ET SI NOTRE PLUS GRANDE DÉFAITE N’ÉTAIT PAS CELLE DE 1803 ?
À tous mes frères et sœurs haïtiens dispersés aux quatre coins du monde ; à ceux qui sont restés, les courageux, parce qu’ils croient, comme moi, qu’ils peuvent encore se reconstruire une nation ; à ceux qui préfèrent vivre en terre étrangère, avec un bracelet électronique au pied, plutôt que de rentrer pour participer à la reconstruction de leur nation ; et à ceux qui ont déjà fait leurs valises, attendant simplement le moment opportun pour fuir Haïti :
Il y a des textes qu’on écrit pour être applaudi. D’autres pour être partagé. D’autres encore pour donner à leurs auteurs l’impression d’avoir dit quelque chose d’intelligent.
Moi, ce soir, je veux écrire un texte qui dérange. Un texte qui gratte là où ça fait mal. Un texte qui oblige à regarder ce que nous évitons de regarder.
Parce que je suis convaincu d’une chose : nous ne reconstruirons jamais Haïti si nous ne reconstruisons pas d’abord la manière dont l’Haïtien se regarde lui-même.
Et cette reconstruction ne commencera pas avec un nouveau slogan. Elle ne commencera pas avec une nouvelle promesse politique. Elle ne commencera pas avec un autre sauveur. Elle commencera le jour où l’Haïtien décidera de relever la tête.
Mais relever la tête ne veut pas dire regarder les autres de haut. Cela ne signifie pas haïr les Dominicains. Cela ne signifie pas haïr les Français. Cela ne signifie pas mépriser les peuples qui nous entourent.
Cela signifie quelque chose de beaucoup plus difficile : retrouver suffisamment d’orgueil pour vouloir redevenir maîtres de notre propre destin.
Voilà ma proposition.
Haïti doit cesser d’éduquer ses enfants dans la mémoire de leur humiliation et commencer à les éduquer dans la conscience de leur capacité à construire.
Et maintenant, permettez-moi de poser la question qui risque de déranger :
Et si le problème d’Haïti n’était plus seulement ce que les autres lui ont fait, mais ce qu’elle a fini par croire d’elle-même ?
C’est là que nous devons commencer.
Les Dominicains ne sont pas nos ennemis
Commençons par nos voisins. Les Dominicains.
Je sais que ce que je vais dire va déranger certains Haïtiens. Et cela me convient.
Parce que parfois, il faut déranger une conscience pour réveiller une nation. Ce texte pourrait donner à certains lecteurs l’impression que j’ai une dent contre les Dominicains. C’est faux.
Je n’ai pas de haine contre les Dominicains. Je ne considère pas les citoyens de la République dominicaine comme nos ennemis.
Les Dominicains sont nos frères.
Comme le sont les Cubains. Comme le sont les Vénézuéliens. Comme le sont les autres peuples de notre région.
Mais être nos frères ne signifie pas que nous devons fermer les yeux sur leurs comportements lorsqu’ils nous blessent. Oui, il existe des comportements de certains Dominicains envers les Haïtiens qui peuvent laisser penser qu’ils nous détestent, qu’ils veulent notre mal, qu’ils cherchent à nous tenir à distance.
Mais il faut avoir suffisamment de lucidité pour comprendre une chose : un peuple qui veut construire son pays n’est pas nécessairement un peuple qui veut détruire le nôtre.
Les Dominicains veulent construire leur nation. Et je vais même dire quelque chose que certains ne voudront pas entendre : j’admire chez eux cette dose d’orgueil qui les pousse à vouloir se construire.
Ils veulent être dominicains. Ils veulent que leur pays soit leur pays. Ils veulent défendre leurs intérêts. Ils veulent décider de leur avenir.
Et si, demain, les Dominicains venaient à manquer de tout, je doute profondément qu’ils se tournent naturellement vers Haïti pour leur demander de venir les sauver. Ils chercheraient de l’aide ailleurs.
Parce qu’il existe chez eux une certaine fierté nationale qui leur ferait probablement dire : « Nous devons nous reconstruire nous-mêmes. »
Pourquoi cela devrait-il nous vexer ?
Pourquoi ne pas nous demander plutôt : où est passée cette même dose d’orgueil chez nous ?
Car voilà le paradoxe. Nous pouvons passer notre temps à nous plaindre des Dominicains. Nous pouvons dénoncer leurs politiques. Nous pouvons parler de leurs frontières. Nous pouvons parler des discriminations subies par les Haïtiens. Nous pouvons parler de tout ce qui nous sépare. Mais pendant ce temps, eux continuent de construire leur pays.
Et nous, que construisons-nous ?
Voilà la question qui fait mal.
Je ne veux pas que nous devenions comme les Dominicains. Je veux que nous retrouvions chez nous ce que nous admirons chez eux : la volonté viscérale de construire une nation.
Ils ne sont pas obligés de nous aimer pour aimer leur pays. Et nous n’avons pas besoin de les haïr pour aimer le nôtre. C’est précisément cela que nous devons comprendre. L’amour de son pays ne nécessite pas un ennemi.
Nous pouvons aimer les Dominicains et vouloir une Haïti plus forte. Nous pouvons respecter les Dominicains et vouloir que notre pays soit suffisamment organisé pour défendre ses intérêts. Nous pouvons coopérer avec eux et refuser de devenir dépendants d’eux. Nous pouvons vivre côte à côte sans vivre à genoux.
Alors, au lieu de passer notre temps à demander : « Pourquoi les Dominicains font-ils ceci ? »
Demandons-nous parfois : « Pourquoi ne sommes-nous pas suffisamment organisés pour que nos propres décisions dépendent davantage de nous ? »
C’est cela qui devrait nous réveiller. Parce que le problème n’est pas seulement ce que les autres font. Le problème est aussi ce que nous ne faisons pas.
Et pour comprendre pourquoi nous avons besoin de retrouver cet orgueil, il faut revenir à quelque chose de beaucoup plus profond : notre histoire.
Qui raconte notre histoire, et qu’est-ce que cette histoire fait de nous ?
Une étudiante haïtienne qui faisait des études avancées en histoire en France a un jour expliqué sur sa page Facebook une difficulté à laquelle elle s’était retrouvée confrontée dans son travail de recherche.
Elle cherchait des ouvrages qui pourraient l’aider à avancer. Mais elle constatait quelque chose de troublant : les livres disponibles en France et ceux d’Haïti ne racontaient pas toujours l’histoire d’Haïti de la même manière.
Voilà qui devrait nous intéresser.
Parce que l’histoire n’est jamais seulement l’histoire. Elle devient la manière dont un peuple apprend à se regarder. Et je vais aller encore plus loin.
Prenons l’histoire de la défaite de l’armée de Napoléon sous les ordres du général Rochambeau. Chez nous, nous enseignons la défaite de l’armée française à Saint-Domingue comme un événement majeur de notre histoire. Et il l’est. Mais le récit historique français n’est pas nécessairement construit autour de cette même perspective.
Et cela peut se comprendre. Chaque peuple construit aussi son propre récit national. Un peuple ne raconte pas nécessairement ses humiliations avec la même insistance qu’il raconte ses victoires.
Imaginez un instant la difficulté psychologique qu’il y aurait à faire grandir des enfants français avec l’idée que l’armée de Napoléon a été vaincue par des hommes que le système colonial considérait comme des esclaves.
Ce n’est pas exactement l’image glorieuse que l’on cherche habituellement à construire dans un récit national. Et je le comprends. C’est à eux de choisir ce qu’ils veulent raconter à leurs enfants. Mais c’est également à nous de décider ce que nous voulons raconter aux nôtres.
Voilà où je veux en venir. Je ne demande pas aux Français de raconter notre histoire comme nous la racontons. Je ne demande pas à la France d’enseigner à ses enfants ce que nous voulons qu’elle enseigne.
Je demande quelque chose de beaucoup plus simple : que nous, Haïtiens, décidions consciemment de la manière dont nous allons enseigner notre propre histoire à nos propres enfants.
Parce qu’il y a une différence énorme entre apprendre à un enfant : « Tes ancêtres étaient des esclaves. » et lui apprendre : « Tes ancêtres ont été réduits en esclavage, mais ils ont refusé de le rester. »
La première phrase insiste sur la condition. La seconde rappelle le combat.
La première peut enfermer l’enfant dans la honte. La seconde peut lui rappeler la force. Et je ne suis pas en train de dire que nous devons falsifier notre histoire.
Non.
Je ne suis pas en train de dire que nous devons supprimer l’esclavage de nos livres. Je ne suis pas en train de dire que nous devons nier les atrocités commises contre nos ancêtres. Je suis en train de dire que nous devons choisir ce que nous voulons faire de cette histoire.
Pendant combien de temps allons-nous continuer à nous présenter à nos enfants comme le peuple qui a été esclave ? Pendant combien de générations encore ? Cent ans ? Deux cents ans ? Trois cents ans ?
À un moment donné, il faudra leur dire autre chose. Il faudra leur dire : « Oui, on vous a soumis. Mais vous vous êtes relevés. » « Oui, on vous a exploités. Mais vous avez résisté. » « Oui, on a voulu vous maintenir à terre. Mais vous avez créé une nation. »
Et surtout : « Maintenant, c’est à vous de décider ce que vous allez faire de cette liberté. »
Notre histoire ne doit pas être une chaîne attachée à notre cheville. Elle doit être une main posée sur notre épaule. Elle doit nous dire : « Relève-toi. Tu viens d’un peuple qui s’est déjà relevé. »
Parce que si notre histoire extraordinaire ne nous donne aucune confiance en nous-mêmes, à quoi sert-elle ? Si la révolution haïtienne ne nous apprend pas à croire en notre capacité d’agir, qu’est-ce que nous avons réellement retenu de 1803 ?
Et c’est là que notre contradiction devient presque insupportable.
Car nous racontons à nos enfants que nos ancêtres ont vaincu une armée puissante.
Mais aujourd’hui, nous avons parfois besoin que d’autres viennent nous apprendre à construire les institutions dont nous avons besoin.
Comment avons-nous perdu l’orgueil de nous reconstruire nous-mêmes ?
Regardez notre situation.
Des personnes à qui nous avons donné, dans notre récit historique, une leçon militaire autrefois viennent aujourd’hui sur notre propre sol pour participer à la formation de nos policiers.
Et nous les demandons. Nous sollicitons ce coup de pouce. Nous avons besoin de leur expertise.
Encore une fois, recevoir de l’aide n’est pas une honte. Mais il faut oser poser la question : comment avons-nous pu passer de la fierté de raconter une victoire historique à la dépendance au point de ne plus croire que nous pouvons former nous-mêmes nos propres institutions ?
Voilà ce qui me dérange.
Et voilà pourquoi je parle d’orgueil.
Pas l’orgueil idiot qui refuse toute aide.
Pas l’orgueil qui dit : « Nous sommes supérieurs à tout le monde. »
Non.
Je parle de l’orgueil qui dit : « Aidez-nous aujourd’hui, mais nous allons apprendre à le faire nous-mêmes demain. »
Je parle de l’orgueil qui refuse la dépendance permanente. Je parle de l’orgueil qui accepte une main tendue sans transformer cette main en béquille éternelle.
Pensez à un homme qui tombe. Quelqu’un lui tend la main. Il se relève. Il remercie celui qui l’a aidé. Mais ensuite, il apprend à marcher. Il renforce ses jambes. Il apprend à tenir debout. Il ne passe pas le reste de sa vie à demander à quelqu’un de porter son poids. Voilà ce que devrait être l’aide internationale pour Haïti.
Une aide qui nous relève. Pas une aide qui nous apprend à rester couchés. Pas une aide qui nous porte à affaiblir nos propres institutions juste pour recevoir beaucoup plus d’aide.
Nous devons accepter l’aide lorsqu’elle est nécessaire. Mais nous devons simultanément construire nos propres compétences. Former nos propres policiers. Former nos propres ingénieurs. Former nos propres chercheurs. Former nos propres médecins. Former nos propres enseignants. Construire nos propres institutions. Créer nos propres solutions.
Et lorsque nous avons besoin d’un partenaire étranger, travaillons avec lui. Mais ne remettons pas entre ses mains ce qui doit finir par reposer entre les nôtres.
Parce que tant que nous penserons que quelqu’un d’autre doit venir faire à notre place ce que nous sommes capables d’apprendre à faire nous-mêmes, nous continuerons à vivre dans l’ombre de notre propre histoire.
Le Yod parle dans le désert.
Et pendant ce temps, le « Yod » est là. Le « Yod » est là pour vous rappeler cela. Il parle. Il parle longtemps dans le désert. Mais vous n’écoutez pas. Vous le cherchez peut-être du mauvais côté. Vous pensez qu’il doit venir du Sud, du Nord, de quelque part où l’on attend traditionnellement que surgissent les grands hommes, les grands leaders, ceux qui viennent nous montrer le chemin.
Mais peut-être que le Yod n’est pas là où vous le cherchez. Et cela me fait penser à cette question que certains se posaient autrefois à propos de Jésus de Nazareth : « Peut-il sortir quelque chose de bon de Galilée ? »
Et si nous étions en train de commettre exactement la même erreur ? Parce que parfois, nous regardons un endroit, un département, une région, une ville, et nous nous demandons : « Est-ce que quelque chose de bon peut vraiment venir de là ? »
Et si nous étions tellement habitués à chercher le salut au même endroit que nous étions devenus incapables de reconnaître quelque chose de grand lorsqu’il surgissait ailleurs ? Et si le prochain homme capable de contribuer à la reconstruction d’Haïti ne venait pas de l’endroit que nous attendons ?
Et si ce n’était même pas un homme ? Et si c’était une femme ? Un étudiant ? Un professeur ? Un agriculteur ? Un entrepreneur ? Un chercheur ? Un jeune homme que personne ne regarde ?
Nous avons trop longtemps attendu les grands chefs. Nous avons attendu le prochain Toussaint. Le prochain Dessalines. Le prochain Christophe. Le prochain Pétion. Nous avons attendu quelqu’un qui viendrait nous dire quoi faire. Mais peut-être que le plus grand problème n’est pas qu’il n’y a personne. Peut-être que le problème est que nous ne savons plus écouter.
Peut-être que quelqu’un parle déjà. Peut-être que quelqu’un travaille déjà. Peut-être que quelqu’un construit déjà. Peut-être que quelqu’un a déjà compris ce que nous refusons encore d’admettre. Mais nous ne l’écoutons pas parce que nous attendons le personnage que notre imagination a décidé d’appeler « le sauveur ».
Alors ouvrez les yeux. Écoutez. Regardez partout. Ne cherchez plus seulement le prochain grand homme au Nord, au Sud ou dans les mêmes cercles. Peut-être que la prochaine idée qui changera Haïti viendra d’un endroit que nous avons toujours méprisé. Peut-être qu’elle viendra d’une personne que personne n’attend.
Peut-être qu’elle est déjà là. Peut-être qu’elle parle dans le désert. Et peut-être que, cette fois, il faudrait enfin l’écouter.
Mais pour l’écouter, il faut d’abord que nous ayons appris à nous écouter nous-mêmes. Et cela commence par notre regard.
Nous avons appris à baisser les yeux
Je vais dire quelque chose qui peut sembler étrange. Observez un Haïtien lorsqu’il parle à un autre Haïtien. Regardez-le vraiment.
Combien de fois pouvons-nous avoir une conversation avec quelqu’un de notre propre peuple sans chercher à détourner le regard ? Quelqu’un passe. On regarde. Un objet bouge. On regarde. Le plafond. Le mur. La porte. N’importe quoi devient une raison de regarder ailleurs.
Pourquoi ? Peut-être que notre histoire nous a appris quelque chose de plus profond que nous ne voulons l’admettre. Elle nous a appris à baisser les yeux.
Oui, notre histoire est l’une des plus extraordinaires du monde. Oui, nous pouvons être fiers d’avoir été le premier peuple noir libre à avoir fondé une nation indépendante à la suite d’une révolution qui a bouleversé l’ordre colonial. Mais notre histoire a aussi été une histoire de domination.
Une histoire dans laquelle on nous a appris à obéir. À servir. À nous considérer comme inférieurs. À regarder vers celui qui commande. Et lorsque vous répétez cela pendant des générations, quelque chose finit par s’installer dans l’esprit. On peut devenir libre juridiquement sans avoir complètement cessé de penser comme quelqu’un qui attend l’autorisation d’être libre.
Voilà ce qui me fait peur.
Nous avons obtenu notre indépendance. Mais avons-nous complètement obtenu notre indépendance psychologique ? Nous avons créé un pays. Mais avons-nous appris à croire que nous sommes capables de le faire fonctionner ?
Nous avons vaincu une armée. Mais avons-nous appris à vaincre notre propre sentiment d’impuissance ?
Voilà les questions que nous devons nous poser.
Parce qu’une nation peut être politiquement indépendante et psychologiquement dépendante. Et une nation qui doute constamment de sa propre capacité à construire finira toujours par chercher quelqu’un pour construire à sa place.
C’est pourquoi je dis : il est temps d’arrêter d’enseigner seulement que nous avons été esclaves. Il est temps d’enseigner aussi que nous avons été des hommes et des femmes qui ont refusé de le rester.
Il est temps d’enseigner à nos enfants non seulement ce que le monde nous a fait, mais également ce que nous avons fait au monde. Pas pour nourrir leur arrogance. Pour nourrir leur responsabilité.
Car si nous leur disons uniquement : « Regarde tout ce qu’on nous a fait », ils apprendront à chercher constamment un coupable.
Mais si nous leur disons : « Regarde ce que tes ancêtres ont réussi à accomplir dans les conditions les plus difficiles », nous leur posons une autre question : « Maintenant, qu’est-ce que toi, tu vas accomplir ? »
Et si nous réécrivions non pas l’histoire, mais le regard que nous portons sur elle ?
Je vais maintenant aller là où certains historiens ne seront probablement pas contents. Et je l’assume.
Et si nous racontions notre histoire autrement ? Et si, au lieu de commencer notre récit par : « Nous étions des esclaves », nous commencions par dire : « Nous étions des hommes et des femmes forts et courageux vivant en Afrique. »
Et si nous racontions ensuite comment nous avons appris que des hommes et des femmes étaient maltraités dans la colonie de Saint-Domingue ? Et si nous racontions que des hommes libres avaient décidé de traverser l’océan pour aller les libérer ? Et qu’après les avoir délivrés, ils avaient décidé de rester sur cette île parce qu’ils l’aimaient ? Et qu’ils avaient décidé d’y former une nation ? La nation haïtienne.
Oui. Je sais. Nos historiens ne seraient probablement pas contents. Mais permettez-moi de poser une question : sont-ils obligés d’être contents de la manière dont nous choisissons de réfléchir à notre identité ?
Je ne dis pas que cette hypothèse doit remplacer les faits historiques.
Je dis qu’elle pose une question fondamentale : quel récit devons-nous transmettre à nos enfants pour qu’ils cessent de marcher la tête baissée ?
Parce que voilà mon obsession. Pas de falsifier. Pas de mentir. Pas d’effacer. Mais de construire.
Nous avons raconté pendant plus de deux cents ans que nous avons été les victimes d’un système. Et regardez où nous en sommes. Nous n’arrivons même pas toujours à nous regarder dans les yeux.
Nous nous divisons. Nous nous méprisons. Nous nous soupçonnons. Nous nous sabotons. Nous cherchons l’étranger pour nous dire ce que nous sommes. Alors peut-être qu’il faut avoir le courage de se demander : et si notre manière de raconter notre histoire ne nous avait pas suffisamment appris à nous tenir debout ?
Une histoire peut être vraie et néanmoins être racontée d’une manière qui ne produit pas le même effet psychologique. Voilà pourquoi je veux une autre façon de raconter Haïti. Une façon qui ne nie pas nos blessures. Mais qui refuse de faire de nos blessures notre identité éternelle.
À nos historiens, je demande de continuer à chercher. À nos chercheurs, de continuer à documenter. À nos enseignants, de continuer à transmettre. Mais à nous tous, je demande une chose : Soyons suffisamment orgueilleux pour nous reconstruire une nation.
Ralf Dieudonné JN MARY dit Lysius Félicité Salomon Jeune.

