De la nécessité de questionner la sous-culture racialiste-noiriste-duvaliériste de l’impunité dans le champ littéraire haïtien
Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien responsable de la coopération inter-universitaire à la Banque de terminologie du Québec (Gouvernement du Québec, Office québécois de la langue française).
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti.
Conseiller spécial, Conseil national d’administration du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH).
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA).
Montréal, le 3 octobre 2026
Le plagiat désigne l’appropriation illicite et fallacieuse du travail intellectuel d’autrui, qu’il s’agisse de mots, d’idées, d’analyses ou de structures argumentatives. Selon le Centre national des ressources textuelles et lexicales (CNRS / Université de Nancy, France) c’est le fait d’emprunter à un ouvrage original […] des éléments dont on s’attribue abusivement la paternité. En contexte académique ou ailleurs le plagiat constitue un acte frauduleux pouvant entraîner des sanctions sévères. (Sources lexicographiques combinées.)
Le plagiat constitue une violation du droit d’auteur lorsqu’il implique la reproduction non autorisée d’une œuvre protégée. (…) Le plagiat est juridiquement assimilé à une contrefaçon lorsque l’œuvre copiée est protégée. (Légis Québec. Loi sur le droit d’auteur (L.R.C. 1985, c. C‑42)
Résumé
À contre-courant des variantes intempestives et hallucinogènes du délire idéologique, loin des volutes aseptisées et des acrobaties verbales caractéristiques du « nationalisme krizokal » exposées ces derniers jours sur les réseaux sociaux de la parole éphémère (Facebook, Instagram, TikTok, WhatsApp), le présent article propose une approche différenciée de « L’affaire Thélyson Orélien ». Sur le registre d’une réflexion éthique, épistémologique et politique amplement argumentée et documentée, il s’agit pour nous d’inventorier les ressorts, les ruses, les postures et les impostures racialistes-noiristes-duvaliéristes ainsi que les décours de l’écosystème paralittéraire et littéraire dans lequel s’est structurée « L’affaire Thélyson Orélien ». De quelle manière et pourquoi –dans l’écosystème paralittéraire et littéraire où se meut depuis quelques jours différentes variantes d’un discours identitariste qui, dans bien des cas, se revendique de la sous-culture racialiste-noiriste-duvaliériste–, le plagiat et la fraude, le faux et l’usage de faux ont-ils été banalisés et/ou déniés au motif, certes légitime, de la « défense », souventes fois unilatérale et vociféreuse, d’un romancier happé par un vertigineux succès littéraire ? Et, de manière liée, il s’agira de bien comprendre pourquoi et comment un vacarme idéologico-médiatique d’envergure mondiale a recouvert la propre voix de Thélyson Orélien, le privant de sa liberté de parole, une parole fragmentée et désormais emmurée sous les lourdes pierres tombales des textes qu’il a plagiés et trafiqués de 2012 à 2023… Les créateurs littéraires, les éditeurs et les instances de légitimation ne devraient-ils pas définir une nouvelle charte du champ littéraire en remodelant les paramètres éthiques qui lient les divers actants ? Comment aujourd’hui cadrer/encadrer et humaniser l’usage de l’Intelligence artificielle dans l’espace francophone qui n’a pas encore émis de jurisprudence dans un domaine aussi complexe ?
Le présent article expose à dessein les articulations de notre démarche : nous ne procédons pas à un compte-rendu de lecture du roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir. En référence au cadre conceptuel théorisé par Gérard Genette dans Palimpsestes. La littérature au second degré (Seuil, 1982), nous nous attachons plutôt à une lecture épitextuelle de C’était ça ou mourir sous l’angle des fonctions herméneutique, institutionnelle et pragmatique de sa réception que nous désignons par le vocable « L’affaire Thélyson Orélien ».
PLAN
Sections
- Repères temporels : 21 – 30 septembre 2026. Brève chronologie de « L’affaire Thélyson Orélien »
- Tours et détours de l’écosystème littéraire : présumée cabale et complot racistes, xénophobie et élitisme des appareils littéraires français ? Ou l’implacable révélation des plagiats avérés dans « L’affaire Thélyson Orélien »
- Tours et détours de l’écosystème littéraire : typologie des plagiats avérés de « L’affaire Thélyson Orélien »
- Plagiat et fraude, faux et usage de faux dans la fabrique du « système Thélyson Orélien » (quelques balises théoriques)
- Plagiat et fraude, faux et usage de faux au regard de l’éthique dans la littérature
–définition de l’éthique dans la littérature
— l’éthique dans la sphère écrivain/éditeur
— l’éthique dans la sphère écrivain/lecteurs
— l’éthique dans l’articulation écrivain/éditeur/lecteurs
–plagiat/contrefaçon et violation du droit d’auteur (Légis Québec. Loi sur le droit d’auteur (L.R.C. 1985, c. C‑42)
–Intelligence artificielle, plagiat et fraude, faux et usage de faux au regard de l’éthique : « L’affaire Thélyson Orélien » au tranchant de la guillotine numérique et du tribunal médiatique
–Intelligence artificielle, plagiat et fraude, faux et usage de faux : Thélyson Orélien s’est lui-même exclu des champs littéraires québécois et haïtien
- Le « nationalisme krizokal » haïtien au service du plagiat, de la fraude, du faux et de l’usage du faux dans « L’affaire Thélyson Orélien »
–caractéristiques historiques, sociologiques, anthropologiques, idéologiques et politiques du « nationalisme krizokal » haïtien : un nationalisme de l’enfermement identitaire, du culte aveugle des archaïsmes et de la répétition des gestes manchots
–exemplification et manifestations du « nationalisme krizokal » haïtien dans « L’affaire Thélyson Orélien » : nanisme et indigence de la pensée pré-analytique, déni de réalité, vocifération hallucinogène sur les réseaux sociaux de la parole éphémère
- « La parole prisonnière » (titre d’un célèbre roman de Jean Métellus) : imprégnation dans l’imaginaire collectif haïtien de l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste et du « nationalisme krizokal »
–actualisation de l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste dans « L’affaire Thélyson Orélien »
— l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste et la sous-culture de l’impunité en Haïti dans « L’affaire Thélyson Orélien »
–Cartographie de l’impunité en Haïti
–la solidarité de quelques écrivains haïtiens avec Thélyson Orélien piégée par les effluves et vertiges de l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste
–la mortifère extinction de la voix de Thélyson Orélien : les vociférations idéologico-fanatiques lui ont creusé son tombeau
- Vers une nouvelle charte éthique du champ littéraire : quelques pistes de réflexion
1. Repères temporels : 21 – 30 septembre 2026. Brève chronologie de « L’affaire Thélyson Orélien »
« L’affaire Thélyson Orélien » se déploie sur une courte période et sa fulgurance même est devenue un objet d’analyse. Tout commence par un soupçon d’une autre nature que le plagiat. La première alerte concernant « L’affaire Thélyson Orélien » et son premier roman C’était ça ou mourir dans Le Figaro a été publiée le 21 août 2026 dans Le Figaro littéraire sous la plume de Mohammed Aïssaoui. Ce portrait laudatif présentait l’ouvrage de l’écrivain canado-haïtien comme un phénomène de la rentrée, un mois avant que les soupçons d’utilisation d’intelligence artificielle ne soient relayés par le journal. L’information, dans Le Figaro, est parue de la manière suivante : « DOSSIER – Tout savoir sur l’affaire Thélyson Orélien — L’écrivain québécois d’origine haïtienne est accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour concevoir son roman C’était ça ou mourir, phénomène de la rentrée littéraire 2026. Le 25 septembre, l’ouvrage est retiré de la première sélection du prix Goncourt. D’anciennes productions de l’auteur, notamment des chroniques de presse, pourraient par ailleurs relever du plagiat ».
Selon La Libre Belgique, l’écrivain canado-haïtien est d’abord soupçonné, en début de semaine, d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour rédiger son roman C’était ça ou mourir (Boréal/Grasset, printemps-automne 2026), que la critique avait unanimement salué. Le soupçon vient d’un compte anonyme, « Balance ton Claude », dont les accusations s’appuient sur les analyses du détecteur Pangram. Le site franceinfo rappelle que l’auteur rejette ces soupçons et La Libre Belgique précise que l’hypothèse est contestée par l’éditeur comme par l’auteur.
Le 23 septembre 2026, le dossier change de nature. À Montréal, le journal La Presse publie une enquête dont l’éditeur adjoint, François Cardinal, résume la genèse en ces termes : les doutes sur le recours à l’IA ont conduit à la découverte de plagiat. Le même jour, l’équipe des Décrypteurs de Radio-Canada établit qu’au moins cinq chroniques et textes d’opinion publiés entre 2012 et 2013 dans des médias canadiens et français ont été en partie copiés de textes d’autres auteurs, une version actualisée de l’article paraissant le 25 septembre. Le 24 septembre, depuis le Festival de littérature de Manosque, Thélyson Orélien dénonce auprès de l’AFP une « volonté » de le « faire taire ». Son éditeur, dans un communiqué, dit prendre les allégations « très au sérieux » tout en défendant le « processus éditorial exigeant » suivi pour le roman, sans répondre aux accusations visant les textes antérieurs à 2026.
La seconde moitié de la période est marquée par l’élargissement et la polarisation. De nouveaux cas présumés de plagiat apparaissent, dont un poème intitulé « Déchirures » qui assemblerait, selon le site entrevue.fr, des textes de trois poètes japonais. Des auteurs à succès prennent publiquement la défense de l’écrivain, certains dénonçant, selon franceinfo.fr, une « chasse à l’homme ». D’autres voix, en Haïti notamment, contestent l’idée d’un « complot ». Pour sa part Sud Radio, à Paris, observe que l’auteur a quitté prématurément la France, que son site Web personnel ne répond plus et que les accusations qui le visent ont parfois été doublées d’« attaques racistes ». Toutefois il faut prendre avec réserve et distance critique le « diagnostic » de Sud Radio car nous ne disposons pas des émissions consacrées aux « attaques racistes » qu’elle cible et nous ne savons pas quelle a été la méthode d’enquête utilisée par cette radio pour exemplifier les faits présumés d’« attaques racistes ». Au pays des droits de l’Homme où Jean Marie Le Pen et Éric Zémour mènent campagne en toute liberté, la problématique du racisme ne peut pas être prise à la légère…
La brève chronologie que nous venons d’établir appelle toutefois une remarque de méthode : les deux soupçons, celui de l’IA et celui du plagiat, n’ont ni le même statut probatoire ni les mêmes enjeux, et l’un des ressorts de la confusion actuelle ainsi que de l’abondance des différentes variantes délirantes du « nationalisme krizokal » tient précisément à leur amalgame.
2. Tours et détours de l’écosystème littéraire : présumée cabale et complot racistes, xénophobie et élitisme des appareils littéraires français ? Ou l’implacable révélation des plagiats dans « L’affaire Thélyson Orélien »
L’argument de la présumée cabale mérite d’être examiné sérieusement et non balayé d’un revers de main car il repose sur un fond de réalité. Le champ littéraire francophone est un espace de pouvoir asymétrique : Paris y concentre les instances de consécration, et les écrivains issus de la Caraïbe ou de l’Afrique y ont longtemps négocié leur reconnaissance à des conditions qu’ils n’avaient pas fixées. L’argument du « deux poids, deux mesures » avancé par une autrice citée par franceinfo –qui compare le sort de Thélyson Orélien à celui de Kamel Daoud, lauréat du Goncourt 2024 malgré les accusations d’une Algérienne affirmant que son histoire personnelle avait nourri le roman sans son consentement–, pourrait contribuer à poser une pertinente question sur l’inégalité de traitement des présumés « accusés » dans le champ littéraire.
Mais ces constats, pris ensemble, ne suffisent pas à fonder la thèse du complot pour une raison logique élémentaire : la validité d’une preuve ne dépend pas des motivations de celui qui la produit. Un texte est ou n’est pas la reprise d’un autre texte ; la concordance entre deux textes se vérifie par la comparaison des énoncés, non par l’enquête sur les intentions de l’accusateur. Or les constats des Décrypteurs et de La Presse sont d’ordre textuel et documentaire. Radio-Canada montre, par exemple, que la moitié des phrases et des paragraphes du récit « Où va le monde », primé par la société d’État en 2012, proviennent du « Matin des magiciens » de Louis Pauwels et Jacques Bergier (1960). Dans l’un des paragraphes reproduits, seuls deux mots de la fin ont été retirés. Devant une telle proximité, l’hypothèse d’une machination xénophobe ne rend compte de rien : elle déplace le débat du terrain des textes vers celui des procès d’intention.
Le raisonnement doit toutefois rester rigoureux dans les deux sens. Les allégations d’usage de l’IA, elles, ne sont pas indiscutablement établies selon certaines sources : les détecteurs de textes générés par IA seraient d’une fiabilité discutable comme le soulignent plusieurs médias tandis que l’auteur et l’éditeur les contestent. Traiter comme « avéré » ce qui relève de l’hypothèse serait reproduire, dans le camp des « accusateurs », la faute que l’on reproche aux « défenseurs ». Quant au nombre de textes plagiés, il relève d’un travail de vérification documentaire distinct de la démonstration qui précède : quelle que soit l’issue de ce décompte, les cas déjà documentés par Radio-Canada et La Presse suffisent à interpeller rigoureusement la problématique de l’éthique dans le champ littéraire. C’est cette question, et non la présumée « culpabilité » de l’auteur au sens pénal, qui constitue l’objet de ce texte.
3. Tours et détours de l’écosystème littéraire : typologie des plagiats documentés de « L’affaire Thélyson Orélien »
Une typologie rigoureuse doit se garder de confondre des pratiques dont la gravité et la nature diffèrent. À partir des cas actuellement documentés, le tableau ici consigné exemplifie les plagiats de « L’affaire Thélyson Orélien ».
3.1. « L’affaire Thélyson Orélien » — Tableau typologique des plagiats documentés (2012–2023)
Légende des types de classement : Type A : Copie directe (même langue, aucune modification) ; Type B : Traduction-plagiat (sans attribution) ; Type C : Recyclage interne (texte déjà plagié réutilisé) ; Type D : Fraude à l’authenticité (usage non déclaré de l’IA)
Vérification des sources : La Presse (Blais-Poulin / Bergeron) ; Radio-Canada / Les Décrypteurs (Dupuis / Tan) ; TVA Nouvelles, 23–25 septembre 2026.
| N° | Texte d’Orélien (abrégé) | Support / Année | Source originale (abrégée) | Auteur / Pays source | Type | Proportion copiée | Documenté par |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | « Où va le monde » | Zone d’écriture, Radio-Canada / 2012 | « Le matin des magiciens », préface (Gallimard, 1960) | Pauwels & Bergier — France | A | Quasi-intégrale (4+ passages mot à mot) | La Presse ; Décrypteurs / Radio Canada |
| 2 | « Ne mettons pas nos héros sur un piédestal » | La Presse, courrier des lecteurs / 28 fév. 2013 | « Falling From Pedestals », The Philippine Star | Andy Bautista — Philippines | B (EN→FR) | Quasi-totalité du texte | La Presse ; Décrypteurs / Radio Canada |
| 3 | « Ne mettons pas nos héros sur un piédestal » (même texte) | Mediapart (blogue) / 2013 | « Falling From Pedestals », The Philippine Star | Andy Bautista — Philippines | B (EN→FR) | Quasi-totalité du texte | TVA Nouvelles ; Journal de Québec |
| 4 | « Barack Obama aurait pu être Trayvon Martin… » | Mondoblog / RFI / 2013 | « Matin, Obama », agence Pressenza | Gilberto Rodrigues — Brésil | B (PT→FR) | ≥ 4 paragraphes intégraux | Décrypteurs / Radio-Canada |
| 5 | « Le prochain pape devrait être plus jeune » | Mondoblog / RFI / 2013 | Éditorial anonyme, The Hindu | Équipe éditoriale — Inde | B (EN→FR) | Environ 50 % du texte | Décrypteurs / Radio-Canada |
| 6 | « Sommes-nous aussi libres que nous le pensons ? » | Mondoblog / RFI / mai 2013 | « The Problem of Free Will », blogue Beyond Language (2008) | Pablo Saborío — Danemark | B (EN→FR) | Phrases et §§ multiples | Décrypteurs / RC ; La Presse |
| 7 | Texte d’opinion (titre non précisé dans les sources publiées) | HuffPost Québec / 2014 | Essai, blogue Beyond Language | Pablo Saborío — Danemark | B (EN→FR) | Plusieurs phrases et réflexions | La Presse (enquête) |
| 8 | « La contradiction américaine » | Mediapart (blogue) / 10 nov. 2014 | « El Descontento de la superpotencia », La República (Colombie, 8 oct. 2014) | Rodrigo Botero Montoya — Colombie | B (ES→FR) | Analyse reprise mot pour mot | La Presse ; TVA Nouvelles |
| 9 | « Ne mettons pas nos héros sur un piédestal » (réédition) | Mondoblog / RFI / oct. 2023 | « Falling From Pedestals », The Philippine Star (2013) | Andy Bautista — Philippines | C (recyclage) | Reprend les passages copiés de 2013 | La Presse (enquête) |
3.2. Les récentes révélations du Journal de Québec : Thélyson Orélien a également plagié Jacques Poulin, le romancier iconique du Québec, auteur de « Volkswagen Blues »
Voici le texte intégral de l’article du Journal de Québec.
« Affaire Thélyson Orélien: il a aussi plagié le romancier québécois Jacques Poulin. Des extraits d’une nouvelle publiée en 2012 sont calqués sur le roman « Volkswagen Blues ».
Par Cédric Bélanger
Lundi 28 septembre 2026
Une nouvelle de Thélyson Orélien publiée sur un blogue en 2012 reprend presque intégralement des extraits d’un chapitre de Volkswagen Blues, un classique de la littérature québécoise de l’auteur Jacques Poulin.
Ce nouveau cas de plagiat a été débusqué par un compte X baptisé kroko, qui l’a rendu public dimanche.
Les passages problématiques se retrouvent dans Sur les rives du fleuve Saint-Laurent, une nouvelle d’Orélien datée du 1er novembre 2012 qu’on peut lire sur le site web Parole en archipel.
Même s’il change les noms de lieux, de choses et ajoute des mots, son texte reproduit fidèlement, avec quelques modifications, des extraits du roman de Poulin tirés du chapitre Le vieil homme au bord du Mississippi.
La version plagiée d’Orélien vs le texte original de Jacques Poulin
| VERSION ORELIEN « C’était une odeur humide et accablante, épaisses, presque vaseuse, semblable à celle qui monte d’un sous- bois marécageux, au fond d’une savane abandonnée. Un mélange d’eau, de terre et de plantes décomposées : une senteur de boue, de varech, de mousse vieillie et de végétation noyée. » | VERSION POULIN « C’était une odeur humide et accablante, épaisses et comme un peu vaseuse, semblable à ce que l’on pouvait sentir dans un sous-bois marécageux, un mélange d’eau, de terre et de plantes, une odeur d’eau boueuse et de mousse vieillie. » |
| VERSION ORÉLIEN « Nous comprîmes tous les deux, sans avoir besoin de prononcer un mot, que c’était le Saint-Laurent. La mère des fleuves. » | VERSION POULIN « Ils comprirent tous les deux et sans avoir besoin de se dire un mot que c’était le Mississippi, le Père des Eaux. » |
| VERSION ORÉLIEN « Chaque fois, dis-je enfin. C’est tou- jours la même chose. Chaque fois que je vois un vieil homme assis au bord d’une rivière, de la mer ou d’un fleuve. II faut que j’aille lui parler. C’est plus fort que moi. » | VERSION POULIN « Chaque fois que… c’est toujours la « même chose, disait-il, chaque fois que je vois un vieil homme au bord d’une rivière ou d’un fleuve, il faut que j’aille lui parler – c’est plus fort que moi. » |
Publié en 1984, Volkswagen Blues suit le périple de Jack Waterman, alter ego de l’auteur décédé en 2025, qui traverse l’Amérique de la Gaspésie à la Californie pour retrouver son frère.
« Nous n’étions pas au courant, mais nous tenons à protéger le droit d’auteur des titres publiés chez nous, cela fait partie de notre mandat. Nous allons contacter la revue », a fait savoir par courriel une représentante de Leméac. »
« L’affaire Thélyson Orélien », révélant un plagiat direct de Jacques Poulin, signifie au plan de l’éthique littéraire une rupture grave du pacte de confiance qui fonde la légitimité de la création car en calquant des passages d’une œuvre majeure comme Volkswagen Blues, Thélison Orélien ne se contente pas d’enfreindre une norme déontologique : il porte atteinte à la mémoire d’un patrimoine narratif, fragilise la reconnaissance du travail des écrivains, brouille les critères d’authenticité dans un champ déjà sensible aux enjeux de filiation et d’influence, expose la littérature québécoise à une crise de crédibilité dans l’espace public, met en péril la transmission des valeurs d’intégrité au sein des institutions culturelles, reconfigure les frontières entre création et reproduction illicite et oblige enfin le milieu littéraire à réaffirmer avec force que la responsabilité éthique de l’auteur est indissociable de la possibilité même d’une œuvre.
4. Plagiat et fraude, faux et usage de faux dans la fabrique du « système Thélyson Orélien » (quelques balises théoriques)
Toute analyse sérieuse du plagiat doit d’abord le distinguer de ce qui lui ressemble sans lui appartenir. Depuis Julia Kristeva (Séméiotikè. Recherches pour une sémanalyse Éditions du Seuil, 1969) qui a montré à partir de Bakhtine que tout texte se construit comme mosaïque de citations et comme absorption et transformation d’un autre texte, l’intertextualité est devenue un principe constitutif de la littérature, non une anomalie. Sur ce registre, Gérard Genette en a ordonné les degrés dans Palimpsestes. La littérature au second degré (Seuil, 1982) : la citation, emprunt déclaré et littéral, l’allusion, emprunt implicite, et le plagiat, qu’il définit comme un emprunt non déclaré, mais encore littéral. Antoine Compagnon, dans La Seconde main ou le Travail de la citation (Seuil 1979) a de son côté établi que le travail de la citation est au cœur de l’écriture. Ces auteurs convergent sur un point décisif pour notre propos : ce qui sépare l’hommage, la reprise ou la réécriture du plagiat n’est pas l’existence de l’emprunt, mais sa dissimulation. Le critère est donc moins quantitatif que relationnel : le plagiaire ne prend pas seulement des mots, il prend une place, celle de l’auteur, au détriment de celui qui l’occupait légitimement.
Cette distinction répond d’avance à un argument que l’on entend volontiers dans le camp des « défenseurs » : la littérature vivrait d’emprunts, de reprises et de métissages, et il serait donc anachronique de traquer le plagiat dans un espace, la Caraïbe, dont Édouard Glissant a fait la théorie de la Relation et de la créolisation. Mais la Relation glissantienne pense la rencontre des cultures, non la substitution d’un nom d’auteur à un autre ; elle suppose la reconnaissance de l’altérité, quand le plagiat en organise l’effacement (voir Édouard Glissant, Poétique de la Relation, Éditions Gallimard, 1990 ; du même auteur voir aussi Traité du Tout‑Monde, Éditions Gallimard, 1997). Hélène Maurel-Indart, dans son ouvrage Du plagiat (Presses universitaires de France, 1999) souligne pour sa part que la difficulté du plagiat tient précisément à cette zone grise entre la création légitime et la contrefaçon, et que c’est la mauvaise foi, c’est-à-dire l’intention de s’attribuer ce qui est à autrui, qui fait basculer l’emprunt de l’autre côté. Or lorsque, comme l’a établi Radio-Canada, un paragraphe est repris à quelques mots près, cette zone grise se rétrécit considérablement.
Sur le plan juridique, le plagiat n’est pas, en droit canadien, une infraction nommée : c’est une notion d’usage, que la Loi sur le droit d’auteur (L.R.C. 1985, c. C-42) saisit par deux voies. La première est la violation du droit d’auteur, prévue à l’article 27, qui vise l’accomplissement sans le consentement du titulaire d’un acte que la loi réserve à celui-ci, par exemple la reproduction. La seconde est l’atteinte aux droits moraux de l’auteur, énoncés à l’article 14.1, qui protège notamment le droit de revendiquer la création de l’œuvre. Il convient de noter que cette loi est une loi fédérale canadienne, et que sa citation gagnera à renvoyer au texte officiel du ministère de la Justice du Canada plutôt qu’à un site provincial. Ajoutons que la protection joue selon les œuvres et les dates : un article de presse de 2013 et un ouvrage de 1960 ne se trouvent pas dans la même situation, ce qui rend toute qualification pénale ou civile tributaire d’un examen au cas par cas que la présente analyse n’a pas la prétention de conduire.
La formule « faux et usage de faux » appelle une précaution du même ordre. Dans son sens juridique strict, le faux suppose une altération frauduleuse de la vérité dans un écrit destiné à établir la preuve d’un droit ou d’un fait ayant des conséquences juridiques : c’est la définition de l’article 441-1 du Code pénal français, et le Code criminel canadien réprime pour sa part la fabrication d’un faux document (art. 366) et son emploi (art. 368). Un roman, une chronique ou un poème ne sont pas de tels documents. Ce serait donc une erreur de plaider que l’affaire relève du « faux » au sens pénal sur la seule foi des textes copiés. En revanche, l’expression garde une pertinence éthique et, sous conditions, juridique : si des textes ont été soumis à des concours, des jurys ou des bourses assortis d’une attestation d’originalité, une fausse déclaration à cet égard déplacerait la question du terrain littéraire vers celui de la fraude au sens propre. Nous ne disposons pas, à ce jour, des règlements en cause et nous nous en tenons à cette hypothèse conditionnelle.
Reste la notion de « système ». Nous l’entendons au sens sociologique, non au sens conspirationniste. Pierre Bourdieu, dans « Les Règles de l’art », a décrit le champ littéraire comme un espace de positions et de luttes où circule un capital symbolique dont la valeur repose sur la croyance collective dans la valeur des œuvres et de leurs auteurs. Un « système » de ce type ne suppose ni concertation ni mauvaise foi de tous ses acteurs : il suffit que chacun des maillons, éditeur, critique, jury, média, présume l’originalité du texte que le maillon précédent lui a transmis. La fonction-auteur décrite par Michel Foucault, qui attribue à un nom la responsabilité d’un discours, est alors ce qui permet à la vérification de s’évanouir, puisque l’on juge le nom avant de lire le texte. Le succès amplifie le phénomène : plus le capital symbolique d’un écrivain croît, moins on soupçonne. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que l’on peut parler d’un « système Thélyson Orélien » : non celui d’un individu qui tromperait le monde entier, mais celui d’une chaîne de légitimation où la confiance a tenu lieu de vérification, jusqu’au moment où des journalistes ont eu l’idée de comparer les textes.
5. Plagiat et fraude, faux et usage de faux au regard de l’éthique dans la littérature
5.1 Définition de l’éthique dans la littérature
Le terme éthique est employé dans les débats de ces derniers jours tantôt comme synonyme de morale, tantôt comme simple sentiment de ce qui se fait. Il faut donc le définir. Paul Ricœur, dans « Soi-même comme un autre » (Éditions du Seuil, 1990), propose de nommer éthique la visée de la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes, et de réserver le terme de morale à l’articulation de cette visée dans des normes. Transposée au champ littéraire, cette définition en éclaire les trois composantes : une visée, celle d’une écriture qui tient sa légitimité de ce qu’elle apporte de propre au monde ; un rapport à autrui, qui inclut les auteurs dont on hérite, les éditeurs qui engagent leur crédit et les lecteurs qui font confiance ; et des institutions, maisons d’édition, jurys, médias, dont la justice consiste à rendre à chacun ce qui lui revient.
La critique littéraire a surtout pensé l’éthique du côté du texte et de sa réception. Wayne Booth, dans The Company We Keep : An Ethics of Fiction (University of California Press, 1998) a montré que lire un récit, c’est fréquenter une compagnie dont les valeurs nous façonnent et qu’il est légitime de demander ce que les œuvres font à ceux qui les lisent. Mais l’affaire qui nous occupe déplace le regard vers l’amont, vers ce que l’on peut appeler « l’éthique de la fabrique » : les conditions honnêtes ou non dans lesquelles un texte a été produit et présenté. Elle suppose ce que l’on peut nommer, par analogie avec Le pacte autobiographique de Philippe Lejeune (Éditions du Seuil, 1975), un pacte de lecture implicite, selon lequel le nom qui figure en couverture engage la responsabilité de celui qui le porte : le lecteur présume que l’écrivain est l’auteur de ce qu’il signe, sauf mention contraire. Lejeune l’a théorisé pour l’autobiographie ; nous l’étendons ici à l’ensemble du rapport de confiance entre l’auteur et son public en prenant soin de signaler qu’il s’agit d’une extension et non d’une application littérale.
C’est ce pacte que le plagiat rompt et c’est pourquoi le préjudice qu’il cause excède la seule victime directe. Il atteint l’auteur dépossédé —celui dont l’œuvre a été plagiée–, mais également l’éditeur, dont la marque garantit une forme de contrôle, et le lecteur, qui a investi son temps, sa confiance et parfois son admiration dans une œuvre dont il ignorait les sources. Les trois sphères que le plan de cet article distingue, écrivain et éditeur, écrivain et lecteurs, articulation des trois, seront examinées dans la section suivante à partir de cette définition.
Références
Booth, Wayne C. The Company We Keep : An Ethics of Fiction. Berkeley, University of California Press, 1988.
Bourdieu, Pierre. Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire. Paris, Seuil, 1992.
Code criminel, L.R.C. 1985, c. C-46, art. 366 et 368. Code pénal (France), art. 441-1.
Compagnon, Antoine. La Seconde main ou le travail de la citation. Paris, Seuil, 1979.
Foucault, Michel. Qu’est-ce qu’un auteur ? Bulletin de la Société française de philosophie, 63ème année, no 3, 1969.
Genette, Gérard. Palimpsestes. La littérature au second degré. Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1982.
Glissant, Édouard. Poétique de la Relation. Paris, Gallimard, 1990.
Kristeva, Julia. Σημειωτική. Recherches pour une sémanalyse. Paris, Seuil, 1969 (essai « Le mot, le dialogue et le roman »).
Lejeune, Philippe. Le Pacte autobiographique. Paris, Seuil, 1975.
Loi sur le droit d’auteur, L.R.C. 1985, c. C-42, art. 14.1 et 27.
Maurel-Indart, Hélène. Du plagiat. Paris, PUF, 1999.
Ricœur, Paul. Soi-même comme un autre. Paris, Seuil, 1990.
5.2 L’éthique dans la sphère écrivain/éditeur
La question éthique se pose aussi après coup, lorsque la faute est découverte. Radio-Canada rapporte que La Presse a accolé aux textes concernés une mention indiquant que leur auteur avait depuis commis un plagiat. Ce geste, qui corrige sans effacer, constitue à nos yeux un modèle de bonne pratique : il informe le lecteur, préserve la trace de ce qui a été publié et reconnaît la responsabilité du média qui a diffusé le texte. Il s’oppose à deux réflexes symétriques, la suppression silencieuse qui fait disparaître la preuve et le déni qui fait comme si de rien n’était. L’éditeur qui a accompagné un auteur au faîte de sa réussite se trouve, de la même manière, devant une obligation de clarté envers ses lecteurs, dont le silence prolongé ou les formules générales ne sauraient tenir lieu.
La relation entre l’écrivain et son éditeur est d’abord contractuelle, mais elle repose sur une confiance que le contrat ne suffit pas à épuiser. Les contrats d’édition comportent habituellement une clause par laquelle l’auteur garantit l’originalité de l’œuvre et la jouissance paisible des droits cédés ; en retour, l’éditeur engage son crédit, sa marque et ses moyens de promotion. L’éthique de cette sphère consiste en un double devoir de loyauté : l’auteur doit à l’éditeur la vérité sur l’origine de son texte, et l’éditeur doit à l’auteur comme au public une diligence proportionnée à l’enjeu. Le communiqué des Éditions du Boréal (24 septembre 2026) qui affirme prendre les allégations de plagiat et d’utilisation exclusive de l’IA « très au sérieux » et avoir appliqué un « processus éditorial exigeant et rigoureux » pour le roman de Thélyson Orélien, illustre une limite structurelle : le travail éditorial porte sur le manuscrit soumis, non sur le passé de l’auteur et une relecture, aussi attentive soit-elle, n’est pas une recherche d’antériorités. L’on observe toutefois que ce constat n’exonère personne. Il montre que la vérification doit être pensée comme un dispositif à part entière et que la confiance ne peut plus tenir lieu de mécanisme de contrôle parce que l’auteur bénéficie d’un fort capital de sympathie.
5.3 L’éthique dans la sphère écrivain/lecteurs
Ce pacte a une conséquence sur la manière de recevoir les révélations. Le lecteur n’est pas tenu de choisir entre l’admiration et la condamnation : il peut, et c’est la posture la plus exigeante, distinguer l’œuvre récente, dont l’examen est en cours, des textes antérieurs, sur lesquels les comparaisons sont déjà consultables, et refuser de laisser l’une absoudre les autres. La distinction entre la valeur d’un texte et la probité de son auteur est ancienne en histoire littéraire ; elle ne signifie pas qu’il faille tenir la probité pour secondaire, puisque c’est elle qui donne leur sens aux critères de l’originalité et du mérite sur lesquels reposent les prix, les bourses et les carrières. Un système de reconnaissance qui récompenserait indifféremment l’écrit original et l’écrit copié/plagié se priverait de toute capacité de distinction, et donc de toute justice à l’égard de ceux qui écrivent sans emprunter/plagier.
Avec le lecteur, l’écrivain n’a pas de contrat écrit, mais un pacte tacite, au sens où nous l’avons défini plus haut. Umberto Eco, dans Lector in fabula (Éditions Grasset, 1985), a montré que le texte postule un lecteur coopératif qui actualise le sens à partir de ce que l’auteur lui donne : cette coopération n’est possible que si le lecteur peut tenir pour acquis que l’auteur ne le trompe pas sur la nature de ce qu’il offre. Le préjudice éthique du plagiat, à cet égard, est un préjudice de tromperie : le lecteur admire une phrase qu’il croit née de l’écrivain et dont l’origine lui est cachée. Il y a plus. Les lecteurs haïtiens et de la diaspora, qui ont accueilli l’auteur de « C’était ça ou mourir » comme le porteur d’une histoire collective, sont doublement concernés, parce que l’authenticité de la parole y est investie d’une charge de représentation. Dans cette perspective, l’appel à « défendre » Thélyson Orélien par une profuse solidarité identitaire ou par cohésion endogroupale –au creux du « nationalisme krizokal »–, tel qu’il s’est bavardeusement et erratiquement exprimé sur les réseaux de la parole éphémère, retourne la logique du pacte : il demande au lecteur de renoncer à vérifier au nom de l’appartenance, de la solidarité identitaire, alors que la solidarité véritable exigerait le contraire puisque c’est la crédibilité de toute une parole qui est en jeu. NOTE – La cohésion endogroupale désigne, en analyse sociologique, le degré d’unité, de solidarité et de loyauté qui lie les membres d’un même groupe fermé, fondé sur la reconnaissance d’une identité commune, la valorisation des appartenances internes et la priorité accordée à la protection des intérêts du cercle, ce qui produit un mécanisme de renforcement mutuel, de défense collective et parfois de fermeture vis‑à‑vis des normes externes, des principes d’équité ou des exigences de transparence. L’on observe toutefois que la cohésion endogroupale, dans les champs culturel et littéraire, est constamment soumise aux aléas de l’idéologie parce que les groupes d’acteurs –écrivains, critiques, institutions, réseaux éditoriaux–, construisent leur solidarité interne en fonction de récits de légitimation qui évoluent selon les conjonctures symboliques, Elle dépend également des rapports de force qui structurent la distribution du capital culturel puisque les alliances, les fidélités et les exclusions se reconfigurent au gré des luttes pour la visibilité, l’autorité interprétative et la définition des normes esthétiques. La cohésion endogroupale, ainsi située, n’est jamais une donnée stable : elle prend plutôt la configuration d’un mécanisme dynamique où les appartenances se redéfinissent selon les stratégies de positionnement, les rivalités de prestige et les tensions idéologiques qui traversent le champ littéraire. La cohésion endogroupale, qui n’est jamais une donnée stable s’arrime –dans l’imaginaire des citoyens provenant d’un même pays–, à l’« instance idéologique », à la production de l’idéologie telles que définies par Pierre Bourdieu (voir plus haut).
5.4 L’éthique dans l’articulation écrivain/éditeur/lecteurs
Aucune de ces relations ne fonctionne isolément : le triangle écrivain, éditeur, lecteurs forme un circuit de confiance dans lequel chaque sommet garantit les deux autres. L’auteur garantit l’origine, l’éditeur la qualité et la légitimité de la publication, le lecteur la valeur symbolique qui fait vivre l’ensemble. Lorsque l’un de ces engagements est rompu, la défaillance se répercute sur le tout, ce qui explique l’ampleur de la crise actuelle. Il importe pourtant de ne pas répartir les responsabilités de façon égale : l’auteur porte la responsabilité première de l’origine de ses textes, l’éditeur une responsabilité de diligence, les instances de consécration, jurys et critiques, une responsabilité d’examen, et les lecteurs, une responsabilité de discernement collectif, en particulier lorsqu’ils se font, sur les réseaux, juges et défenseurs. C’est à cette gradation des responsabilités que la section 8 du présent article proposera de donner une traduction institutionnelle.
5.5 Plagiat, contrefaçon et violation du droit d’auteur
Un dernier point mérite d’être souligné : la démarche de Droit et la démarche éthique n’ont ni le même rythme ni les mêmes finalités. Le Droit répare un préjudice subi par un titulaire de droits, et il le fait tard, au terme d’une procédure ; l’éthique évalue la conduite, et elle le fait à l’échelle de la communauté qui en est le témoin. On peut donc conclure à un manquement éthique sans qu’un tribunal ait été saisi, à condition de s’en tenir aux faits établis et de ne pas prononcer de verdict que seule une juridiction pourrait rendre.
Le Droit ne recoupe pas exactement l’éthique mais il en fournit un miroir utile. La Loi sur le droit d’auteur parle de violation du droit d’auteur et non de contrefaçon, ce dernier terme relevant de la tradition française ; le plagiat, on l’a vu, n’y est pas défini. Trois éléments méritent l’attention. Le droit exclusif de reproduire l’œuvre, énoncé à l’article 3, comprend expressément le droit de la traduire : la reprise, en français, d’une analyse publiée dans une autre langue, comme celle du texte de Rodrigo Botero Montoya que La Presse rapporte, n’échappe donc pas à la protection du seul fait de la traduction. Ensuite, les exceptions, dites utilisations équitables, existent, notamment pour la critique et le compte rendu, mais elles supposent l’indication de la source et de l’auteur (art. 29.1) : c’est précisément ce que le plagiat exclut. Enfin, la Convention de Berne, à laquelle le Canada adhère, garantit aux auteurs le droit de revendiquer la paternité de l’œuvre (art. 6 bis) et n’admet les citations que si elles sont conformes aux bons usages et dans la mesure justifiée par le but à atteindre (art. 10). Que l’on parle de violation au sens de l’article 27 ou d’atteinte au droit moral de l’article 14.1, le recours suppose des titulaires identifiés, des délais de prescription et une preuve : autant de points que seul un juge peut trancher et sur lesquels la présente analyse, qui n’est pas une analyse juridique, ne saurait se prononcer.
5.6 Intelligence artificielle, plagiat et fraude, faux et usage de faux : la guillotine numérique et le tribunal médiatique
L’intelligence artificielle introduit dans « L’affaire Thélyson Orélien » un autre registre dont l’éthique diffère du plagiat classique. Le premier problème est celui de l’auteur : le droit d’auteur suppose une création humaine, principe que le Copyright Office américain a réaffirmé dans son rapport de janvier 2025 sur la protection des œuvres produites avec l’IA. Le second est celui de la transparence : le règlement européen sur l’intelligence artificielle (règlement (UE) 2024/1689) impose, dans son article 50, des obligations d’information, mais aucune règle contraignante ne traite spécifiquement de la déclaration du recours à l’IA dans la création romanesque. C’est ce vide normatif, que l’espace francophone n’a pas comblé par une jurisprudence, qui explique que l’affaire soit jugée sur la scène médiatique plutôt que dans un prétoire.
Or le « tribunal médiatique » –vindicatif, verbomoteur et babillard–, se caractérise par l’absence des garanties de la procédure : l’accusation est anonyme, la preuve est probabiliste tandis que la sanction est immédiate. Les détecteurs de textes générés par l’IA, sur lesquels reposent les premiers soupçons, sont d’une fiabilité discutée, comme le rappellent La Libre Belgique et franceinfo ; et une étude publiée dans la revue Patterns en 2023 a montré que ces outils classaient à tort comme générés par une machine une part importante de textes rédigés par des locuteurs non natifs de l’anglais. Nous n’affirmons pas que cette limite s’applique telle quelle au cas présent, mais elle suffit à interdire de tenir un score de détection pour une preuve. La distinction s’impose : le plagiat documenté par comparaison textuelle relève de la vérification, le soupçon d’IA relève de l’inférence statistique. Les mélanger, c’est offrir aux « défenseurs » un argument facile : l’invalidité d’une preuve fragile finit par jeter le doute sur des preuves solides.
Il y a lieu de rappeler que Thélyson Orélien, affublé par certains de l’infâmante couronne d’« accusé », a laborieusement construit de 2012 à 2023 un écosystème de plagiaire multirécidiviste. Malgré cela, il jouit de droits : la Charte des droits et libertés de la personne du Québec (art. 4) et le Code civil du Québec (art. 35) protègent l’honneur et la réputation, ce qui n’interdit pas de rendre compte de faits établis, mais interdit de les excéder. La guillotine numérique, expression que nous employons à dessein, n’est pas l’invention des seuls « accusateurs » : elle est aussi l’outil de ceux qui, en face, répondent à la dénonciation par l’injure et à l’enquête par le procès d’intention. Elle a un autre effet, que la section suivante examinera : en saturant l’espace médiatique de vociférations hallucinogènes, elle prive l’auteur de sa propre voix désormais emmurée sous la pierre tombale de l’oubli qu’enfante l’infâmie du plagiat…
Références
Charte des droits et libertés de la personne. RLRQ, c. C-12, art. 4. Code civil du Québec, art. 35.
Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques (Acte de Paris, 1971), art. 6 bis et 10.
Eco, Umberto. Lector in fabula. Paris, Grasset, 1985.
Liang, Weixin et al. GPT detectors are biased against non-native English writers ». Patterns, vol. 4, no 7, 2023.
Loi sur le droit d’auteur. L.R.C. 1985, c. C-42, art. 3, 14.1, 27 et 29.1.
Règlement (UE) 2024/1689 du 13 juin 2024 établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle, art. 50.
United States Copyright Office, Copyright and Artificial Intelligence, Part 2: Copyrightability, janvier 2025.
Presse : La Presse (23 sept. 2026), La Libre Belgique (24 sept. 2026), franceinfo.fr (sept. 2026).
6. Le « nationalisme krizokal » haïtien au service du plagiat, de la fraude, du faux et de l’usage du faux dans « L’affaire Thélyson Orélien »
6.1 Caractéristiques historiques, sociologiques, anthropologiques, idéologiques et politiques du « nationalisme krizokal » haïtien
Nous appelons « nationalisme krizokal » un corps d’idées fonctionnant sur le mode d’un dispositif énonciatif idéel : une « instance idéologique » au sens où l’entend Pierre Bourdieu.
Pierre Bourdieu et Luc Boltanski. La production de l’idéologie dominante. Paris, Raisons d’agir et Demopolis, 2008.
Pierre Bourdieu. Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire. Point Essais, 2014.
Pierre Bourdieu. Langage et pouvoir symbolique. Point Essais, 2015.
Gérard Mauger. Bourdieu, l’idéologie et la violence symbolique. Cahiers philosophiques, 2025/3 n° 182.
Dans les écrits de Pierre Bourdieu, l’« instance idéologique » (ou plus globalement la production de l’idéologie) n’est pas conçue comme un simple reflet mécanique de l’économie, mais comme un système de symboles et de discours qui légitime les rapports de domination et de pouvoir en les faisant passer pour naturels.
Bourdieu redéfinit l’idéologie à travers les concepts clés de champ, de capital symbolique et de violence symbolique.
Caractéristiques principales de l’idéologie chez Bourdieu
- La violence symbolique — L’idéologie fonctionne par la violence symbolique, c’est-à-dire la capacité à imposer des significations et à les faire reconnaître comme légitimes en cachant l’arbitraire de leur fondement social. [1]
- La naturalisation — Elle transforme un intérêt particulier (celui de la classe dominante) en un intérêt universel. Elle fait passer pour « allant de soi » ou « naturel » ce qui est le produit d’une construction historique et sociale. [1]
- Le caractère performatif — Le discours dominant n’est pas seulement « vrai ou faux » ; il est performatif. Il a la puissance de faire advenir l’ordre social qu’il énonce en modélisant la vision du monde des agents. [1, 2]
- L’inscription dans les champs — La production idéologique est prise en charge par des instances spécialisées (l’École, l’Église, le champ politique ou intellectuel) qui formalisent et diffusent cette idéologie dominante.
La vision de Pierre Bourdieu se distingue des théories marxistes traditionnelles (notamment le marxisme orthodoxe ou mécaniste) sur quatre points fondamentaux, qui touchent à l’autonomie de la culture, au rôle de la langue et à la nature même du pouvoir.
- Du « reflet » économique à l’autonomie relative (les « champs »)
- Marxisme traditionnel — L’idéologie appartient à la superstructure. Elle n’est qu’un simple reflet mécanique ou une illusion mystificatrice produite par l’infrastructure (la base économique et les rapports de production).
- Bourdieu — L’idéologie se produit au sein de champs autonomes (intellectuel, artistique, politique, religieux) qui possèdent leurs propres lois, leurs propres luttes et leur propre logique. Le pouvoir symbolique n’est pas un simple décalque de la puissance financière.
- De la « fausse conscience » à la complicité inconsciente (L’Habitus)
- Marxisme traditionnel — Les dominés subissent une fausse conscience ou une aliénation. Il suffirait théoriquement d’une « prise de conscience » politique (l’apport de la théorie) pour dissiper l’illusion idéologique.
- Bourdieu — La domination ne repose pas sur une simple tromperie de l’esprit, mais sur l’habitus. Les structures de domination sont incorporées physiquement et mentalement dès l’enfance sous forme de schèmes de perception et de classement. Les dominés appliquent au monde social les catégories mêmes créées par les dominants, rendant la domination « naturelle » et inconsciente.
3. Du capital unique (économique) à la pluralité des capitaux
- Marxisme traditionnel — La classe sociale se définit presque exclusivement par la place occupée dans les rapports de production (propriétaire ou non des moyens de production).
- Bourdieu — La domination s’exerce par l’articulation de plusieurs formes de pouvoir. Le capital culturel et le capital symbolique (le prestige, la reconnaissance) sont tout aussi réels et opérants que le capital économique pour reproduire les inégalités de classe.
4. Le rôle de l’État : de l’instrument de force au monopole du pouvoir symbolique
- Marxisme traditionnel — L’État est avant tout un appareil de coercition, un outil de force brute au service de la bourgeoisie pour maintenir l’ordre économique.
- Bourdieu — L’État est l’instance suprême de la production idéologique. Il détient le monopole de la violence symbolique légitime. C’est lui qui, à travers l’École par exemple, valide les titres, décerne les diplômes, classe les individus et universalise les catégories de pensée de la classe dominante.
Pour résumer
| Dimension | Marxisme traditionnel | Pierre Bourdieu |
| Statut de l’idéologie | Superstructure dépendante de l’économie. | Champ autonome avec ses propres règles. |
| Mécanisme | Aliénation / Illusion intellectuelle. | Habitus / Incorporation corporelle et mentale. |
| Ressource clé | Capital économique (moyens de production). | Capital symbolique et culturel articulés à l’économie. |
| Sortie de la domination | Prise de conscience et révolution politique. | Socio-analyse (comprendre scientifiquement les déterminismes). |
Le concept clé bourdieusien de capital symbolique est particulièrement éclairant dans l’intellection du « système Thélyson Orélien » : celui-ci a élaboré au fil des ans un système, un véritable dispositif de captation du capital symbolique sur le mode d’une chaîne performative, d’un ouvrage à l’autre. Ce dispositif de captation du capital symbolique est basé sur la modélisation systémique du plagiat, la dissimulation des textes-sources d’origine, l’acte plaigiaire répétitif et compulsif, la ritualisation/assomption de l’acte plaigiaire répétitif et compulsif et la « gratification » engendrée par le plagiat (cf. le « principe de plaisir » et la « satisfaction narcissique » chez Freud). Toute l’œuvre littéraire de Thélyson Orélien s’articule à l’impératif de la captation du capital symbolique : le sujet écrivant advient socialement et parvient au stade suprême de la conquête symbolique et de la reconnaissance sociale au moyen d’un système performatif essentiellement basé sur le plagiat.
Par ailleurs il faut écarter un éventuel malentendu : notre critique ouverte du « nationalisme krizokal » ne cible pas ce que plusieurs historiens désignent sous le vocable de nationalisme/patriotisme haïtien. Celui-ci s’enracine dans l’histoire même d’Haïti depuis 1804, il a entre autres servi de fer de lance à Jacques Roumain pour combattre l’obscurantisme du clergé catholique français engagé, au début des années 1940, dans une virulente « campagne anti-superstition » ayant fallacieusement diabolisé le vodou. Le Roumain pamphlétaire étant moins connu que le romancier, voici, très brièvement quelques caractéristiques de ce singulier combat. L’article fondateur a pour titre « À propos de la campagne anti-superstitieuse » (1942). Publié initialement sous forme d’article en mars 1942 dans Le Nouvelliste et intitulé « Sur les superstitions », ce texte est rapidement édité en brochure et il alimente la bataille des idées contre le clergé catholique français alors dominant en Haïti. Roumain manie la plume telle une épée de justice et ses « Répliques au Père Foisset » (1942) ont marqué les esprits et sont demeurées célèbres (voir les Œuvres complètes de Jacques Roumain (édition critique sous la direction de Léon-François Hoffmann, Éditions du CNRS, collection Planète libre, 2018).
Sur le plan historique, la bascule est connue. Dans les années 1930, le groupe des Griots, autour de Lorimer Denis et de François Duvalier, infléchit l’indigénisme vers un discours racial : l’histoire d’Haïti y est lue comme un conflit entre une majorité noire authentique et une élite mulâtre présentée comme aliénée. David Nicholls (« From Dessalines to Duvalier : Race, Colour and National Independence in Haiti », Cambridge University Press, 1979), a montré que ce glissement a transformé les conflits sociaux en une essence raciale. L’ouvrage « Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti » (Port-au-Prince, Collection Les Griots, 1948) de François Duvalier et Lorimer Denis offre une formulation programmatique de l’essentialisme racial et –dans un pays qui n’a toujours pas effectuée sa dé-duvaliérisation post-fasciste–, l’essentialisme racial alimente le « nationalisme krizokal » et il infeste encore de nos jours l’imaginaire collectif haïtien, y compris dans le champ littéraire…
Michel-Rolph Trouillot, dans « Haiti : State Against Nation. The Origins and Legacy of Duvalierism » (Monthly Review Press, 1990) a de son côté établi que le duvaliérisme, au pouvoir de 1957 à 1986 avec François puis Jean-Claude Duvalier, a mobilisé le noirisme comme habillage idéologique d’un État devenu prédateur, retourné contre la nation dont il prétendait exprimer l’authenticité. Alex Dupuy (« Haiti in the World Economy : Class, Race, and Underdevelopment Since 1700 », Westview Press,1989) a précisé que la rhétorique de « l’authenticité noire » a servi de légitimation à des rapports de pouvoir et d’exploitation inchangés. Ce qui nous intéresse ici est la perduration et la reproduction du « nationalisme krizokal » : l’idée que la couleur de la peau, l’essentialisme racial, se présente comme un dispositif analytique.
Anthropologiquement, l’enfermement identitaire constitutif du « nationalisme krizokal » se nourrit de ce que Eric Hobsbawm et Terence Ranger ont appelé « la fabrication de continuités » dans leur ouvrage de référence « L’invention de la tradition » (Cambridge University Press, 1983). Les « continuités » sont présentées comme immémoriales pour asseoir la légitimité du révisionnisme historique. Frantz Fanon (« Les damnés de la terre » (Éditions François Maspéro, 1961) avait averti, dans le chapitre intitulé « Sur la culture nationale », que la glorification du passé et de l’exotisme risquait de figer la culture nationale en un totem folklorique au moment même où les peuples avaient à inventer leur avenir. Le culte des archaïsmes pavloviens que nous relevons est de cet ordre : un répertoire de formules, d’images et de réflexes qui se répètent parce qu’ils rassurent, non parce qu’ils expliquent.
Idéologiquement et politiquement, le « nationalisme krizokal » remplit alors une fonction précise : il déplace le critère du jugement. Devant une accusation, la question n’est plus de savoir si elle est fondée, mais de savoir qui l’émet, dans quel but et au profit de qui. Cette substitution n’est pas propre à Haïti, mais elle y trouve un terrain historique favorable du fait de l’expérience réelle du mépris racial hérité de la colonisation française et des ingérences étrangères. Elle a pour effet de rendre inopérante toute norme commune, y compris l’originalité des textes, puisque l’appartenance suspend l’exigence de preuve. C’est en ce sens qu’il peut être dit « au service » du plagiat et de la fraude, non pas parce qu’il les commande, mais parce qu’il neutralise les mécanismes de contrôle et de sanction qui leur feraient obstacle.
6.2 Exemplification et manifestations du « nationalisme krizokal » dans « L’affaire Thélyson Orélien »
Dans cette section de l’article, nous nous appuyons sur les documents publiés par les médias : selon franceinfo, de nombreux écrivains à succès ont pris la défense de l’auteur dès les premiers jours, certains parlant de « chasse à l’homme » et d’un traitement inégal comparable à celui d’autres écrivains ; selon Sud Radio, des attaques racistes ont visé l’écrivain ; selon l’auteur lui-même, cité par l’AFP, une « volonté » de le « faire taire » est à l’œuvre. Ces éléments d’information, qui nous semblent suffisants pour identifier des mécanismes sinon pour établir l’étendue du phénomène, ne doivent cependant pas être isolés d’autres sources documentaires complémentaires.
Le premier mécanisme est le déni de réalité par amalgame. Trois propositions distinctes ont été amalgamées : des attaques racistes ont visé l’écrivain, le soupçon d’IA repose sur des outils discutés, des textes ont été plagiés. Les deux premières sont, dans une certaine mesure, attestées ; la troisième est appuyée par des comparaisons textuelles crédibles que Radio-Canada et La Presse ont rendues publiques. En prêtant à la troisième la relative légitimité des deux premières, l’argumentation défensive obtient un effet de contamination que Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca (« Traité de l’argumentation. La nouvelle rhétorique », Éditions de l’Institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles) rangent parmi les procédés qui, à l’inverse de la dissociation des notions, confondent ce qui devrait être distingué. La rigueur consisterait à dissocier : condamner le racisme, examiner la fiabilité des détecteurs, et répondre sur le fond des textes.
Le second mécanisme relève du nanisme et de l’indigence de la pensée pré-analytique. Pareille indigence se reconnaît à quelques formes argumentatives bien connues des théories de l’argumentation et, avant elles, de « L’Art d’avoir toujours raison » de Schopenhauer : l’attaque contre la personne plutôt que contre l’argument, qui invalide une enquête au motif de l’origine supposée de ses auteurs ; le procès d’intention, qui impute aux journalistes un mobile sans en produire la preuve ; le déplacement de la question, qui répond à une accusation de plagiat par une comparaison avec d’autres affaires. Cette dernière figure n’est pas dénuée de valeur lorsqu’elle interroge l’égalité de traitement, comme le fait l’autrice citée par franceinfo à propos de Kamel Daoud ; elle devient sophistique lorsqu’elle prétend tenir lieu de réfutation. Une inégalité de traitement, à la supposer avérée, plaide pour que l’on sanctionne mieux les autres cas, non pour que l’on cesse d’examiner celui-ci. NOTE – L’essai « L’Art d’avoir toujours raison » (« Die Kunst, Recht zu behalten ») est une œuvre du philosophe allemand Arthur Schopenhauer rédigée vers 1830-1831 qui traite de l’art de la controverse ou « dialectique éristique ». Cet essai a été publié à titre posthume en 1864 chez l’éditeur F.A. Brockhaus.
Le troisième mécanisme tient au support même sur lequel l’affaire s’est jouée. Les réseaux sociaux de la parole éphémère ne sont pas des espaces neutres : Dominique Cardon a montré, dans À quoi rêvent les algorithmes : nos vies à l’heure des big data (Éditions du Seuil, 2015) que la visibilité y est distribuée selon des calculs qui favorisent ce qui suscite la réaction rapide. Et Cass Sunstein, dans Republic : Divided Democracy in the Age of Social Media (Princeton University Press, 2017) a décrit la manière dont les plateformes enferment les usagers dans des cercles où ils ne rencontrent que ce qui confirme leurs convictions. Dans un tel environnement, l’affirmation péremptoire circule mieux que la démonstration, l’indignation mieux que la nuance, et la vocifération, qui est une parole sans destinataire véritable, mieux que le dialogue. Ce n’est pas l’inanité des propos erratiques et « fanatiques » assumés par certaines personnes qui en est la cause primordiale mais plutôt l’architecture d’un espace où la parole ne se prolonge pas en argument. Le « nationalisme krizokal » y trouve un terrain privilégié parce que ses formules, brèves, identitaristes et faciles à reprendre, sont exactement celles que cette architecture récompense.
L’argumentaire analytique serait lacunaire si l’on ne s’arrêtait qu’à ce tableau. Des voix haïtiennes « dissidentes » ont pris le contre-pied d’une mise en scène rhétorique adossée au « nationalisme krizokal ». Ces voix ont soutenu que les enquêtes conduites à Montréal par les journalistes investigateurs de Radio Canada et La Presse n’ont rien à voir avec les allégations d’un complot de la presse française contre les Noirs et les Haïtiens ; ces enquêtes attestent de manière crédible que Thélyson Orélien est l’ordonnateur d’un long passé de plagiaire compulsif –voir les articles « L’affaire » Thélyson Orélien à l’épreuve de la guillotine numérique » (par Robert Berrouët‑Oriol. Rezonòdwès, 25 septembre 2026) ; « Le romancier Thélyson Orélien est-il un faussaire, un expert en plagiat, la victime d’un odieux « complot » médiatique contre les Noirs et les Haïtiens ? » (par Robert Berrouët‑Oriol. Rezonòdwès et Madinin’art, 26 et 27 septembre 2026).
L’argumentaire exposé dans ces articles montre que la ligne de partage ne passe pas entre Haïtiens et non-Haïtiens, ni entre Noirs et non-Noirs, mais entre deux façons de traiter la mise en scène rhétorique adossée aux icônes identitaristes : comme un lieu de responsabilité ou comme un bouclier autorisant le déni du plagiat. C’est cette seconde façon que nous appelons krizokal ; la section suivante cherchera à en éclairer les plus profondes racines.
Sous la défroque élimée du « nationalisme krizokal », l’on observe depuis plus d’une semaine –sur les réseaux sociaux de la parole éphémère–, que s’étale une abondante et verbeuse et tapageuse symphonie inachevée dont le mantra se résume à « Vive le plagiat », « Vive l’impunité »… L’on observe que les actes documentés de plagiat dans « L’affaire Thélyson Orélien » sont délictueusement passés sous silence, ils sont néantisés, niés, déniés. Ils sont mis hors circuit de la réflexion analytique et critique au creux d’une erratique mise en scène rhétorique adossée aux icônes identitaristes. Cette douteuse mise en scène rhétorique a eu des émules et trompettistes en Absurdie et jusque dans les ricaneuses venelles des Antilles. Cela nous a valu de mettre en circulation, sur les réseaux sociaux de la parole éphémère, la mise en garde suivante :
Commentaire du linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol à propos de « L’opération TEXTE EN ACTION » de Jean Durosier-Desrivières (Montréal, le 27 septembre 2026).
Avec « L’opération TEXTE EN ACTION » lancée depuis la Martinique et datée du 26 septembre 2026, mon ami Jean Durosier‑Desrivières, poète de talent, convie ses hypothétiques lecteurs à emprunter —de manière erratique–, le chemin d’une conception borgne et rachitique de la littérature. Cette conception s’écarte radicalement de ce que Barthes, Genette ou Todorov ont établi : une théorie du texte indissociable de ses conditions de production. L’usage qu’il fait de la métaphore barthésienne de la « mort de l’auteur » apparaît tout aussi erratique puisqu’il réduit le geste théorique de « S/Z » ou du « Plaisir du texte » à un slogan évacuant la complexité du déplacement sémiotique proposé par Barthes. Celui‑ci n’a jamais prétendu abolir l’histoire, l’idéologie ou l’anthropologie du texte : il a déplacé le lieu de la signification, non supprimé l’auteur comme instance sociale.
En privilégiant exclusivement le TEXTE EN ACTION, Jean Durosier‑Desrivières veut faire croire —de manière chimérique–, qu’il serait possible de séparer l’œuvre littéraire des conditions matérielles, historiques, anthropologiques et idéologiques de son élaboration, comme si la littérature constituait un « en‑soi » aseptisé, un OVNI dé‑historicisé. Or Genette, dans « Palimpsestes », démontre que toute œuvre est prise dans un réseau de déterminations transtextuelles ; Todorov et Barthes rappellent que la littérature est un fait anthropologique avant d’être un pur objet sémiotique.
Dans le cul‑de‑sac borgne auquel nous convie « l’opération TEXTE EN ACTION », l’esprit critique/analytique se trouve banni : on pourrait lire Céline en faisant abstraction de son antisémitisme halluciné –voir « Bagatelles pour un massacre » (1937), « L’École des cadavres » (1938) et « Les Beaux draps » (1941). On pourrait lire Martin Heidegger en niant son engagement nazi et son influence sur la philosophie allemande –voir « Sein und Zeit » [« Être et temps »] (1927), « Einführung in die Metaphysik » [« Introduction à la métaphysique] (1935). On pourrait même lire les « Œuvres essentielles » de François Duvalier (Presses nationales d’Haïti, 1968) en occultant le contexte de son élaboration, le système répressif fasciste qu’il met en place au début des années 1960 ainsi que les ravages de l’idéologie racialiste-noiriste ayant servi à légitimer le « nazisme tropical » duvaliérien (l’expression est de René Depestre)…
« L’opération TEXTE EN ACTION » constitue certes un canular, une manière a‑historique, illusoire et faussement aseptisée de promouvoir abusivement le roman de Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir ». Mais c’est un canular qu’il faut prendre au sérieux précisément parce que Jean Durosier‑Desrivières est un universitaire compétent, à l’érudition reconnue, il est LE spécialiste mondial de l’œuvre poétique de Georges Castera et du poète martiniquais Monchoachi. D’où la nécessité de rappeler que la littérature n’est jamais un pur, chimérique et illusoire « TEXTE EN ACTION » : elle est un fait historique, idéologique, anthropologique – elle est un fait humain. »
RAPPEL – Texte publié sur le profil Facebook de Jean Durosier‑Desrivières le 27 septembre 2026 :
« Bonsoir tout le monde !
Je viens de lancer l’opération TEXTE EN ACTION — C’était ça ou mourir » ! Et je demande à toutes et à tous mes compatriotes et amis/amies proches de nous d’observer un GRAND SILENCE face à la polémique… de LIRE LE LIVRE : c’est la meilleure revanche…
Qu’on aime on non Thélyson Orélien, proclamons avec Barthes la mort symbolique de l’auteur. Et que vive le texte !
Le texte ? Ce roman que j’ai lu d’un trait à Paris dans la nuit du 2 au 3 septembre et que je recommence à lire de façon séquentielle en Martinique depuis le 15 septembre. Ce roman qui ne laisse pas son lecteur indifférent, peu importe son style.
Je me prononcerai tant sur le fond que sur la forme du texte et rien que le texte au moment le plus opportun… après la tempête…
Pour le moment, je crois qu’il est nécessaire de mener en Haïti cette opération nécessaire : faire lire le livre par le maximum d’écoliers et écolières, d’étudiants et étudiantes, en leur offrant l’ouvrage…
Nous qui sommes ailleurs, nous pouvons le faire avec notre pouvoir d’achat (en fonction de la situation de chacun). Mettons le livre entre leurs mains gratuitement, pour qu’ils puissent comprendre par eux-mêmes: C’était la polémique ou lire !
J’attends vos réactions pour savoir comment faire, sachant que je ne veux gérer l’argent de personne.
Ma première idée étant d’acheter plusieurs stocks d’exemplaires à C3 éditions et de confier la distribution stratégique selon certaines modalités à définir ensemble…
A vos idées! Rejoignons-nous…
PS. Le livre coûte 2 000 Gourdes chez C3 éditions, soit plus de 15 dollars US. Si nous achetons des stocks, cela doit nous revenir moins cher. Comme initiateur de l’opération, je tiens à disposer d’une somme pour une vingtaine d’exemplaires (20 ouvrages). » [Le souligné en gras est de RBO]
Conçu sur un coup de tête racoleur, chimérique et intempestif, le canular de mon ami Jean Durosier‑Desrivières baptisé « L’opération TEXTE EN ACTION » invitait ses lecteurs imaginaires à faire vœu de silence car « c’est la meilleure revanche »… Un silence monacal à propos de l’œuvre de l’improbable nouveau Proust des Tropiques… Les lecteurs imaginaires de Jean Durosier‑Desrivières, tels des réfugiés agglutinés dans la salle capitulaire du « Monastère de la lecture borgne », n’ont pas répondu à l’appel : « L’opération TEXTE EN ACTION » s’est éteinte avant même d’avoir débuté sur l’étal déjà fort encombré des Éditions C3… Les lecteurs imaginaires de « L’opération TEXTE EN ACTION » ainsi que les Éditions C3 n’ont certainement pas voulu embarquer sur le rafiot de la… « meilleure revanche » contre « le système Orélien » caractérisé par le plagiat et le déni de plagiat auquel Jean Durosier‑Desrivières croyait pouvoir impunément les convier…
Références
Anderson, Benedict. Imagined Communities. Londres, Verso, 1983 (rééd., révisée 1991).
Desrivières, Jean-Durosier. L’opération TEXTE EN ACTION. Facebook, 25 septembre 2026.
Duvalier, François et Denis, Lorimer. Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti. Port-au-Prince, Collection Les Griots, 1948.
Dupuy, Alex. Haiti : From Revolutionary Slaves to Powerless Citizens. New York, Routledge, 2014.
Fanon, Frantz. Les damnés de la terre. Paris, Maspero, 1961 (chap. « Sur la culture nationale »).
Hobsbawm, Eric et Ranger, Terence (dir.). The Invention of Tradition. Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
Nicholls, David. From Dessalines to Duvalier : Race, Colour and National Independence in Haiti. Cambridge University Press, 1979.
Perelman, Chaïm et Olbrechts-Tyteca, Lucie. Traité de l’argumentation. Paris, PUF, 1958.
Price-Mars, Jean. Ainsi parla l’oncle. Compiègne, Imprimerie de Compiègne, 1928.
Schmidt, Hans. The United States Occupation of Haiti, 1915-1934. New Brunswick, Rutgers University Press, 1971.
Schopenhauer, Arthur. L’Art d’avoir toujours raison. F.A. Brockhaus, 1864.
Trouillot, Michel-Rolph. Haiti : State Against Nation. The Origins and Legacy of Duvalierism. New York, Monthly Review Press, 1990.
7. « La parole prisonnière » : imprégnation dans l’imaginaire collectif haïtien de l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste et du « nationalisme krizokal »
Le titre de cette section est emprunté à celui du célèbre roman de Jean Métellus, La parole prisonnière (Éditions Gallimard, 1986). Dans un pays, Haïti, qui n’a toujours pas véritablement effectué sa dé-duvaliérisation, le corps d’idées promues par l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste habite continûment la société haïtienne et il se nourrit de l’impunité à tous les étages de l’édifice socio-économique, linguistique et culturel.
L’adoption de la Constitution de 1987 devait constituer une rupture normative avec le duvaliérisme en réaffirmant la souveraineté populaire, la séparation des pouvoirs et la fin de l’autoritarisme centralisé. Pourtant cette rupture est demeurée largement théorique. D’abord, les structures administratives, sécuritaires et judiciaires héritées du duvaliérisme n’ont pas été réformées en profondeur : les pratiques clientélistes, la personnalisation du pouvoir et l’impunité ont continué de structurer la gouvernance du pays. Ensuite, les élites politiques et économiques se sont recyclées dans les nouveaux dispositifs démocratiques, reproduisant les logiques de prédation et de captation institutionnelle. La Constitution elle‑même a été inappliquée, contournée ou amendée de manière opportuniste (inconstitutionnelle, illégale), empêchant l’émergence d’un véritable État de droit. Les transitions répétées, les gouvernements provisoires et l’absence de continuité institutionnelle ont consolidé une culture impunitaire de l’exception, incompatible avec la dé‑duvaliérisation du pays. Par ailleurs, l’appareil coercitif –police, renseignement, Justice–, n’a jamais été restructuré pour rompre avec les pratiques autoritaires. Enfin, la dé‑duvaliérisation exigeait une transformation des représentations politiques, mais la centralité du chef, la logique de domination et la faiblesse des contre‑pouvoirs ont perduré. Ainsi, malgré la Constitution de 1987, Haïti n’a pas inauguré une dé‑duvaliérisation : le pays de Jacques Roumain et de Marie Vieux Chauvet a reconduit, sous des formes nouvelles, les mécanismes du passé.
Définition de l’essentialisme racialiste‑noiriste‑duvaliériste
L’essentialisme racialiste‑noiriste‑duvaliériste désigne une construction idéologique qui, à partir des années 1950, réélabore de manière dogmatique, ethnicisée et autoritaire les intuitions et perspectives culturalistes de Jean Price‑Mars et les analyses matérialistes de Jacques Roumain. Sur le plan anthropologique, François Duvalier opère une réduction de la culture haïtienne à une substance raciale noire supposée homogène, immuable et porteuse d’une vocation historique singulière. Cette réification de la « race » comme principe explicatif total contredit radicalement l’anthropologie ouverte, pluraliste et anti‑essentialiste de Jean Price‑Mars dont il détourne les concepts pour en faire une métaphysique de la noirceur. Sociologiquement, cet essentialisme fonctionne comme un dispositif de légitimation : il naturalise la domination politique en présentant le pouvoir duvaliérien comme l’expression organique d’un « génie noir » dont Duvalier serait l’incarnation. Les écrits du futur dictateur –notamment Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti (Port-au-Prince, Collection Les Griots, 1948) et les Œuvres essentielles (Presses nationales d’Haïti, 1968) transforment la pensée roumainienne de la lutte des classes en un schéma pseudo‑sociologique où la race supplante les rapports sociaux réels. Politiquement, cette idéologie joue un rôle structurant dans la modélisation du fascisme duvaliérien : elle fournit un liant doctrinal permettant d’unifier la terreur d’État, la mobilisation émotionnelle, le culte du chef et la militarisation macoutique. En absolutisant la « race noire » comme essence, François Duvalier construit un appareil de pouvoir où l’essentialisme racialiste devient à la fois mythe fondateur, outil de contrôle social et justification de la violence totalitaire.
Définition de l’impunité selon la législation haïtienne
L’impunité, dans la législation haïtienne, désigne la non‑application des sanctions prévues par la loi à l’égard d’un individu ayant commis une infraction, en violation directe du principe constitutionnel de responsabilité pénale. La Constitution de 1987, en son article 17, affirme que « nul n’est au‑dessus de la loi », ce qui fonde juridiquement l’obligation de poursuite et de sanction. Le Code pénal haïtien, notamment ses dispositions générales (art. 1 à 4), établit que toute infraction doit entraîner une peine légalement déterminée, ce qui implique que l’absence de poursuite ou l’arrêt arbitraire des procédures constitue une forme d’impunité. La Loi du 16 avril 2014 sur la corruption renforce cette exigence en définissant l’impunité comme un obstacle systémique à la répression des crimes financiers, en précisant que les autorités doivent « prendre toutes mesures pour assurer la poursuite des auteurs » (art. 2 et 3). De même, la Loi du 9 novembre 2017 sur l’ULCC (l’Unité de lutte contre la corruption) impose à l’État l’obligation de prévenir toute entrave à l’action judiciaire, assimilant l’impunité à une défaillance institutionnelle contraire à l’ordre public. Sur le plan juridique, l’impunité est donc la violation du principe de légalité des délits et des peines, la non‑exécution des décisions judiciaires, ou la protection illégale d’un auteur d’infraction par des autorités publiques. Elle constitue, selon le droit haïtien, un dysfonctionnement grave de l’État de droit, incompatible avec les garanties constitutionnelles d’égalité, de justice et de sécurité publique.
Liens conceptuels/notionnels entre l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste et l’impunité en Haïti
L’impunité en Haïti ne relève pas seulement d’un déficit institutionnel : elle constitue un système référentiel profondément ancré dans l’imaginaire collectif où l’exercice du pouvoir est perçu comme affranchi des normes juridiques. L’essentialisme racialiste‑noiriste‑duvaliériste a joué un rôle décisif dans cette configuration. En érigeant une « essence noire » homogène en principe de légitimation politique, le duvaliérisme a « naturalisé » la fusion entre identité raciale, pouvoir d’État et violence. Cette idéologie a produit un régime de vérité où le chef, incarnation de la race, se situe au‑dessus du Droit et où la sanction devient une menace contre l’ordre identitaire.
Ce cadre idéologique a permis la consolidation d’un État‑terreur dans lequel les appareils coercitifs (armée, Tontons Macoutes, services secrets) opèrent hors de tout contrôle. L’impunité y devient un instrument de gouvernance : elle protège les agents du pouvoir, neutralise les contre‑pouvoirs et installe la violence comme mode de régulation sociale. Dans l’imaginaire collectif, cette absence de sanction se transforme en norme implicite héritée du duvaliérisme et réactivée dans les crises contemporaines. L’essentialisme noiriste a ainsi contribué à inscrire l’impunité dans une grammaire politique durable où la transgression étatique est perçue comme légitime, voire nécessaire à la préservation d’un ordre identitaire mythifié. Cette norme implicite héritée du duvaliérisme a ses prolongements naturels dans divers champs institutionnels et symboliques, y compris dans le champ litéraire.
Les mécanismes institutionnels de l’impunité
Les mécanismes institutionnels de l’impunité dans l’histoire juridique haïtienne résultent d’un enchevêtrement de facteurs structurels, normatifs et politiques qui ont fragilisé l’application du Droit depuis le XIXᵉ siècle. En premier lieu, la faiblesse chronique de l’appareil judiciaire, déjà relevée dans les réformes du Code pénal (1835 et révisions ultérieures), a produit une justice lente, sous‑financée et vulnérable aux pressions politiques. La Constitution de 1987, alors même qu’elle institue l’indépendance du pouvoir judiciaire (art. 59, 60, 60‑1), n’a jamais été pleinement mise en œuvre : les nominations partisanes, l’absence de Conseil supérieur de la magistrature fonctionnel et la dépendance budgétaire ont institutionnalisé la non‑sanction. Ensuite, les parquets, placés sous l’autorité du ministère de la Justice, ont souvent servi d’instrument de contrôle politique, permettant la suspension arbitraire de poursuites ou la protection de personnalités influentes. Les forces de sécurité, notamment la PNH (la Police nationale d’Haïti), ont longtemps souffert d’un déficit de contrôle interne, favorisant la non‑poursuite des abus policiers. Les lois de 2014 (prévention et répression de la corruption) et de 2017 (renforcement de l’Unité de lutte contre la corruption) ont tenté de corriger ces failles, mais leur application demeure entravée par l’absence de coopération interinstitutionnelle et par la résistance des élites administratives. À cela s’ajoute la non‑exécution systématique des décisions judiciaires, en contradiction avec les articles 17 et 19 de la Constitution de 1987 qui garantit l’égalité devant la loi et la protection des droits citoyens. Enfin l’histoire politique haïtienne –régimes autoritaires, instabilité gouvernementale, absence de contrôle parlementaire–, a consolidé une sous-culture de l’impunité, où la loi est instrumentalisée plutôt qu’appliquée. Ces mécanismes, cumulés, ont produit un système où l’impunité n’est pas un accident, mais une structure durable de l’État haïtien.
Cartographie de l’impunité en Haïti
1. Le pouvoir exécutif : centre de gravité de l’impunité
- Présidence — concentration du pouvoir, nominations politiques, contrôle des forces de sécurité ; capacité de bloquer ou orienter les poursuites.
- Ministère de la Justice — tutelle sur les parquets ; influence directe sur la politique pénale ; usage historique du droit comme instrument politique.
2. Le système judiciaire : architecture fragilisée
- Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ) — indépendance inachevée ; nominations contestées ; absence de contrôle disciplinaire effectif.
- Cours et tribunaux — lenteur procédurale, manque de moyens, vulnérabilité aux pressions politiques.
- Parquets — dépendance hiérarchique au MJSP ; sélectivité des poursuites ; non‑suivi des dossiers sensibles.
3. Les forces de sécurité : zones d’ombre et non‑sanction
- Police nationale d’Haïti (PNH) — déficits de contrôle interne ; enquêtes disciplinaires incomplètes ; non‑transmission des dossiers au parquet.
- Services de renseignement et unités spécialisées — opacité institutionnelle ; absence de mécanismes de reddition de comptes.
4. Les institutions de contrôle et de lutte contre la corruption
- ULCC (Unité de lutte contre la corruption) — enquêtes sans suites judiciaires ; dépendance politique ; faible coopération interinstitutionnelle.
- Cour supérieure des comptes (CSCCA) — rapports non suivis d’effets ; absence de mécanismes contraignants de mise en œuvre.
- Inspection générale de la PNH — sanctions administratives sans traduction pénale.
5. Le Parlement : inertie normative et contrôle déficient
- Chambres législatives — absence de contrôle de l’exécutif ; non‑renouvellement des lois ; blocage des nominations judiciaires.
6. Interfaces informelles : zones grises de pouvoir
- Élites économiques — influence sur les décisions judiciaires ; protection de réseaux clientélistes.
- Groupes armés — production de violence hors contrôle ; collusion avec segments de l’État.
- Partis politiques — instrumentalisation du droit ; pressions sur les magistrats et L’impunité en Haïti résulte d’un système polycentrique, où les institutions formelles (Justice, Exécutif, forces de sécurité, organismes de contrôle) sont traversées par des logiques informelles de pouvoir, des interférences politiques, des déficits de gouvernance et des zones grises qui empêchent la sanction. Elle n’est pas un dysfonctionnement ponctuel, mais une configuration institutionnelle durable produite par l’histoire politique haïtienne.
Tableau de la cartographie institutionnelle de l’impunité en Haïti
| Institution / Acteur | Rôle dans l’impunité | Mécanismes structurels |
|---|---|---|
| Présidence | Centre de concentration du pouvoir exécutif | Nominations partisanes, interférences dans les enquêtes, protection des alliés politiques |
| Ministère de la Justice (MJSP) | Tutelle sur les Parquets | Orientation des poursuites, blocage de dossiers sensibles, dépendance hiérarchique |
| Parquets | Sélectivité de l’action publique | Classement sans suite, absence de suivi des plaintes, pressions politiques |
| CSPJ | Indépendance judiciaire inachevée | Nominations contestées, absence de discipline interne, faiblesse du contrôle |
| Tribunaux | Application défaillante du droit | Lenteur procédurale, manque de moyens, vulnérabilité aux influences |
| PNH | Acteur central de la coercition | Enquêtes internes incomplètes, non‑transmission des dossiers, absence de sanctions pénales |
| Inspection générale de la PNH | Contrôle interne limité | Sanctions administratives sans suites judiciaires |
| ULCC | Lutte contre la corruption | Enquêtes non suivies par la justice, dépendance politique, faible coordination |
| CSCCA | Audit et contrôle des finances publiques | Rapports non exécutés, absence de mécanismes contraignants |
| Parlement | Contrôle politique déficient | Inertie législative, blocage des nominations, absence de reddition de comptes |
| Élites économiques | Influence informelle | Clientélisme, protection de réseaux, pression sur les institutions |
| Partis politiques | Instrumentalisation du droit | Interférences dans les poursuites, manipulation des institutions |
| Groupes armés | Production de violence hors contrôle | Collusion avec segments de l’État, intimidation des acteurs judiciaires |
| Sociétés de sécurité privées | Zones grises de coercition | Absence de régulation, chevauchement avec fonctions étatiques |
Synthèse
Ce tableau montre que l’impunité en Haïti est un système polycentrique, où les institutions formelles (justice, exécutif, forces de sécurité, organismes de contrôle) sont traversées par des logiques informelles, des interférences politiques, des déficits de gouvernance et des zones grises qui empêchent la sanction. L’impunité n’est pas un accident, mais une structure durable de l’État haïtien.
7.1 Actualisation de l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste dans « L’affaire Thélyson Orélien »
Il est essentiel de noter que l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste ne constitue pas une caractéristique du dispositif narratif du roman de Thélyson Orélien. Tel que précisé au début de cet article, notre analyse cible une lecture épitextuelle de C’était ça ou mourir sous l’angle des fonctions herméneutique, institutionnelle et pragmatique de sa réception que nous désignons par le vocable « L’affaire Thélyson Orélien ».
L’actualisation de l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste dans « L’affaire Thélyson Orélien » comporte un paradoxe que la métaphore de la parole prisonnière permet de saisir. Le discours racialiste-noiriste se réclame de la voix du peuple qu’il prétend restituer contre les élites : mais en faisant de chaque individu –emmuré dans une vision réductrice de son être-au-monde arc-boutée à la seule couleur de sa peau et qui en fait le représentant d’un collectif désigné sur le même registre coloriste–, ce discours supprime la possibilité d’une parole singulière. L’écrivain, dans cette logique, n’est plus celui qui répond de ses textes, il est celui que l’on « défend » ou que l’on « attaque » au nom de tous. Il devient, sans l’avoir voulu, le pré-texte d’un enjeu qui le dépasse et sa propre réponse, qu’elle soit aveu, explication ou contestation argumentée, est rendue inaudible par la déferlante coloriste et verbeuse que l’on fait en son nom.
Tzvetan Todorov, dans l’ouvrage « Nous et les autres. La réflexion française sur la
diversité humaine » (Seuil, 1989) a distingué le racisme, comportement de mépris ou de
haine à l’égard d’un groupe, du racialisme, doctrine selon laquelle il existe des races, que
ces races déterminent la culture et le caractère de leurs membres, et qu’il est possible de
les hiérarchiser. Le noirisme haïtien, tel que David Nicholls l’a analysé (« From Dessalines
to Duvalier : Race, Colour and National Independence in Haiti », Cambridge University
Press, 1979), est une forme de racialisme inversé : il reprend la prémisse d’une
détermination raciale et en renverse la valeur, l’authenticité étant désormais attribuée
au Noir, et l’aliénation au mulâtre ou à l’étranger. L’essentialisme se reconnaît à ce qu’il
prête à un individu les propriétés supposées de son groupe et juge donc les actes non
pour ce qu’ils sont, mais pour ce que leur auteur est censé représenter.
La thèse d’une actualisation de ce schème dans « L’affaire Thélyson Orélien » est formulée dans le présent article au constat réitéré que ce schème constitue la dominante des discours observés sur les réseaux sociaux de la parole éphémère. Il est à cet égard symptomatique de noter que les vertueux croisés attachés au « génie littéraire » (sic) de Thélyson Orélien sont unanimes : il se sont donné pour mission sacramentelle de le « défendre », de mener campagne pour diffuser son roman « par millions d’exemplaires » même si, arguent certains fanatiques, « nous ne l’avons pas lu »…
Le schème en question repose sur le déplacement que nous avons décrit : la question de la probité des textes est devenue une question sur l’identité de l’écrivain et de ses accusateurs. À l’essentialisme des attaques racistes, réelles, supposées et indéfendables, a répondu l’essentialisme d’une défense qui lit chaque critique comme une agression contre les Noirs et les Haïtiens. Les deux partagent la même prémisse, celle d’une identité qui prime sur les faits observables et elles se répondent comme dans un miroir. C’est précisément ce que l’appellation racialiste-noiriste-duvaliériste désigne : non pas l’adhésion consciente à une doctrine chez les personnes concernées, mais la persistance d’un schème de pensée que l’histoire haïtienne a rendu disponible et que le contexte réactive.
7.2 L’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste et la sous-culture de l’impunité en Haïti dans « L’affaire Thélyson Orélien »
Il serait toutefois hasardeux de faire de cette sous-culture une singularité haïtienne. La protection des auteurs consacrés contre les conséquences de leurs manquements est un phénomène commun à de nombreux champs littéraires et Hélène Maurel-Indart (Du plagiat, Presses Universitaires de France, 1999) a montré, à propos des affaires de plagiat en France, combien les maisons d’édition, les critiques et les pairs répugnent à sanctionner un écrivain installé. Pierre Bourdieu (Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, 2014 ; Langage et pouvoir symbolique, 2015) en donnait la clé : dans un champ où la valeur repose sur la croyance, dénoncer la fraude d’un pair revient à fragiliser la croyance dont tous dépendent. La spécificité haïtienne, si elle existe, tient au fait que cette solidarité de corps y rencontre un vocabulaire identitaire hérité du duvaliérisme, qui lui fournit des arguments prêts à l’emploi. Le déni de l’éthique que nous décrivons est donc le produit d’une rencontre entre un mécanisme universel de protection et un schème local de légitimation, et c’est cette rencontre, plus que l’une ou l’autre de ses composantes, qui appelle l’analyse.
Il reste faut bien comprendre pourquoi l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste est amplement lié à l’impunité. Michel-Rolph Trouillot (« Haiti : State Against Nation. The Origins and Legacy of Duvalierism », Monthly Review Press, 1990) a montré que l’État duvaliériste s’est constitué comme un appareil qui échappe à toute reddition de comptes : les forces qui lui servaient de bras armé, les Volontaires de la sécurité nationale (les VSN ou Tonton macoutes), agissaient sans rendre compte de leurs actes, et l’idéologie de l’authenticité noire fournissait le récit qui justifiait cette impunité, tout opposant étant présenté comme l’ennemi de la race. La mémoire de ce système reste vive en Haïti, où la question de la justice pour les crimes de cette période est demeurée ouverte pendant des décennies. En février 2014, d’après la presse, la Cour d’appel de Port-au-Prince a jugé que Jean-Claude Duvalier pouvait être poursuivi pour crimes contre l’humanité ; il est mort en octobre de la même année sans avoir été jugé.
Nous employons donc l’expression « sous-culture de l’impunité » pour désigner un ensemble de croyances et de pratiques partagées selon lesquelles l’appartenance, le rang ou la proximité du pouvoir protègent de la sanction et selon lesquelles la dénonciation de la faute est plus grave que la faute elle-même. Il faut ici marquer une distance sans équivoque : nous ne comparons pas la gravité d’un plagiat à celle de crimes contre l’humanité, et rien dans notre propos n’autorise ce rapprochement. L’analogie porte uniquement sur le mécanisme, celui d’un groupe qui se protège en disqualifiant ceux qui le mettent en cause. Dans le champ littéraire, où les sanctions sont surtout symboliques, ce mécanisme prend la forme d’une impunité de réputation : la faute n’est pas toujours niée, mais elle est jugée sans conséquence ou dépassée par la « solidarité » ou renvoyée à la « malveillance » des accusateurs. Que cette sous-culture domine le champ littéraire haïtien, comme le suggère le titre du présent article, relève de constats réitérés que nous faisons depuis plusieurs années. Nous y reviendrons dans la section suivante à propos de l’intempestive et fort précipitée « solidarité » manifestée par certains écrivains dans « L’affaire Thélyson Orélien ».
Références
Bourdieu, Pierre. Les Règles de l’art. Éditions du Seuil, 1992.
Cardon, Dominique. À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure des big data. Paris, Seuil / La République des idées, 2015.
Maurel-Indart, Hélène. Du plagiat. PUF, 1999.
Métellus, Jean. La Parole prisonnière. (Éditions Gallimard, 1986).
Nicholls, David. From Dessalines to Duvalier : Race, Colour and National Independence in Haiti. Cambridge University Press, 1979.
Sunstein, Cass R. Republic : Divided Democracy in the Age of Social Media. Princeton University Press, 2017.
Todorov, Tzvetan. Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine. Paris, Seuil, 1989.
Trouillot, Michel-Rolph. Haiti : State Against Nation. Monthly Review Press, 1990.
7.3 La solidarité de quelques écrivains haïtiens avec Thélyson Orélien, piégée par les effluves et les vertiges de l’essentialisme racialiste-noiriste-duvaliériste
La solidarité est une valeur et il serait absurde de la traiter en symptôme. Que des écrivains prennent la défense d’un confrère visé par des critiques publiques, refusent les attaques dites racistes dont il aurait fait l’objet ou s’inquiètent de la fiabilité d’outils de détection de l’IA, tout cela est chose normale. Selon franceinfo et tel qu’il est attesté sur divers profils Facebook, plusieurs écrivains ont pris la parole pour défendre l’auteur de C’était ça ou mourir dès les premiers jours. C’est manifestement leur droit et il est entendu que la solidarité a pu se nourrir d’une expérience commune de la marginalisation dans le champ littéraire francophone. Nous ne mettons donc pas en cause la solidarité en elle-même. En toute rigueur, nous interrogeons son objet : qu’est-ce que l’on « défend » au juste, la personne –Nègre ?, Noir ?, Haïtien ? Pitit Dessalines ?–, la présomption d’innocence sur l’IA, les textes publiés, indistinctement, ou s’agit-il de « défendre » le pseudo droit au plagiat à l’aune du drapeau élimé de l’impunité (« car il est l’un des nôtres ») comme le suggèrent plusieurs fanatiques sur Facebook ?
La distinction est décisive. On peut être solidaire d’une personne attaquée sans être solidaire de chacun de ses actes. Or dans un climat de polarisation, le premier type de solidarité se transforme insensiblement en second : refuser d’abandonner l’homme conduit à ne plus vouloir situer objectivement ses textes dans leur environnement et dans le processus de leur élaboration. C’est là que l’essentialisme joue son rôle de piège. Dès lors que l’oeuvre est lue comme à l’aune d’un conflit entre communautés, la moindre nuance est perçue comme une défection sinon une trahison –nous sommes ainsi parachutés dans l’univers borgne de la subjectivité idéologique où les clichés, les poncifs et les raccourcis tiennent lieu d’« analyse ». La « loyauté » envers un groupe tend à étouffer la protestation interne : celui qui pourrait dire « je te soutiens, mais ceci est indéfendable » se tait, parce que sa parole serait comptée dans le camp adverse. Le prix de la dissidence et de l’esprit critique/analytique est dès lors élevé et le silence des uns donne aux autres l’impression d’un consensus.
Julien Benda, dans La Trahison des clercs (Grasset, 1927), avait vu dans l’adhésion des intellectuels aux passions de groupe –passions nationales, raciales ou de classe–, la faillite de leur fonction propre, qui est de défendre des valeurs universelles de vérité et de justice contre les intérêts particuliers. Sartre, dans Qu’est-ce que la littérature ? (Éditions Gallimard, 1947), faisait de l’écrivain un être responsable de ses paroles dans l’environnement et le contexte où il les prononce. Appliquées à notre réflexion analytique, ces deux perspectives conduisent à la même exigence : le confrère solidaire est celui qui dit à l’auteur que la meilleure défense est de répondre sur les textes et qui accepte que la vérité, si elle est défavorable, soit dite. Une solidarité qui interdit la vérité est un abandon qui ne dit pas son nom : elle conforte la sous-culture de l’impunité comme il est désormais attesté dans « L’affaire Thélyson Orélien ».
7.4 La mortifère extinction de la voix de Thélyson Orélien : les vociférations idéologico-fanatiques lui symboliquement ont creusé son tombeau
Le titre de cette section est certes métaphorique mais il faut en préciser le sens : il s’agit d’une extinction symbolique de la parole, non d’un jugement sur la personne, dont nous ne préjugeons ni l’état ni les intentions. L’on observe toutefois que les faits consignés par la presse dessinent une trajectoire singulière. Radio-Canada et le journal montréalais La Presse rapportent que l’écrivain n’avait pas répondu à leurs demandes d’entrevue au moment de la publication de leurs enquêtes ; il a dénoncé, auprès de l’AFP, une volonté de le faire taire ; son éditeur a répondu à propos du roman sans traiter des allégations relatives aux fraudes documentées pour les textes antérieurs ; Sud Radio mentionne que le site Web de Thélyson Orélien ne répond plus et qu’il a quitté prématurément la France. Sa parole personnelle, dans ce contexte, n’a jamais pris la forme qui aurait pu la rendre audible et, surtout, utile : une réponse argumentée, texte par texte, aux comparaisons publiées –notamment le lourd plagiat du texte iconique de Jacques Poulin, le romancier iconique du Québec, auteur de « Volkswagen Blues ». Radio-Canada indique que le romancier nie les allégations en bloc mais le détail de cette dénégation doit être davantage circonscrit.
Le paradoxe est que la « défense » du romancier, bavardeuse et la plupart du temps, fanatique, a rendu plus erratique, obscure et délictueuse les interventions « salvatrices ». Chaque déclaration prononcée en son nom, chaque affirmation de « complot », chaque comparaison avec d’autres « affaires « ajoute un poids à la pierre tombale symbolique sous laquelle sa parole se trouve ensevelie, pour reprendre l’image du résumé de cet article : plus la défense affirme que tout est faux, moins il lui est possible, sans se désavouer elle-même, d’admettre ce qui est établi… Le plagiat, au titre d’un système modélisé dès 2012… Le romancier se trouve ainsi enfermé dans un récit qui n’est pas le sien, et dont il ne peut sortir sans décevoir ceux qui l’ont porté. La voix qui s’est éteinte est ainsi celle qui aurait pu dire, simplement, où finit son écriture et où commence celle des autres…
Il faut ajouter que « La parole prisonnière » n’est pas seulement la sienne. Les auteurs dont les textes ont été plagiés, ceux du livre de Pauwels et Bergier, les poètes dont l’œuvre a été trafiquée, n’ont pas eu voix au chapitre dans ce débat, et l’une des injustices du tumulte actuel est qu’il ne leur laisse aucune place. Une éthique de la réparation commence par eux : la reconnaissance de ce qui leur revient, avant même la question des sanctions. Elle passe aussi, pour l’écrivain, par un geste que la tradition littéraire connaît bien, la rectification publique, qui n’est pas une humiliation mais le rétablissement du pacte de lecture.
8. Vers une nouvelle charte éthique du champ littéraire : quelques pistes de réflexion
L’analyse instituée dans cet article conforte un constat : les normes qui régissent aujourd’hui comme hier la circulation des textes repose sur la confiance mais cette confiance ne suffit plus dans un environnement où la copie –le plagiat–, est facile à faire comme à détecter, et où l’Intelligence artificielle brouille la notion même d’auteur. Une charte éthique du champ littéraire ne remplacerait ni la loi ni la critique ; elle fixerait toutefois, entre les créateurs, les éditeurs et les instances de légitimation, un cadre commun de responsabilités.
Le premier principe serait celui de la déclaration. Les contrats d’édition et les règlements de prix comportent déjà, le plus souvent, une garantie d’originalité ; la charte l’étendrait à la déclaration du recours à des outils d’Intelligence artificielle, avec une gradation entre l’aide à la correction, l’assistance à l’écriture et la génération de contenu. Le deuxième serait celui de la vérification proportionnée : les éditeurs et les jurys disposent d’outils de comparaison textuelle, qui permettent de repérer les reprises et ceux-ci sont d’une nature très différente des détecteurs d’IA dont la fiabilité est discutée et dont les résultats ne devraient jamais, à eux seuls, fonder une accusation publique.
Le troisième principe serait celui du contradictoire. « L’affaire Thélyson Orélien » a montré ce que coûte une accusation sans procédure : l’auteur est jugé avant d’avoir pu répondre, et la réponse, lorsqu’elle vient, est perçue comme un aveu ou comme une manœuvre. La charte prévoirait qu’une accusation fondée sur des comparaisons de textes soit portée à la connaissance de l’intéressé et de son éditeur, avec un délai raisonnable de réponse avant publication, et que cette réponse soit publiée avec l’accusation lorsque la demande en est faite. Les journalistes de Radio-Canada, qui ont sollicité l’auteur avant de publier, ont montré qu’une telle pratique est possible même sous la pression du direct. Ce principe protège aussi les accusateurs, qui y gagnent en crédibilité, et il rappelle que la vérité d’une accusation ne dispense pas de la respecter.
Le quatrième principe concernerait la gradation et la correction. Les codes d’intégrité de la recherche, comme le Code de conduite européen pour l’intégrité en recherche de l’ALLEA, distinguent la fabrication, la falsification et le plagiat et proportionnent les réponses à la gravité et à l’intention. Le Committee on Publication Ethics propose de son côté des procédures graduées, de la correction à la rétractation. Transposées au champ littéraire, ces logiques inviteraient à distinguer la reprise ponctuelle de l’appropriation systématique, l’erreur de bonne foi de la dissimulation et à privilégier la correction visible sur le modèle de la mention que le journal La Presse a placée sur les textes concernés plutôt que l’effacement ou l’anathème. Les jurys de prix devraient pour leur part se doter d’une procédure de réexamen des récompenses lorsque de nouveaux faits surviennent, ce qui suppose que leurs règlements l’envisagent avant et non après la crise.
Le cinquième principe, enfin, viserait l’espace public. Une charte ne peut contraindre les réseaux sociaux ; elle peut du moins énoncer un devoir de retenue pour les acteurs du champ, écrivains, critiques et éditeurs, qui y prennent la parole : ne pas relayer une accusation non vérifiée, ne pas qualifier de racisme une critique sans en fournir la preuve, ne pas attribuer de mobile sans élément. Nous y voyons la seule réponse qui vaille à la double dérive que nous avons décrite, celle de la guillotine numérique et celle de la vocifération identitaire.
Ces principes n’ont de sens que s’ils sont portés par des institutions. Une charte du champ littéraire ne peut venir d’un seul acteur : elle suppose que les associations d’écrivains, les maisons d’édition et les jurys de prix, en Haïti comme dans la diaspora et dans l’ensemble de l’espace francophone, s’accordent sur un texte court, public et révisable, dont chaque signataire accepterait qu’on lui oppose les termes. Elle devrait s’articuler avec la loi sans s’y substituer : le droit d’auteur fixe des interdits et des recours, l’éthique fixe des attentes de conduite et la charte se situerait entre les deux, au niveau de ce que les acteurs se doivent avant que l’un d’eux n’ait à s’adresser à un tribunal.
La question de l’Intelligence artificielle appelle un traitement à part. L’espace francophone n’a pas encore produit de jurisprudence sur le statut des textes assistés ou générés par des machines et il serait imprudent d’attendre qu’un litige la produise. Nous proposons que la charte prévoie une instance d’observation, composée d’écrivains, d’éditeurs, de juristes et de spécialistes du numérique chargée de suivre l’évolution des pratiques et des règles, d’émettre des recommandations et de documenter les cas. Cette instance aurait aussi pour tâche de rappeler une évidence que le tumulte actuel a fait oublier : un outil qui produit des indices statistiques ne produit pas de preuves, et une éthique de l’accusation doit le savoir. Enfin, la prévention passe par la formation, dès les études littéraires et dans les ateliers d’écriture, à l’intégrité, à la citation et à la déclaration des sources, parce que les meilleures chartes échouent lorsque les pratiques qu’elles visent n’ont jamais été enseignées.

