et logistiques qui entretiennent les groupes armés.
Deux pôles judiciaires spécialisés ont été officiellement inaugurés le 27 mai : l’un consacré aux crimes financiers complexes, notamment la corruption et le blanchiment ; l’autre aux crimes de masse, comprenant notamment le trafic d’armes et les violences sexuelles. Leur fonctionnement effectif nécessitera toutefois des ressources, la protection des témoins, la gestion sécurisée des preuves numériques, des capacités d’instruction et une coordination permanente avec les organismes de renseignement financier et de lutte contre la corruption.
L’analyse de Sanders déplace ainsi le centre du débat. La question n’est plus uniquement de savoir combien de policiers, de blindés ou de soldats peuvent être déployés contre les gangs. Elle porte aussi sur qui paie les armes, qui organise leur acheminement, où transitent les fonds, quelles entreprises servent éventuellement d’intermédiaires, comment les produits du crime sont blanchis et quelles protections économiques ou politiques permettent à ces réseaux de fonctionner.
Les mesures financières doivent néanmoins respecter les garanties de l’État de droit. Une déclaration d’opération suspecte ne saurait être assimilée à une condamnation, pas davantage qu’un lien commercial ne peut, sans éléments probants, établir une complicité avec une organisation criminelle. Gel d’avoirs, confiscation, sanctions administratives ou poursuites pénales exigent des dossiers individualisés, des preuves exploitables et des voies de recours.
Le paradoxe haïtien apparaît dès lors dans ces trois nombres : 1 254 alertes, 19 dossiers transmis, zéro condamnation enregistrée. Les autorités et leurs partenaires disposent déjà d’une masse considérable d’informations sur les mécanismes de financement, les routes maritimes et les marchés criminels. Reste à déterminer pourquoi si peu de renseignements atteignent le stade judiciaire — et surtout si l’État haïtien et ses partenaires internationaux sont disposés à remonter la chaîne au-delà de l’homme armé, jusqu’aux fournisseurs, intermédiaires, financiers et éventuels protecteurs sans lesquels une économie criminelle de cette ampleur pourrait difficilement perdurer.

