Conatel et Indotel devront exiger la notification des accords, contrôler les tarifs de gros, imposer le cas échéant des plafonds de roaming et de Mobile Money, et garantir que les usagers ne subissent plus de facturation involontaire liée au débordement des signaux. Une coordination tarifaire minimale (méthodologies de coûts communes, échanges d’informations) serait un progrès décisif.
L’arrivée d’un opérateur véritablement pan-insulaire, Viettel/Natcom, redessine en profondeur la concurrence télécom sur l’île d’Hispaniola. Avec sa présence historique en Haïti via Natcom et l’attribution récente de 240 MHz de spectre en République dominicaine, ce groupe dispose désormais d’actifs des deux côtés d’une frontière de près de 400 kilomètres. Cette configuration pose de manière aiguë les questions tarifaires : comment tarifer la voix, les données, les SMS et les services de Mobile Money lorsque le même opérateur peut traiter l’île comme un marché quasi unique, tandis que ses concurrents restent limités à un seul territoire ?
Les enjeux ne sont pas purement techniques. Ils touchent à la concurrence, au pouvoir d’achat des usagers frontaliers, aux flux commerciaux binationales, aux transferts de la diaspora et à la soutenabilité économique des opérateurs. Voici comment ces questions se posent, quels principes et méthodes s’appliquent, et comment les décliner concrètement dans le cas de Viettel/Natcom par rapport à Digicel (Haïti) et Claro (République dominicaine).
Comment se posent les questions tarifaires dans un environnement pan insulaire
Dans un marché strictement national, les tarifs se construisent autour de coûts d’interconnexion locaux, de redevances spectrales nationales et de structures de coûts monopolitiques ou oligopolistiques. Dans un cadre pan-insulaire, plusieurs dimensions supplémentaires apparaissent :
• Le roaming (itinérance) devient le nœud central. Pour un abonné Viettel/Natcom, traverser la frontière peut bientôt relever d’un roaming « interne » à coût marginal, voire quasi nul. Pour un abonné Digicel ou Claro, le même déplacement déclenche souvent des tarifs internationaux ou de roaming élevés. Les signaux radio qui débordent involontairement de part et d’autre de la frontière aggravent le problème : de nombreux usagers se retrouvent facturés en roaming sans l’avoir choisi.
• Les interconnexions et terminaisons d’appel entre réseaux des deux pays. Les coûts de terminaison, historiquement plus élevés pour le trafic international, doivent être repensés. Un trafic déséquilibré (beaucoup d’appels d’un côté vers l’autre) génère des flux de paiements importants.
• Les offres data et forfaits : l’opérateur pan-insulaire peut mutualiser ses coûts de backbone, de sites frontaliers et de cœur de réseau pour proposer des tarifs data plus agressifs et des forfaits « île entière ». Les opérateurs mono-pays peinent à suivre sans accords de coopération.
• Le Mobile Money : NatCash (Natcom) peut offrir des transferts transfrontaliers instantanés à très bas coût. MonCash (Digicel) et les solutions Claro restent, pour l’instant, plus chers ou plus complexes pour les envois Haïti-République dominicaine, freinant le commerce informel et les envois de fonds intra insulaires.
• Les asymétries réglementaires et fiscales : deux régulateurs (Conatel et Indotel), deux monnaies (gourde et peso), deux régimes fiscaux et de redevances spectrales. Ces différences rendent la construction de tarifs « justes » et comparables délicate.
Sans cadre clair, le risque est double : soit l’opérateur pan-insulaire écrase la concurrence par des prix très bas (prédation), soit les usagers frontaliers continuent de subir des tarifs excessifs tandis que les opérateurs mono-pays perdent des parts de marché.
Les principes et méthodes de tarification applicables
Plusieurs principes classiques de régulation des télécoms s’imposent, adaptés au contexte binational :
1. Orientation vers les coûts : les tarifs de gros (interconnexion, roaming wholesale, accès aux infrastructures) doivent refléter les coûts incrémentaux de long terme d’un opérateur efficace (modèles de type LRIC/TSLRIC). Cela évite les rentes excessives tout en permettant une rémunération raisonnable du capital investi.
2. Non-discrimination : un opérateur ne peut pas appliquer des conditions tarifaires plus favorables à ses propres filiales ou à certains partenaires qu’à ses concurrents, sauf justification objective de coûts.
3. Transparence : publication des tarifs de gros, des conditions d’accès et des méthodologies de calcul. Les usagers doivent être clairement informés des conditions de roaming et des frais de Mobile Money.
4. Proportionnalité et protection de la concurrence : les régulateurs peuvent imposer des plafonds (price caps) ou des obligations d’accès si le marché ne produit pas spontanément des tarifs raisonnables. L’expérience européenne du « Roam Like at Home » (RLAH) montre qu’il est possible, sous conditions de soutenabilité, de supprimer les surcharges de roaming pour un usage raisonnable.
5. Méthodes opérationnelles :
o Benchmarking international ou régional.
o Approche « retail minus » (tarif de détail moins les coûts de
commercialisation).
o Accords bilatéraux de roaming préférentiel ou de « bill and keep » lorsque les trafics sont équilibrés.
o Encadrement des frais de Mobile Money (plafonds sur les retraits et transferts inter-opérateurs).
o Notification et contrôle des accords de coopération par les régulateurs pour éviter les ententes restrictives.
Ces outils doivent être appliqués de manière coordonnée par Conatel et Indotel, éventuellement via un mécanisme de coopération renforcé, déjà esquissé dans des mémorandums sur les interférences radio.
Application concrète au cas Viettel/Natcom par rapport à Digicel et Claro
Pour Viettel/Natcom :
L’opérateur peut, et doit probablement, proposer à ses abonnés un roaming quasi national ou à coût très faible le long de la frontière et, progressivement, sur l’ensemble de l’île. Grâce aux économies d’échelle, il est en mesure d’offrir des forfaits data plus compétitifs et des transferts NatCash transfrontaliers à frais réduits. Ces avantages sont légitimes s’ils reposent sur des gains d’efficacité réels. En revanche, les régulateurs devront veiller à ce que les tarifs de gros offerts aux concurrents (accès roaming, interconnexion) restent orientés vers les coûts et non discriminatoires. Toute pratique de subvention croisée abusive ou de verrouillage des usagers frontaliers devrait être sanctionnée.
Pour Digicel et Claro :
Ces opérateurs mono-pays partent avec un handicap structurel. Pour rester compétitifs, notamment dans les zones frontalières et auprès des commerçants binationales, ils ont intérêt à négocier des accords de roaming préférentiel mutuel, de partage d’infrastructures passives et d’interopérabilité Mobile Money à bas coût. Un tel partenariat, s’il reste transparent, non exclusif et limité (par exemple aux zones frontalières), peut être accepté, voire encouragé, par les régulateurs comme un moyen de restaurer une concurrence effective face à l’opérateur pan-insulaire. Les tarifs de détail de Digicel en Haïti et de Claro en République dominicaine devront s’adapter : baisse progressive des surcharges de roaming, offres ciblées « frontière » et réduction des frais de transferts d’argent transfrontaliers.
Rôle des régulateurs :
Conatel et Indotel doivent exiger la notification des accords, contrôler les tarifs de gros, imposer le cas échéant des plafonds de roaming et de Mobile Money, et garantir que les usagers ne subissent plus de facturation involontaire liée au débordement des signaux. Une coordination tarifaire minimale (méthodologies de coûts communes, échanges d’informations) serait un progrès décisif.
En résumé, l’environnement pan-insulaire transforme les tarifs d’un simple paramètre commercial en un enjeu de structure de marché et de souveraineté économique partagée. Viettel/Natcom dispose d’un avantage concurrentiel naturel qu’il peut légitimement exploiter s’il respecte les principes d’orientation vers les coûts et de non-discrimination. Digicel et Claro doivent s’adapter par la coopération ciblée. Quant aux régulateurs, leur mission est claire : empêcher que la frontière reste une source de rentes excessives ou de distorsions, et faire en sorte que les gains d’efficacité se traduisent en tarifs plus justes pour les usagers de toute l’île. C’est à cette condition que l’émergence d’un opérateur pan-insulaire sera véritablement bénéfique pour Hispaniola.
Montaigne MARCELIN, @techommunication

