Le Conseil électoral provisoire (CEP) poursuit, à travers ses communiqués récents publiés sur ses canaux officiels (dont Facebook), les préparatifs du processus électoral 2026-2027. Après la publication de listes de groupements politiques enregistrés et agréés, l’ouverture progressive de centres d’inscription et de vote, et les rappels sur les délais d’enregistrement des regroupements, l’institution invite – selon le communiqué mis en avant – des observateurs à accompagner les opérations. Cette démarche s’inscrit dans la volonté affichée de conduire des élections « inclusives, transparentes, impartiales et crédibles ».
Pourtant, le contexte sécuritaire transforme cette invitation en un défi majeur, sinon en un risque de légitimation forcée. Les gangs contrôlent une large partie du territoire, notamment dans l’Ouest (Port-au-Prince et environs), l’Artibonite et le Centre. Ils occupent ou taxent les axes routiers principaux, interrompent la circulation, multiplient les attaques et les déplacements de population. Comment des observateurs nationaux ou internationaux pourront-ils se déplacer d’une commune à l’autre dans ces conditions ? Les routes nationales restent des zones de prédation ; les convois sécurisés sont limités, coûteux et insuffisants pour un déploiement à l’échelle nationale. Sans libre circulation, l’observation se réduirait à des zones « accessibles » – souvent celles encore sous contrôle relatif de l’État – laissant de côté les territoires où le scrutin risquerait d’être le plus contesté ou impossible.
Le CEP agit-il de manière responsable ? Sur le plan institutionnel, il remplit son mandat en avançant le calendrier (premier tour envisagé en décembre 2026) et en multipliant les démarches techniques. Mais inviter des observateurs sans garanties sécuritaires solides expose à deux scénarios graves.
Le premier est celui d’une formalisation du pouvoir des gangs : un scrutin tenu sous leur influence, avec des bureaux de vote « protégés » ou influencés localement, conférerait une apparence de légitimité démocratique à des structures criminelles qui se substituent déjà à l’État sur le terrain. Le second, plus tragique, est celui d’une série de massacres ou
d’incidents violents : attaques contre centres de vote, intimidation d’électeurs et d’observateurs, représailles. Dans un pays où la violence armée a déjà fait des milliers de victimes et déplacé plus d’un million de personnes, organiser ou observer sans sécurité minimale n’est pas neutre. C’est prendre le risque de transformer un processus démocratique en théâtre de nouvelles atrocités.
Les organisations internationales – OEA, ONU (via le BINUH), CARICOM, Union européenne – répondront-elles favorablement à cette invitation ? Leur position historique est claire : elles soutiennent le principe d’élections crédibles comme sortie de crise, mais conditionnent souvent leur engagement à des prérequis de sécurité, d’inclusivité et d’indépendance institutionnelle.
À ce stade, les gains de la Force de répression des gangs (FRG) restent fragiles ; aucune zone majeure n’a été pleinement reconquise de manière durable. L’ONU et l’OEA ont déjà salué des avancées techniques (décret électoral, calendrier), mais elles insistent sur le rétablissement de l’autorité de l’État.
Un déploiement massif d’observateurs internationaux sans sécurisation des axes et des centres de vote est improbable : ces organisations ne s’exposent pas volontiers à des risques élevés
pour leur personnel et refusent généralement de cautionner un processus qui pourrait être perçu comme vicié. CARICOM, plus proche géographiquement et politiquement, pourrait accompagner un dialogue, mais restera prudente. L’UE conditionne traditionnellement son appui à des standards démocratiques minimaux.
Le CEP a raison de rappeler que la démocratie ne peut attendre indéfiniment. Mais la responsabilité collective exige de ne pas confondre calendrier et conditions réelles. Sans contrôle effectif du territoire, sans libre circulation et sans protection des acteurs du processus, l’observation risquerait de devenir un exercice symbolique ou, pire, une caution involontaire.
Avant d’inviter massivement des regards extérieurs, il faut prioriser la sécurisation des routes et des communes. Sinon, le scrutin de 2026 pourrait non seulement échouer à restaurer la légitimité, mais contribuer à enfoncer davantage le pays dans le chaos. La démocratie haïtienne mérite mieux qu’un scrutin sous la menace des armes.

