22 octobre 2026
Haïti : une étincelle qui fait craindre le feu
Actualités Société

Haïti : une étincelle qui fait craindre le feu

« A l’époque où sévit la tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire !»
Georges Owell

Samedi 3 septembre 2022 ((rezonodwes.com))–

Les remous de l’actualité en Haïti sont aujourd’hui dominés par un discours lancé imprudemment par Jean Charles MOISE (JCM) la semaine dernière lors d’un mouvement de protestations dans le Nord pour dénoncer entre autres, la cherté de la vie, la rareté du carburant, la décote de la gourde et l’insécurité. Ce discours a mis le feu aux poudres et enflammé la toile. Des gens, indignés, ont crié au scandale et vociféré des délires.
Pourtant il ne doit pas y avoir un Haïtien sain d’esprit, doué ne serait-ce que du gros bon sens, qui en allant dormir le soir, ne redoute qu’il pourrait se réveiller un matin dans un pays en feu et en cendres.

Si tel est le cas, pourquoi cet acharnement contre ce discours pour le moins réaliste? Serait-ce parce qu’il ciblait un secteur en particulier ? Ou, serait-ce que les dénonciations qu’il charrie ont touché des intérêts plus grands que la nation ?

Toujours est-il que ce discours qui est vu comme une forme d’incitation à la violence a révolté une très large majorité des Haïtiens qui se disent écœurés qu’un tel discours soit d’un leader aussi influent que Jean Charles Moise, qu’ils qualifient d’à la fois opportuniste et irresponsable.

Quoique l’on dise, avancent prudemment d’autres citoyens, ce discours n’est pas l’œuvre d’un quidam, mais d’un des plus éminents politiciens haïtiens de l’heure, et du plus engagé d’entre tous sur l’échiquier politique au cours de la dernière décennie. D’un cheveu, il aurait été président de la République récemment. C’est pourquoi, ces personnalités préconisent que l’on place le discours dans son contexte et qu’on l’analyse sur un double plan politique et socioéconomique.

Sur le plan politique
Ce discours vient rouvrir de vieilles blessures et arrive dans un moment où le pays a un criant besoin de lumières. Comment un leader conscient de l’envergure de Jean Charles MOISE, féru et pétri de la politique, a pu tenir ces propos inconsidérés? Quelle est sa réelle motivation ? Et comment est-il possible que des personnes saines d’esprit le tolèrent, voire s’y adhèrent ?

En tout cas, ce discours a envenimé la polémique entre leaders d’horizons divers et déchiré davantage le tissu social d’un pays longtemps déjà en lambeau. Il ne peut être profitable à personne, et ne fera qu’aggraver la crise déjà insoutenable. Comment en est-on arrivé là ? Comment prévenir pareil comportement ? Suffit-il de lapider le porteur du discours pour que tout revienne à la normale ?

Ce problème ne se résoudra sûrement pas de cette manière, ni tout seul. Il faudra aller plus en profondeur, repenser la politique en Haïti et surtout, être plus malins dans le choix de nos leaders.

Sur le plan socioéconomique
Ce discours devrait être l’occasion de scruter la matrice de la société haïtienne, afin d’y repérer les déterminants de l’état actuel des choses. Il faut une vraie réflexion sur nos agissements de peuple.

A ce propos, une question légitime serait de nous demander s’il y a une institution ou un secteur en Haïti aujourd’hui qui puisse s’enorgueillir d’accomplir objectivement sa mission, œuvrer dans le sens du bien-être de la collectivité. Cela nous conduira certainement à la question essentielle de savoir pourquoi JCM a-t-il ciblé les banques en particulier.

De l’avis des spécialistes, les banques sont essentielles à l’activité économique. Elles accomplissent ou devraient accomplir entre autres les fonctions classiques suivantes : collecter l’épargne et financer ainsi les crédits, pour les banques commerciales ; assurer la stabilité des prix et appliquer la politique monétaire de l’Etat, pour les banques centrales.

Maintenant, on pourrait logiquement et objectivement analyser si les banques, commerciale ou centrale, ont effectivement failli à leur mission et travaillé contre la population, comme l’a insinué JCM.

Depuis la parution de la circulaire 114-2 de la BRH stipulant que les banques et les maisons de transfert sont tenues de payer les transferts internationaux en gourdes, sauf si le bénéficiaire reçoit les fonds sur son compte de dépôt en dollars américains domicilié dans une institution financière, l’on assiste à une dépréciation progressive de la gourde, avec pour conséquence la paupérisation de la masse populaire qui est désormais condamnée à une double démarche (recevoir son transfert en gourde, s’arracher ensuite pour racheter le dollar à un coût bien supérieur à ce qu’il aura reçu du bureau de transfert ) pour accéder au dollar dans ce pays où l’Etat est impuissant dans son attribution de veiller à ce que seule la monnaie locale, la gourde, ait autorité dans les transactions sur le marché interne.

Les institutions financières assurant les transferts d’argent de l’étranger (banques, bureaux,…) se spécialisent désormais dans la mauvaise spéculation rendant le dollar inaccessible à l’Haïtien ordinaire qui se voit contraint d’effectuer certaines de ses transactions en dollar américain (le paiement du logement, par exemple). Aujourd’hui, la plupart des banques commerciales n’affichent même plus le taux de référence de la BRH (une recommandation de la circulaire 114-2 et 114-3), les rares banques qui l’affichent n’ont pas un dollar de disponible dans leurs guichets à vendre.

Que fait la BRH, la banque des banques, face à cette nonchalance de celles-ci ?

La BRH s’est comme alignée. Elle a légitimé la spéculation des banques commerciales et du marché informel par la fixation quotidienne du taux de référence qui résulte de la moyenne des transactions de changes sur le marché la veille, de quoi se demander si elle est consciente de son rôle d’instance régulatrice de l’activité des banques commerciales.
Dans l’essence même de ses circulaires et injections de dollars américains dans l’économie en veux-tu en voilà, la BRH a failli à sa mission de veiller au bon équilibre du marché. Et dans un article signé James DUPERVAL dans les colonnes de Junot7, nous lisons que les opérations d’open market de la BRH qui devraient permettre à un ménage de conserver son pouvoir d’achat, dû aux fortes fluctuations de la gourde, se font au profit d’un groupe spécifique de la société. Il est quasi-impossible, poursuit l’économiste, qu’un citoyen haïtien ordinaire se procure un bon BRH auprès de la banque commerciale où il détient un compte bancaire.

Qui pis est, aux dates annoncées par la BRH pour les injections de dollars sur le marché des changes, il n’est pas rare d’arriver dans une banque commerciale identifiée par la BRH comme intermédiaire de change, qu’on vous réponde qu’il n’y a pas de dollars de disponible. Il n’empêche que la BRH continue d’utiliser ces mêmes intermédiaires qui ne risquent aucune sanction.

En procédant ainsi, la BRH se fait complice de ces structures en quoi la population voit des sangsues, elle trompe la population et se prête au jeu d’une certaine classe économique. D’où la mauvaise posture des banques aux yeux de la population qui se sent prise au piège.

Cette situation ressemble étrangement à la situation d’avant 1804 où quelques bénéficiaires du système colonial avaient eu l’appui de certains groupes d’esclaves pour tenter de maintenir le statu quo. Mais quiconque a le sens de l’histoire réalisera qu’aucun système, aucune société ne peut survivre avec autant d’inégalités et d’injustices.
Evidemment, le discours de JCM est une incitation à la violence et ne démérite pas d’avoir été mal reçu dans la population. Mais il est davantage signe que la société haïtienne se décompose et nécessite de nouvelles bases, un nouveau contrat social ; c’est un avertissement solennel que la nation dans son ensemble est en danger de mort, et risque de disparaitre, si nous persistons dans nos dérives, si rien n’est fait pour remembrer les institutions républicaines qui ne servent plus à rien.

Il faut arrêter de faire l’autruche. Les institutions haïtiennes, incluant les banques, doivent œuvrer dans le sens de l’éthique, de la transparence et de l’équité sociale. Elles doivent être au service de la population comme partout ailleurs.

Certes, le discours incendiaire de JCM vient de heurter à l’hostilité de la population, dans sa majorité, qui dit refuser désormais ces violences qui ne mènent qu’à la ruine. Mais ce refus ne doit pas être perçu comme un blanc sain que celle-ci aurait accordé, par naïveté, à un quelconque secteur, ni un rejet du leader du Parti Pitit Dessalines d’ailleurs. Au contraire ! La population est loin d’être dupe. Elle a dû se rappeler les dégâts irréparables qu’avait causés dans le passé pareil dérapage, et elle a décidé d’y renoncer. C’est une preuve de maturité, et surtout une volte-face spectaculaire d’un peuple expérimenté en quoi aucun parasite, aucun criminel porteur de misères et de violences maquillées ne devrait entrevoir ni un alignement, ni une victoire personnelle.

C’est une attitude prometteuse pour la République que sa population décide d’agir dorénavant de manière civilisée en renonçant à répondre favorablement à des démarches et appels incendiaires, d’où qu’elles viennent ! Demeure toutefois une question existentielle : « A quand la révolte contre les violences de l’Etat et de ses acolytes sur la société ? »

Roceny Féné
rocenyfene58@gmail.com

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