12 septembre 2026
Dr Lorquet | Suisse–Haïti : regards croisés sur le travail, la formation et le développement
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Dr Lorquet | Suisse–Haïti : regards croisés sur le travail, la formation et le développement

Récit de voyage / Belgique

Samedi 12 septembre 2026

Ce que la Suisse peut enseigner à Haïti : regards croisés sur la prospérité, le travail, la formation, le développement et les possibilités de coopération

Par : Joël Lorquet, PhD

Marceline, une Suissesse qui témoigne de l’évolution de son pays

En route vers le centre commercial de Genève et la vieille ville, en compagnie de Damien François, nous avons dû attendre le bus. C’est à ce moment que nous avons fait la connaissance de Marceline, une Suissesse avec laquelle nous avons engagé une conversation particulièrement intéressante sur l’évolution de la Suisse, le coût de la vie, le travail, l’éducation, l’agriculture, l’industrie et le tourisme de montagne.

La première impression qui ressort de ses propos est celle d’une femme consciente des transformations profondes que son pays a connues au cours des dernières décennies. La Suisse est aujourd’hui considérée comme un pays riche, mais cette prospérité a également engendré certaines difficultés, notamment en matière de circulation, d’environnement et de coût de la vie.

« C’est un pays riche. Oui, on paie beaucoup d’impôts aussi », fait-elle remarquer. Pour Marceline, le développement économique a certes apporté beaucoup de progrès, mais il existe désormais un seuil au-delà duquel la croissance devient problématique.

— Le développement, c’est bien, mais le surdéveloppement, ce n’est pas bien. C’est très pénible, dit-elle.

Elle évoque notamment la situation de Genève, où viennent travailler de nombreuses personnes de la région française voisine. Cette concentration de travailleurs contribue, selon elle, à la saturation des routes et à la pollution.

« Il y a beaucoup de travail, mais maintenant, on a trop développé l’économie. Les routes sont pleines et toute la région française travaille à Genève. Donc les routes sont pleines et on est très pollués », explique-t-elle.

Pourtant, cette Suisse prospère n’a pas toujours été aussi riche. Marceline se souvient du témoignage de son père, qui répétait que le pays avait connu une période de grande pauvreté. Elle situe le véritable décollage économique de la Suisse dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, particulièrement après 1945.

« On était un pays pauvre. On a beaucoup travaillé. Nos parents ont beaucoup travaillé. Mon père disait toujours qu’on était un pays très pauvre », raconte-t-elle. Selon elle, c’est surtout après la guerre que la Suisse a commencé à se développer rapidement.

« Il faut travailler et former les gens »

Cette expérience historique conduit naturellement la conversation vers Haïti, pays confronté depuis longtemps à la pauvreté et au sous-développement. Je lui demande alors quel conseil elle pourrait donner aux Haïtiens qui cherchent à comprendre comment la Suisse a réussi à transformer son économie.

Sa réponse est simple et directe : le travail et la formation.

« C’est travailler toute ma vie. C’est 40 heures par semaine, former les gens et former les gens dans des métiers utiles, pour que les gens aient une motivation et du travail. Je ne vois pas d’autre solution. Les miracles qui tombent du ciel, je n’y crois pas », affirme-t-elle.

Cette conviction revient à plusieurs reprises dans son témoignage. Pour elle, le développement ne peut pas reposer uniquement sur des discours ou sur l’attente d’une aide extérieure. Il doit avant tout s’appuyer sur la capacité des citoyens à travailler, à apprendre et à exercer des métiers utiles à la société.

Lorsqu’on lui demande comment la Suisse avait procédé à l’époque pour sortir de la pauvreté, Marceline reconnaît qu’elle ne connaît pas tous les détails historiques du processus. Elle retient cependant une chose : le changement s’est produit progressivement après la guerre et, selon son souvenir, sans dépendre d’une aide étrangère déterminante.

« Sans l’aide étrangère », répond-elle lorsque je lui demande si la Suisse avait réussi cette transformation par elle-même.

La Suisse, un pays riche sans grandes ressources minières

Une autre idée reçue est ensuite abordée. La richesse suisse proviendrait-elle de l’abondance de ressources naturelles ou de ressources minières ? Marceline corrige immédiatement cette perception.

— Non, on n’a pas de mines. Pas du tout.

Si la Suisse ne dispose pas d’importantes richesses minières, quelles sont alors les bases de sa prospérité ? Sa réponse met en avant trois éléments : le travail, l’agriculture et l’industrie.

« Le travail, l’agriculture et l’industrie. On construit toutes sortes de matériel. L’industrie, oui. Et puis l’agriculture aussi », explique-t-elle.

Mais même dans ce pays développé, l’agriculture ne permet pas de couvrir tous les besoins alimentaires. Marceline estime qu’environ la moitié de la nourriture consommée en Suisse doit être importée.

« On importe 50 % de notre nourriture, parce que les agriculteurs ont diminué », précise-t-elle.

Elle estime néanmoins que la Suisse pourrait accroître sa production agricole. Cela supposerait, selon elle, de faire certains choix économiques et de mieux rémunérer les producteurs.

« On pourrait, mais il faudrait diminuer certaines productions industrielles inutiles, développer l’agriculture et surtout payer les agriculteurs au juste prix », soutient-elle.

Elle cite notamment les céréales, le blé, les pommes de terre, les salades et les légumes parmi les productions qui pourraient être davantage développées. Dans sa commune, dit-elle, plusieurs personnes produisent déjà des légumes.

Cependant, la concurrence des produits français complique la situation. Beaucoup de jeunes vont acheter en France parce que les produits y sont moins chers, ce qui constitue, selon Marceline, « un désavantage pour la population ».

La montagne : autrefois une richesse, aujourd’hui un défi

Notre conversation aborde ensuite un autre aspect caractéristique de la Suisse : ses montagnes. Dans de nombreux pays, le relief montagneux peut être considéré comme un obstacle au développement des infrastructures. En Suisse, il semble plutôt avoir constitué un atout économique, notamment grâce au tourisme.

Marceline nuance cependant cette perception. Pendant longtemps, les montagnes ont représenté une véritable richesse grâce aux sports d’hiver. La neige attirait des touristes en grand nombre et faisait vivre de nombreuses stations.

« Ce n’est pas un handicap. C’était même un plus auparavant, parce qu’il y avait la neige », explique-t-elle.

Mais la situation a changé. Selon elle, les stations de montagne sont aujourd’hui confrontées à la diminution de l’enneigement.

« Jusqu’à il y a 20 ans, on avait de la neige l’hiver. Et ça a attiré beaucoup, beaucoup, beaucoup de touristes. Et maintenant, la neige a disparu », constate-t-elle.

Cette évolution oblige les acteurs du tourisme à réfléchir à de nouvelles activités. Les hôtels et les stations de montagne doivent se reconvertir, notamment vers les promenades, les activités de plein air et éventuellement le tourisme écologique.

À la question de savoir si le tourisme écologique pourrait constituer une solution, Marceline acquiesce : « Oui, ce serait une option. »

La formation professionnelle, un pilier du modèle suisse

La conversation se poursuit autour des infrastructures suisses. En observant les ponts, les routes et les autoroutes qui traversent les reliefs montagneux, je lui demande comment la Suisse a réussi à maîtriser autant de technologies dans le domaine de la construction.

Marceline revient alors sur ce qu’elle considère comme l’un des grands atouts du pays : la formation professionnelle.

« On a une bonne formation professionnelle. Ça s’est très développé. C’est ce qui marche le mieux : les gens qui se forment dans des professions », affirme-t-elle.

Elle établit une distinction entre l’enseignement très théorique et l’apprentissage pratique. Selon elle, les personnes formées directement sur le terrain peuvent parfois se révéler plus efficaces dans leur travail.

« Dans les écoles, après, ils sont très théoriques. On remarque maintenant que les gens qui sont formés sur le terrain sont plus efficaces », observe-t-elle.

Elle reconnaît cependant qu’il existe également un problème d’emploi. Même lorsqu’une personne possède une formation professionnelle, l’accès au travail n’est pas toujours garanti.

L’éducation : une obligation avant le choix professionnel

L’éducation occupe également une place importante dans notre échange. En Suisse, l’instruction est obligatoire jusqu’à un certain niveau, avant que les jeunes puissent choisir leur orientation.

« C’est obligatoire », répond Marceline lorsque je lui demande si l’éducation constitue une priorité dans le pays.

Après le secondaire, explique-t-elle, les jeunes disposent essentiellement de deux possibilités : poursuivre des études ou se former à une profession.

« Après, c’est un choix. Soit on se forme dans une profession, soit on continue les études », précise-t-elle.

La formation professionnelle constitue donc une véritable voie de réussite et ne doit pas être considérée comme une alternative inférieure à l’université. Un jeune peut apprendre un métier et acquérir une qualification professionnelle tout en construisant son avenir.

Lorsqu’on lui demande combien de temps dure une telle formation, Marceline répond simplement : « Quatre ans. »

Cette conversation improvisée, née d’une simple attente de bus sur le chemin du centre-ville, aura finalement permis de recueillir le témoignage d’une Suissesse sur les transformations de son pays. Son récit met en évidence une idée essentielle : la prospérité ne repose pas nécessairement sur l’abondance des ressources naturelles. Elle peut aussi être construite progressivement grâce au travail, à la formation professionnelle, à l’industrie, à l’agriculture et à l’organisation de la société.

Mais Marceline rappelle également que le développement a ses limites. Pour elle, la Suisse est passée d’un pays pauvre à un pays riche grâce au travail de plusieurs générations. Aujourd’hui, elle doit cependant faire face à de nouveaux défis : coût de la vie, saturation des routes, pollution, diminution de l’agriculture et transformation du tourisme de montagne.

Son témoignage pourrait ainsi se résumer en une phrase : le développement est une bonne chose, à condition de savoir en maîtriser les excès.

Genève, entre histoire, patrimoine et regard sur Haïti

Après avoir découvert les rives du Léman, les quartiers internationaux et plusieurs institutions de Genève, je poursuis ma promenade dans la ville en compagnie de Damien François, un Haïtien qui a vécu de nombreuses années en Suisse et qui connaît particulièrement bien Genève.

Cette visite me permet de découvrir une autre facette de la ville : son centre commercial, sa vieille ville, ses institutions politiques, ses anciennes familles, son patrimoine religieux et universitaire, mais aussi les possibilités de coopération entre la Suisse et Haïti.

La rue du Rhône, cœur commercial de Genève

Nous nous trouvons d’abord au centre-ville, dans le secteur de la rue du Rhône, l’une des principales artères commerciales de Genève. Damien me montre les grandes bijouteries, les maisons de commerce et les boutiques de luxe qui donnent à cette rue son caractère particulier.

Devant nous se dresse un imposant immeuble de l’UBS, l’Union de banques suisses, l’une des principales banques du pays et un acteur majeur de la finance internationale.

Je lui demande alors pourquoi la Suisse est si étroitement associée, dans l’imaginaire collectif, aux banques.

Selon Damien, cette réputation s’explique par l’importance historique de la Suisse comme centre financier. Genève, en particulier, possède une longue tradition financière et bancaire. Il évoque les grandes familles de la banque privée genevoise, notamment Pictet et Lombard Odier, ainsi que d’autres grandes fortunes qui ont marqué l’histoire économique de la ville.

Je lui demande si toutes les banques sont concentrées dans ce même secteur. Il me répond que non. Certaines grandes banques possèdent plusieurs immeubles, tandis que d’autres établissements, notamment des banques étrangères, sont installés dans différents quartiers de la ville.

La question de l’argent placé en Suisse vient naturellement dans notre conversation. Je lui demande s’il est vrai que le pays a longtemps été associé aux avoirs de dirigeants politiques et aux fortunes controversées.

Nous évoquons alors, à titre d’exemples historiques, des dirigeants comme Mobutu et Hosni Moubarak, ainsi que la question des fonds haïtiens qui auraient été placés à l’étranger. Damien mentionne notamment une somme de plusieurs millions de dollars attribuée à Haïti, mais cette information, telle qu’évoquée dans notre conversation, demanderait évidemment à être vérifiée auprès de sources documentaires fiables.

De la ville moderne à la vieille ville

Nous quittons progressivement le secteur commercial pour nous diriger vers la vieille ville.

Le contraste est saisissant. D’un côté, les grandes enseignes, les immeubles modernes et les larges artères commerciales ; de l’autre, des rues beaucoup plus étroites, pavées et bordées de bâtiments anciens.

— Nous sommes toujours au centre-ville, mais nous entrons maintenant dans la vieille ville, m’explique Damien. C’est là que se trouvent notamment d’importantes institutions de l’État.

L’UBS est également présente dans ce secteur avec plusieurs grands immeubles.

Nous nous arrêtons devant une ancienne fontaine. Les inscriptions et les noms qui y figurent témoignent de l’ancienneté des lieux. Damien attire mon attention sur le caractère historique de cette partie de Genève.

Les rues deviennent progressivement plus étroites. Les immeubles, généralement de trois ou quatre étages, donnent à la vieille ville une atmosphère très différente de celle du centre commercial que nous venons de quitter.

Je remarque surtout les pavés et les dalles de pierre qui couvrent les rues.

Cette observation me ramène immédiatement à Haïti. Nous avons, dans plusieurs régions du pays, notamment autour des Gonaïves, d’importantes quantités de pierres plates qui pourraient, avec une organisation appropriée, être utilisées pour certains travaux de voirie.

Je m’étonne de voir un pavage aussi ancien toujours en place et toujours fonctionnel. Certaines parties remontent à plusieurs siècles, même si les bâtiments et les rues ont évidemment fait l’objet de restaurations successives.

Cette solidité m’impressionne. Je ne peux m’empêcher de penser aux ressources naturelles dont dispose Haïti et à la manière dont elles pourraient être mieux exploitées pour améliorer les infrastructures du pays.

Sur les traces de Calvin

Notre parcours nous conduit également vers les lieux associés à Jean Calvin.

Damien me rappelle que Calvin a profondément marqué Genève et qu’il y a enseigné au XVIe siècle. Son influence a été déterminante dans le développement de la Réforme protestante et du calvinisme.

Nous évoquons les principes de la doctrine calviniste, notamment la prédestination et l’importance accordée à la grâce.

Dans cette vieille ville, je découvre ainsi des maisons anciennes, encore habitées et fonctionnelles, malgré les siècles qui les séparent de notre époque.

Je m’interroge sur la capacité d’une ville à préserver son patrimoine tout en continuant à fonctionner normalement. Genève semble avoir trouvé un équilibre entre conservation historique, rénovation et vie moderne.

Au cœur du quartier gouvernemental

Nous arrivons ensuite dans une partie de la vieille ville où se trouvent les institutions du canton de Genève.

Certaines rues sont réservées aux piétons ou connaissent une circulation automobile limitée. Damien m’explique que ces espaces donnent à la ville un caractère particulier tout en facilitant les déplacements des habitants et des visiteurs.

Je retrouve ici une organisation que j’ai déjà observée dans d’autres villes européennes, notamment à La Rochelle, mais aussi à Montréal et à Saint-Domingue : des secteurs entiers où les piétons peuvent circuler plus librement.

Nous pénétrons dans la zone gouvernementale.

Ici se trouvent notamment le Conseil d’État, qui constitue l’exécutif cantonal, ainsi que le Grand Conseil, le parlement cantonal.

L’ensemble architectural donne presque l’impression d’un palais.

— C’est ici que se trouvent les institutions de l’État de Genève, me précise Damien. L’exécutif et le législatif sont regroupés dans cette partie de la vieille ville.

Les nombreux drapeaux attirent mon attention. Le drapeau suisse côtoie celui du canton de Genève.

Nous découvrons également une cour intérieure. Damien m’explique qu’autrefois, ce type de cour servait notamment d’espace d’arrivée et de réception pour les carrosses, tandis que les bureaux se trouvaient à l’étage.

L’architecture ancienne contraste avec la fonction administrative actuelle des bâtiments.

Les pierres de Genève et les souvenirs d’Haïti

Une nouvelle fois, les pierres attirent mon regard. Je remarque de grosses pierres plates utilisées dans les constructions et le pavage. Leur apparence me rappelle certaines pierres que l’on trouve en Haïti, notamment dans la région des Gonaïves.

Cette similitude me frappe : des matériaux simples et locaux peuvent traverser les siècles lorsqu’ils sont correctement utilisés et entretenus.

Une plaque historique attire ensuite mon attention. Elle rappelle que c’est dans cette salle que fut signée, le 22 août 1864, la première Convention de Genève destinée à améliorer le sort des militaires blessés dans les armées en campagne, acte fondateur de l’action internationale de la Croix-Rouge.

La même plaque rappelle également qu’en 1872 fut prononcée à Genève la sentence du tribunal arbitral chargé de régler le différend entre les États-Unis et la Grande-Bretagne concernant les dommages causés pendant la guerre de Sécession par le navire confédéré Alabama.

Je prends le temps de lire cette inscription. Elle rappelle à quel point Genève est liée à l’histoire du droit international et de la diplomatie.

Non loin de là, nous apercevons également d’anciens canons.

— C’était l’armurerie de Genève, m’explique Damien. Ces canons servaient autrefois à la défense de la ville.

Nous passons également devant l’Hôtel de Ville et les Archives d’État de Genève.

Dans le quartier des anciennes familles genevoises

À mesure que nous avançons, Damien attire mon attention sur un autre aspect de la vieille ville : les anciennes familles genevoises.

Selon lui, certaines rues correspondent historiquement au quartier des familles les plus influentes de Genève : banquiers, avocats et grandes familles établies depuis plusieurs siècles.

Les noms de Pictet et d’autres familles anciennes reviennent dans notre conversation.

Je lui demande si ces familles sont toujours présentes aujourd’hui.

— Oui, certaines sont toujours là. Ce sont de vieilles familles genevoises, avec une tradition qui s’est perpétuée de génération en génération.

Nous parlons notamment de la famille Pictet, associée depuis longtemps à la banque privée genevoise.

Damien me raconte également une histoire particulièrement étonnante : il indique qu’une Haïtienne noire aurait épousé, à la fin des années 1960, un membre de cette famille et vivrait encore en Suisse. Elle serait aujourd’hui très âgée et aurait encore un fils.

Cette histoire me surprend.

— Haïti est partout, lance Damien.

Nous nous arrêtons devant une statue de Charles Pictet de Rochemont, né en 1755 et mort en 1824.

À cet instant, je prends pleinement conscience de la profondeur historique de ce quartier et du poids de certaines familles dans l’histoire économique de Genève.

Une étonnante simplicité du pouvoir

Ce qui me frappe cependant le plus n’est pas seulement l’ancienneté des bâtiments, mais la relative simplicité de l’environnement politique.

Nous sommes à proximité des institutions de l’État, mais je ne vois ni impressionnant dispositif policier ni cortège officiel.

Je demande à Damien comment cela est possible.

Selon lui, la culture politique suisse repose notamment sur une certaine proximité entre les responsables publics et la population.

Il me raconte que le président de la Confédération, lorsqu’il se trouve à Berne, peut utiliser les transports publics comme les autres citoyens. Il évoque également le cas d’un ancien responsable genevois de l’instruction publique qui aurait circulé dans une petite Volkswagen sans escorte particulière.

— Ici, les responsables politiques peuvent être considérés simplement comme des citoyens, explique-t-il.

Cette image m’étonne profondément. Imaginer un dirigeant national prenant le bus ou voyageant en train à côté des citoyens ordinaires contraste fortement avec ce que j’ai connu dans d’autres contextes politiques.

Je note cette observation dans mon carnet : la simplicité apparente du pouvoir est peut-être l’une des expressions les plus visibles de la culture démocratique suisse.

Le banc de la Treille et le parc des Bastions

En poursuivant notre promenade à travers la vieille ville de Genève, nous sommes arrivés sur la promenade de la Treille, où se trouve l’un des monuments les plus insolites de la cité : le célèbre banc de la Treille. Long de 120,21 mètres, il est présenté comme le plus long banc en bois du monde.

Installé le long de la promenade, ce vaste banc nous offre un point de vue particulièrement agréable sur la ville et ses environs. Nous nous sommes arrêtés quelques instants pour apprécier ce lieu chargé d’histoire, tout en observant les Genevois et les visiteurs qui empruntent cette promenade.

Au-delà de ses dimensions impressionnantes, le banc de la Treille constitue surtout un symbole de la convivialité et de la douceur de vivre genevoises. Assis sur cette longue structure de bois, nous prenons le temps de contempler la ville, de nous reposer et de mesurer combien Genève sait harmonieusement associer patrimoine, espaces verts et vie urbaine.

Nous nous trouvons ensuite à proximité du parc des Bastions, face à l’ancienne université de Genève et au mur des Réformateurs.

Je découvre également la Bibliothèque de Genève, la BGE, institution importante du patrimoine intellectuel genevois.

Damien me raconte alors qu’un Haïtien, Justin Benoit, aurait occupé des fonctions d’administration au sein de cette bibliothèque pendant quelques années et qu’il serait originaire de Fribourg.

Cette information m’étonne beaucoup. Elle mériterait naturellement d’être vérifiée dans les archives de la Bibliothèque de Genève.

Je ne peux cependant m’empêcher d’exprimer mon admiration pour la compétence technique et organisationnelle que j’observe en Suisse.

— J’admire la technicité des Suisses et la manière dont ils organisent et gèrent les choses, dis-je.

Je regarde autour de moi : les bâtiments, les espaces verts, les voies de circulation, les montagnes au loin. Tout semble avoir été pensé avec précision.

L’aménagement du territoire me paraît particulièrement remarquable.

Place Neuve et le parc des Bastions

Nous arrivons ensuite à la place Neuve, l’une des grandes places de Genève.

Damien me montre le Grand Théâtre, l’école de musique, les banques privées situées à proximité et, en face, le parc des Bastions.

Un bâtiment arborant un drapeau jaune attire mon attention. Damien m’explique qu’il s’agit d’un musée privé.

Nous pénétrons ensuite dans le parc des Bastions.

Je découvre de grands jeux publics d’échecs et de dames.

— Ces jeux sont accessibles à tout le monde, m’explique Damien. Les gens viennent jouer ici, surtout pendant la semaine.

Les pièces sont suffisamment grandes pour être manipulées directement sur les grandes tables prévues à cet effet.

L’endroit me plaît. Je trouve intéressant qu’un espace public aussi central puisse être consacré aux loisirs, à la culture et aux rencontres.

L’ancienne université de Genève

Nous entrons ensuite dans la partie du parc où se trouve l’ancienne université de Genève.

Damien me raconte qu’il y a étudié et qu’en 1967, une grande partie de ses cours se déroulait ici.

L’université fonctionne toujours dans ce secteur, même si elle s’est progressivement développée sur plusieurs sites et dans plusieurs bâtiments. Les sciences, le droit, les lettres, les sciences politiques et d’autres disciplines disposent aujourd’hui d’infrastructures différentes.

La Bibliothèque de Genève se trouve également dans cet environnement.

Le parc est très utilisé : activités universitaires, cérémonies de fin d’année, remises de diplômes et installations saisonnières, notamment pendant la période de Noël.

Je comprends alors que le parc des Bastions n’est pas simplement un espace vert. Il constitue un véritable lieu de vie au cœur de Genève.

Le mur des Réformateurs : sur les traces de la Réforme

Nous arrivons finalement devant le mur des Réformateurs.

Je prends le temps de lire plusieurs des inscriptions et de regarder les statues des grandes figures associées à la Réforme.

Damien me rappelle que Genève a joué un rôle majeur dans l’histoire de la Réforme protestante et évoque notamment Calvin, Farel, Théodore de Bèze et d’autres figures importantes.

Une inscription rappelle également le rôle joué par Genève dans les événements religieux et politiques du XVIe siècle.

Le mur porte la devise de Genève : « Post tenebras lux », généralement traduite par « Après les ténèbres, la lumière ».

Cette formule me touche particulièrement.

Je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec Haïti. Après les années difficiles que traverse actuellement mon pays, cette devise prend pour moi une résonance particulière.

Après les ténèbres, la lumière.

Je me surprends à souhaiter que cette lumière puisse également jaillir un jour sur Haïti.

Le mur évoque les grands acteurs de la Réforme : Calvin, Farel, Théodore de Bèze, John Knox et d’autres figures du mouvement protestant européen.

Certaines inscriptions rappellent également les événements de 1534, les premiers baptêmes évangéliques et la prédication de la Réforme à Genève.

Je lis plusieurs textes consacrés aux événements qui ont marqué Genève et l’Europe : l’Escalade de 1602, la Réforme en Écosse, les relations avec les réfugiés protestants français après la révocation de l’édit de Nantes, ainsi que différents épisodes de l’histoire religieuse et politique européenne.

Certaines inscriptions sont rédigées dans un français ancien, difficile à comprendre aujourd’hui.

Je m’attarde notamment sur John Knox, Roger Williams et les références aux mouvements religieux qui ont contribué à façonner une partie de l’Europe et de l’Amérique du Nord.

Cette promenade historique me fait prendre conscience du rôle considérable joué par Genève dans l’histoire du protestantisme.

Haïti–Suisse : un marché pour les produits haïtiens ?

Après cette longue découverte historique et culturelle, je reviens avec Damien François à une question qui m’intéresse particulièrement : les possibilités de relations commerciales entre Haïti et la Suisse.

Je lui demande si les Suisses connaissent les produits haïtiens.

Sa réponse est immédiate : oui, certains produits sont déjà connus.

Le rhum Barbancourt, ambassadeur d’Haïti

Le premier exemple qu’il cite est le rhum Barbancourt.

Selon lui, le rhum haïtien est particulièrement apprécié en Suisse et en Europe. Les rhums 5, 8 et 10 étoiles seraient notamment recherchés à Genève.

Il avance qu’une bouteille de rhum 8 étoiles pourrait se vendre autour de 75 dollars américains à Genève.

— Le rhum haïtien est très apprécié en Europe et particulièrement en Suisse, affirme-t-il. Il a également remporté de nombreux prix et médailles.

Il mentionne aussi le rhum Sajous ainsi que d’autres rhums haïtiens qui commencent à apparaître sur certains marchés européens.

Cependant, selon lui, Barbancourt demeure le plus connu et le plus apprécié.

Il compare cette demande à celle de certains rhums haut de gamme, évoquant notamment un rhum cubain appelé Edmond Dantès, produit en petites quantités et vendu rapidement malgré son prix élevé.

Cette discussion me fait réfléchir au potentiel d’Haïti dans le secteur des produits haut de gamme.

Café, cacao, mangues et autres produits agricoles

Je demande à Damien quels autres produits haïtiens pourraient trouver leur place sur le marché suisse.

Il cite notamment le café, le cacao, les avocats et les mangues. Le café haïtien, selon lui, possède une réputation intéressante, tandis que le cacao pourrait également bénéficier d’un marché en Suisse, pays qui possède une industrie chocolatière particulièrement développée.

Mais une difficulté fondamentale apparaît immédiatement : le manque d’information et surtout l’absence de conditions favorables à l’exportation.

La crise politique et l’insécurité paralysent les producteurs.

Comment un producteur de cacao ou de café installé dans une région rurale peut-il acheminer sa production vers Port-au-Prince lorsque les routes et les ports sont difficilement accessibles ?

Damien évoque notamment le cas du port de Jérémie et les difficultés d’accès à Port-au-Prince.

La situation des producteurs de l’Artibonite illustre, selon lui, cette réalité. Des agriculteurs peuvent produire du riz, des aubergines et d’autres denrées, mais éprouver d’énormes difficultés à accéder aux marchés.

— Le commerce a besoin de stabilité politique et de sécurité. Sans stabilité, l’économie ne peut pas se développer.

Je pense à la mangue francique, l’un des produits emblématiques d’Haïti. Damien estime qu’elle pourrait également être appréciée sur le marché suisse.

Mais, là encore, la question de la sécurité et de la stabilité politique revient au premier plan.

Une diplomatie économique à renforcer

Je lui demande si cette faiblesse dans la présence des produits haïtiens en Suisse a toujours existé.

Selon lui, Haïti souffre depuis longtemps d’une représentation insuffisante à l’étranger.

Il estime que les ambassades et consulats devraient jouer un rôle beaucoup plus important dans la promotion des produits haïtiens.

— Nos diplomates et nos consuls devraient être mieux formés pour faire la promotion de nos produits à l’étranger, explique-t-il. Il faut envoyer du personnel diplomatique et consulaire formé.

Pour lui, une représentation diplomatique ne devrait pas seulement s’occuper des questions administratives ou politiques. Elle devrait également contribuer à promouvoir les produits, les entreprises, le tourisme et les possibilités d’investissement.

Cette réflexion me paraît particulièrement importante dans le cadre d’une stratégie de diplomatie économique.

Le marché suisse est-il accessible ?

Je lui demande alors si un entrepreneur haïtien pourrait importer des produits d’Haïti en Suisse.

Sa réponse est encourageante.

Oui, c’est possible, mais il faut respecter les règles suisses : qualité, normes sanitaires, emballage, standards et exigences du marché.

— On n’exporte pas n’importe quoi. Il faut respecter les normes.

Il existe des agences de distribution, des réseaux commerciaux et des structures capables d’introduire des produits sur le marché. Mais, selon Damien, les producteurs haïtiens doivent eux-mêmes faire davantage d’efforts de promotion.

Il faut donc une véritable organisation de l’exportation.

À ses yeux, le marché suisse est disponible et pourrait accueillir davantage de produits haïtiens.

Le potentiel des produits biologiques

Un autre avantage potentiel d’Haïti réside, selon lui, dans les produits biologiques.

Une partie de la production agricole haïtienne utilise traditionnellement moins de produits chimiques que certaines agricultures industrielles.

Dans un marché suisse où les consommateurs recherchent de plus en plus des produits biologiques et naturels, cela pourrait constituer un avantage.

— Les gens recherchent aujourd’hui des produits bio. Ils en ont parfois assez des produits contenant trop de produits chimiques.

Cette caractéristique pourrait donc devenir un argument commercial à condition de pouvoir garantir la qualité, la traçabilité et la certification nécessaires.

Malanga, gombo, papaye, manioc et mirliton

Je demande à Damien quels autres produits pourraient être exportés. Il énumère une longue liste de produits susceptibles d’être exportés : le cacao, le malanga, les avocats, les mangues, le gombo, la papaye, les haricots, les patates douces, le café, le mirliton — appelé également chayotte ou christophine selon les régions — ainsi que le manioc.

La République dominicaine exporte déjà des mangues vers la Suisse, tandis que des papayes du Brésil sont disponibles sur le marché.

Selon Damien, Haïti produit également de la papaye et pourrait profiter de ce marché.

Il estime que le malanga présente un intérêt particulier parce qu’il se conserve relativement bien.

Les différents types de haricots — rouges, noirs, blancs — pourraient également être exportés.

Il cite aussi les patates douces et le gombo. Le café pourrait retrouver une place importante à condition de replanter dans les anciennes zones caféières. Il évoque notamment certaines régions de montagne qui produisaient autrefois du café destiné à la commercialisation. Mais, là encore, les routes et les communications constituent des conditions essentielles.

Le mirliton pourrait également être intéressant sur le marché européen. Le manioc représente une autre possibilité puisque, fait-il remarquer, la République dominicaine en exporte déjà vers la Suisse.

— Les Dominicains vendent du manioc ici. Alors pourquoi pas nous ?

Cette question résume finalement tout le problème.

Il faut des producteurs formés et une véritable organisation

Pour Damien, le potentiel existe, mais il faut des personnes formées capables de prendre l’initiative.

On ne peut pas exporter n’importe quel produit, n’importe comment.

Il faut une organisation professionnelle, des emballages adaptés, des produits de calibre uniforme et des standards de qualité.

— Il faut une préparation. Il faudrait même des écoles pour préparer les gens à l’exportation.

Cette idée me paraît essentielle : l’exportation ne dépend pas seulement de la disponibilité d’un produit. Elle exige une chaîne complète : production, transformation, conditionnement, contrôle de qualité, transport, commercialisation et distribution.

Selon Damien, Haïti possède énormément de possibilités.

Il ajoute que les Européens ont une certaine sympathie pour Haïti, notamment en raison de ses paysages et de la personnalité des Haïtiens.

— Les gens sont sympathiques et ils ont beaucoup de qualités humaines appréciées par les Européens. On pourrait donc réussir beaucoup mieux que d’autres.

Joël Lorquet, PhD

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