À Monsieur Vijonet DEMERO
Ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP)
Objet :
Mise en évidence de l’incohérence d’une réforme curriculaire déconnectée et de la nécessité de la suspension immédiate de sa mise en œuvre-
Monsieur le Ministre,
Nous, les organisations syndicales susmentionnées et le Jeune Barreau de Port-au-Prince, engagés dans la lutte pour l’amélioration significative de la condition enseignante en Haïti et pour une éducation haïtienne décolonisée, dans laquelle l’histoire nationale, la culture haïtienne et les valeurs citoyennes occupent enfin la place qu’elles méritent, vous adressons cette lettre ouverte afin d’exprimer notre profonde préoccupation face à la mise en œuvre d’une réforme curriculaire engagée par le Ministère de l’Éducation nationale en dehors d’une réforme globale et structurelle du système éducatif haïtien et d’un véritable projet de société.
Les prérequis d’une réforme curriculaire réussie
Pour porter ses fruits et produire des résultats pertinents, un curriculum doit fonctionner en interaction avec toutes les autres composantes du système éducatif qui l’entourent et être adossé à un projet de société.
L’éducation constitue une unité fonctionnelle complexe, dans laquelle chaque composante influence les autres et interagit avec elles de manière permanente. Le curriculum représente l’un des maillons de cette chaîne. Lorsqu’un seul maillon est transformé sans que les autres ne le soient, l’ensemble du système risque inévitablement de perdre sa cohérence et son efficacité.
Les élèves, les étudiants, les enseignants, les familles et la société haïtienne dans son ensemble ont besoin d’une réforme cohérente, planifiée, inclusive et durable, qui prenne en compte l’ensemble des maillons de la chaîne éducative et l’ensemble de nos aspirations collectives.
Le curriculum tire son sens, sa légitimité et sa pertinence du projet de société auquel il est rattaché. C’est également son interaction constante avec les autres composantes du système éducatif qui conditionne sa réussite et son efficacité.
Une véritable transformation éducative ne peut se faire par morceaux. Elle exige une vision holistique et systémique, dans laquelle les programmes, les méthodes pédagogiques, l’évaluation, la formation et le statut des enseignants-es, le financement, les infrastructures, la gouvernance et les politiques éducatives avancent de front et en parfaite synergie.
Les biais relevés dans l’actuelle démarche de réforme curriculaire du MENFP
Si l’intention de repenser les programmes d’enseignement est, en soi, louable, la méthode utilisée souffre d’une faille méthodologique majeure : l’incohérence fondamentale consistant à concevoir une réforme des contenus en dehors d’une réforme globale et structurelle de l’éducation et d’un projet de société.
Cette démarche constitue, à nos yeux, une erreur stratégique grave, susceptible de produire des effets dommageables sur le présent et l’avenir de notre pays.
Il est certes nécessaire d’actualiser les programmes scolaires afin de les adapter aux réalités contemporaines et de leur permettre de répondre aux défis structurels auxquels fait face notre système éducatif. Toutefois, une modification des programmes, à elle seule, ne saurait apporter de résultats pertinents et durables.
Modifier les contenus sans repenser simultanément les méthodes pédagogiques, les moyens d’enseignement et d’apprentissage, les mécanismes d’évaluation, les infrastructures scolaires, le financement adéquat et durable du système, les conditions d’enseignement et d’apprentissage ainsi que le traitement et le statut des enseignants-es revient à construire un édifice sur des fondations fragiles.
Les experts en éducation et les technocrates du Bureau International de l’Education de l’UNESCO (UNESCO-BIE) et de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) qui ont collaboré à cette initiative savent aussi bien que nous qu’isoler la conception curriculaire de toute vision sociétale cohérente constitue une approche méthodologiquement discutable et pédagogiquement incomplète.
Monsieur le Ministre,
La société haïtienne ne peut rien attendre de véritablement durable d’une réforme curriculaire isolée ou déconnectée d’un projet de société et d’une vision globale intégrant la formation et la professionnalisation des enseignants, l’amélioration de la condition enseignante, le renforcement des infrastructures scolaires, l’accès équitable aux ressources pédagogiques, le financement du système éducatif et l’adaptation de l’éducation aux réalités socio-économiques, culturelles et politiques du pays.
Un programme scolaire actualisé ou repensé dans de telles conditions risque de devenir, au mieux, une réforme sans lendemain et, au pire, une initiative contre-productive.
Monsieur le Ministre,
Dans ces conditions, les concepteurs de cette réforme déconnectée d’une vision globale risquent de se focaliser essentiellement sur la mécanique pédagogique — découpage des horaires, coefficients des matières, choix entre « approche par compétences » et « approche par objectifs », etc. — et de se limiter à répondre à la question : « Comment enseigner ? »
Or, la question fondamentale demeure : « Pourquoi enseigner ? »
À cet égard, plusieurs interrogations essentielles restent sans réponse.
Les matières inscrites dans le programme scolaire revisité ont-elles été choisies à partir d’une analyse préalable des besoins économiques actuels et futurs de notre pays ? Répondent-elles aux besoins réels de la population haïtienne et aux perspectives de développement national ? Quelle articulation existe-t-il entre les formations proposées par l’école et les orientations économiques, sociales, scientifiques, technologiques et culturelles que le pays entend poursuivre ?
Ne courons-nous pas, à défaut d’une telle articulation, le risque de produire massivement des diplômés au chômage, dotés de compétences qui ne correspondent ni aux besoins de la société ni à un projet économique national clairement défini ?
Isoler le curriculum du reste des structures éducatives et d’un projet de société revient à fragmenter l’action publique et à mobiliser des ressources précieuses autour d’une réforme qui risque de ne pas produire les résultats escomptés.
Les perspectives désastreuses d’une réforme curriculaire marquée d’incohérences
Nous tenons à vous rappeler que cette réforme curriculaire, ainsi conçue, ne peut en aucun cas définir les valeurs, l’éthique et les comportements attendus du citoyen haïtien de demain, ni présenter le profil de l’homme haïtien ou de la femme haïtienne que nous souhaitons voir émerger.
Dans une telle perspective, l’école haïtienne ne peut qu’instruire, c’est-à-dire transmettre des connaissances, sans véritablement éduquer ni former à la citoyenneté. Elle continuera alors à produire des « pirates et des flibustiers » ainsi que des « citoyens en transit ».
Elle risque ainsi de perpétuer la production d’individus déconnectés de leur environnement, dépourvus de sens civique, sans véritable attache nationale, confrontés à une crise identitaire profonde, ignorant leur histoire et parfois même dévalorisant leur propre culture.
Monsieur le Ministre,
Une réforme éducative ne peut être uniquement une affaire de techniciens et de consultants. Elle doit être le produit d’un choix de société, d’un débat sur les enjeux nationaux et internationaux et d’un engagement collectif.
Mal conçue et conséquemment mal perçue par les enseignants, les parents, les élèves et la société dans son ensemble, cette réforme est, selon nous, vouée à l’échec.
C’est pourquoi nous vous demandons solennellement :
1. La suspension immédiate de la mise en œuvre de cette réforme curriculaire
tant qu’elle n’est pas intégrée dans un cadre global, inclusif, cohérent et durable de transformation du système éducatif haïtien.
Seul un tel cadre permettra de bâtir une école haïtienne à la hauteur des défis de notre temps et des aspirations légitimes de notre peuple.
2. L’ouverture d’un dialogue national sur la réforme de l’éducation réunissant l’ensemble des acteurs concernés, notamment les syndicats d’enseignants, les représentants des parents, les élèves et étudiants, les organisations sociales et politiques, les collectivités territoriales, les universitaires, les experts en éducation ainsi que les différents partenaires sociaux et techniques.
Ce dialogue devra permettre de concevoir et d’élaborer *un plan global de réforme durable du système éducatif haïtien, connecté à nos réalités nationales et adossé à un véritable projet politique, économique, social et culturel.
La question curriculaire devra naturellement y être intégrée, mais dans une vision cohérente, systémique, viable et partagée.
Monsieur le Ministre,
Nous espérons que vous comprendrez le sens et la portée de notre démarche et dans l’attente d’une diligente réponse à la hauteur des enjeux soulevés, nous vous prions d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de notre haute considération.
Pour l’UNNOH
Josué MÉRILIEN
Pour le CENEH
Jean-Mary FERDINAND
Pour la CUTRASEPH
Esther ELOY
Pour le Jeune Barreau de Port-au-Prince
Me Eddy-Paul FLEURANT, Av.

