En Haïti, la Constitution de 1987, loi mère de la République, interdit formellement toute révision ou tout référendum constitutionnel dans les conditions actuelles de vide institutionnel et d’absence de Parlement. Pourtant, Alix Didier Fils-Aimé et ses alliés persistent, coûte que coûte, à vouloir organiser un tel scrutin. Cet entêtement n’est pas un simple caprice technocratique ni une volonté pure de « moderniser » le pays. Il révèle des objectifs stratégiques bien plus profonds, dont deux priorités se détachent avec une clarté troublante.
1. La question territoriale : une cession déguisée sous le couvert du chaos
Pour un nombre croissant d’observateurs, la violence généralisée n’est pas seulement un dysfonctionnement sécuritaire. Elle ressemble à une opération de livraison progressive d’une partie du territoire national. Les gangs, autorisés de fait à tuer, à chasser les habitants et à contrôler des zones entières, vident des pans du pays de leur population légitime. Une fois les citoyens dispersés ou réduits au silence, le terrain devient disponible pour d’autres arrangements.
Dans cette lecture, les annonces spectaculaires autour d’Erik Prince, de la FRG ou d’autres opérateurs privés ne sont que du bruit de fond : un business de sécurité, un prétexte lucratif pour certains acteurs internationaux et locaux. La substance, elle, serait ailleurs. La dernière
carte géographique mise en circulation sous l’administration Trump – qui, selon certains, redessine ou relativise les contours haïtiens – est brandie comme une preuve supplémentaire. Qu’il s’agisse d’une simple projection géopolitique ou d’un signal plus concret, elle alimente le soupçon : pendant que le pays s’enfonce dans le chaos armé, une nouvelle configuration territoriale se prépare. Inscrire dans « sa » nouvelle Constitution des dispositions qui assouplissent la notion d’intégrité territoriale, de souveraineté effective ou de gestion des zones « hors contrôle » permettrait de légaliser a posteriori ce qui se construit déjà par la force et la terreur.
2. L’amnistie constitutionnalisée : l’impunité comme monnaie d’échange
La seconde priorité est tout aussi cynique. Les gangs ne sont plus seulement des bandes armées. Enrichis par le racket, le trafic, le contrôle des ports et des corridors, ils disposent désormais de ressources considérables. Ce qu’ils veulent, c’est vivre en toute impunité, transformer leurs butins en patrimoine légitime et garantir que demain personne ne pourra les juger.
Fils-Aimé et ses alliés semblent convaincus que l’inscription d’une amnistie large – ou de mécanismes d’effacement des poursuites – dans le texte constitutionnel lui-même constituerait un argument de poids. Les chefs de gangs, en échange de cette garantie d’impunité permanente, pousseraient « leurs » populations à voter Oui. Le référendum deviendrait alors non pas un exercice démocratique, mais un marché : la sécurité relative contre l’oubli officiel des massacres, des enlèvements et des déplacements forcés. En gravant
l’amnistie dans la loi mère, on la rend quasi intouchable, à l’abri des futurs retournements politiques.
D’autres motivations secondaires, mais non négligeables À côté de ces deux axes prioritaires, d’autres calculs peuvent expliquer l’obstination :
• Refonder le pouvoir autour d’un texte taillé sur mesure, qui concentre les prérogatives et marginalise les contrepoids institutionnels.
• Offrir des garanties juridiques à des investisseurs ou à des partenaires étrangers qui exigent une « stabilité » constitutionnelle avant de s’engager.
• Créer un fait accompli politique qui rendrait toute contestation ultérieure plus difficile, en s’appuyant sur un semblant de légitimité populaire obtenue sous pression.
Mais ces motivations restent secondaires par rapport aux deux questions structurantes : le territoire et l’impunité.
Une ligne rouge
Changer la Constitution dans ces conditions, en pleine terreur gangstérisée et sans institutions légitimes, n’est pas une réforme. C’est potentiellement la validation juridique d’un démembrement territorial et d’une amnistie pour les auteurs de crimes de masse. Si Fils-Aimé et ses alliés continuent de forcer la main, le peuple haïtien doit regarder non pas les discours officiels sur la « modernisation », mais le contenu exact des articles que l’on veut lui faire approuver. Car une fois inscrits dans la loi mère, le territoire cédé de fait et l’impunité des riches gangs risquent de devenir irréversibles.
L’Histoire jugera sévèrement ceux qui, sous prétexte de « sauver » Haïti, s’apprêteraient à la livrer – terre et justice confondues.

