10 septembre 2026
« COMPLICITÉ PLURIELLE », le poème-fleuve de l’écrivain Edgard GOUSSE comme panégyrique pour pleurer les sacrifiés de Kenscoff 
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« COMPLICITÉ PLURIELLE », le poème-fleuve de l’écrivain Edgard GOUSSE comme panégyrique pour pleurer les sacrifiés de Kenscoff 

Par Jean-Elie Gilles, Ph.D

« J’ai juré de ne jamais me taire quand des êtres humains endurent la souffrance et l’humiliation, où que ce soit. Nous devons toujours prendre parti. »

Elie Wiesel (écrivain, prix Nobel de la paix)

J’ai vite fait de compléter la première lecture du merveilleux poème d’Edgard Gousse intitulé « COMPLICITÉ PLURIELLE ». En fait, le drame y est présenté sous les traits d’une allégorie, ou plus exactement sous l’apparence d’une sombre méditation portée par le poète. Évidemment, tout lecteur se rendra aussitôt compte que le texte s’ouvre sur une formule funéraire : « Ci-gît ! ». Dans un coup d’éclat, le poète révèle avec fracas les couleurs du drame et le martyre des corps, réduits au rang de simples victimes sacrificielles. « Corps en croix », annonce-t-il, faisant allusion d’abord au sort tragique du portier qui ne pourra plus jamais retourner à son travail, puis à celui de la femme de chambre sujette aux mêmes privations, donc à toute la horde des gens aux petits métiers qui n’avaient plus recours du coup aux institutions et qui cherchaient refuge dans le mystique. 

En somme, les Hibiscus et les « Pikan Kwenna »  ― les politiciens de tous bords ― témoignaient d’une même complicité dans l’acte, guidés par la peur de se voir abandonnés, par leurs tuteurs étrangers dont les représentants se trouvaient établis dans les chancelleries.

Les quarante (40) victimes du drame, selon la vision propre de l’auteur, renvoient justement à l’idée de quarantaine, donc à l’isolement et à l’invisibilité ou leur mise à l’écart depuis toujours, rien que pour signifier leur marginalisation sociale. Il aura ainsi fallu le décompte macabre des morts, de la manière la plus ignoble, pour qu’enfin leur existence et leurs conditions de vie soient révélées au monde.

En Haïti, le concept de « passé-présent » mis de l’avant par le poète fait ici appel à un éternel recommencement, une sorte de boucle symbolisant d’incessantes allées et venues. Ce qui signifie donc que ce qui est arrivé à Kenscoff s’est déjà produit ailleurs dans le pays. Une simple répétition pour rappeler combien la jeunesse ne vivait qu’avec ses illusions perdues, sans boussole, abandonnée à son propre sort, par un État démissionnaire, dans les affres de ses défis et est obligée de se débrouiller, de « battre ses ailes », à la recherche de cieux plus cléments où elle ira briller au firmament des disciplines universitaires, sportives ou dans d’autres professions qui font parler d’Haïti en termes élogieux. Pourtant, cette même jeunesse n’a aucune raison de rester en Haïti. Rien ni rien ne la retient sur sa terre natale, alors que la corruption, la criminalité et l’action des gangs lui sont imposées comme normes sociales, alors que tout ce qui déshumanise l’homme lui est offert comme exemple, comme monnaie courante ou comme morale du jour, comme unique modèle sociétal. Cette même jeunesse se verra tout naturellement humiliée aux USA, moyennant des bracelets électroniques et des séjours en prison à bouche que-veux-tu, alors même qu’elle travaille comme une main-d’œuvre asservie et qu’elle paie ses taxes. Elle va chercher la vie dans la république étoilée, mais on lui offre le plus souvent l’humiliation et la mort, à titre de rançon quotidienne. Pour tout dire en peu de mots, l’exil vers l’Amérique, au pays des fauteurs de troubles sur le sol natal ne lui offrirait finalement que de nouvelles servitudes, et elle y subira la brutalité carcérale et l’assignation électronique, jusqu’au moment où des groupes se voient contraints au retour dans leur pays d’origine, livrés une nouvelle fois à eux-mêmes et réduits à devoir intégrer les rangs du crime organisé, le gangstérisme en cours dans le pays. Telle est alors la mise en garde formulée par le poète, et elle mérite toute notre attention, la plus grande vigilance, un cri d’alarme aujourd’hui ignoré, comme hier, et qu’on ignorera certainement demain, tout comme les cris d’autrefois du poète, ce qui a contribué et contribuera, bien sûr, à faciliter cette « complicité plurielle » des élites et des classes dirigeantes du pays.

L’impuissance des soi-disant élites en face des drames à répétition de ces dernières années, montre que l’auteur a choisi de nous laisser sous-entendre qu’il ne s’agit de rien d’autre, sinon que d’une « complicité », ici et là, quand on sait que l’autre camp, tout également concerné ― les « serviteurs du Parlement » (députés et sénateurs), « fonctionnaires de palais et police milicienne » ― toute la fratrie fratricide, en somme, se faisaient non seulement un droit, mais un devoir de cautionner les gangs. Complicité donc entre « vents et néant » contre une jeunesse en proie à de plus en plus d’incertitudes ! À titre d’exemple, « la fille du charbonnier », comme le rapporte le poète, s’est vue contrainte de séduire le premier venu, pour échapper au chaos ambiant, pour survivre à la brutalité et au naufrage du quotidien, au mépris des crimes qui ravageaient son village.

En fait, dès le deuxième mouvement du poème, le poète Edgard Gousse met en lumière l’indifférence des élites, toutes foncièrement complices par nature, mais cible encore plus les chancelleries étrangères ― prioritairement la représentation diplomatique étatsunienne ― établies dans le pays, tenant surtout compte que ces dernières dictent leurs moindres actions, manipulent à qui mieux mieux leurs collaborateurs locaux jusqu’à en faire des exécuteurs dociles, au service de leurs propres intérêts et non de ceux de la nation haïtienne à proprement parler. L’auteur met également en lumière les multiples prétextes et mensonges agités par les élites au moment de désigner les classes populaires ― « petit peuple aux gros orteils » ― et il dénonce avec une fermeté sans pareille, condamnant avec la plus grande énergie ce comportement indigne des hauts rangs de la société. Or il fustige de la même manière, avec la même rectitude et la même détermination « la cinquantaine d’étoiles blanches sur un carré de tissu bleu », figure emblématique des ingérences étrangères séculaires, criminelles et dévastatrices pour le pays. Puis, sans concession, le poète condamne à son tour et bien fermement la trahison de celles et de ceux qui ont cédé à la complicité, scellant ainsi la ruine de leur propre nation. 

Ajoutons alors que pendant tous ces drames existentiels, les lieux des secteurs du pouvoir, assis dans leurs salons feutrés, ne se sont nullement inquiétés, vu que les membres de leurs familles n’avaient absolument rien à voir avec « les petits paysans de Kenscoff ». Leur dessein ne consistait qu’à repousser les horizons, à élargir le fossé qui les sépare du « gros peuple » en adoptant une attitude détachée et méprisante, sous couvert de relations protocolaires. Voilà pourquoi ils échafaudent d’autres projets mesquins, flattant leur ego et orientés dans le sens de leur enrichissement personnel. Profondément indigné par de si cyniques et criminelles attitudes, le poète dénonce fermement l’abandon du peuple par une classe politique motivée par ses seuls intérêts dans ce jeu macabre des influences.

Plus loin, le poète Edgard Gousse réaffirme à sa manière la mise à mort de la vocation agricole de la localité de Kenscoff, tout en dressant un tableau aussi effroyable que véridique, au point de recourir à l’expression populaire haïtienne : « se sont-ils trompés de porte » ? À travers l’image du « petit triangle noir surgissant soudain au bas de l’écran », l’auteur rentre dans l’univers numérique et dénonce l’incapacité des médias à remplir convenablement le rôle qui leur est dévolu : informer, éduquer et former. Il utilise la métaphore des « servants de messe » pour désigner une catégorie amnésique qui s’adonne aux mêmes jeux sournois des intérêts mesquins, à l’égal des élites politiques et des chancelleries étrangères. Dénonçant ces mêmes élites qui s’égarent dans des illusions diplomatiques et empruntent des « ascenseurs qui ne mènent nulle part, le poète s’associe aux souffrances de la population, condamnant avec véhémence le cynisme grotesque de celles et de ceux qui glorifient le « mourir est beau »  du peuple pour mieux profiter de leur « bêchons joyeux ».

Cette géopolitique, mise en évidence dans le poème, nous permet d’ores et déjà de comprendre que ces puissances agissent comme si leurs propres intérêts dans le pays primaient sur ceux de la population haïtienne dans son ensemble. Ainsi donc, avec la complicité des classes politiques et des classes aisées, sous le fallacieux prétexte, une fois de plus, qu’elles possédaient plus de droits sur Haïti que les Haïtiens eux-mêmes, elles mettent en place nombre d’instruments de façades ― des ONG ― destinés à faire accepter leurs abominables mensonges, parfois absurdes et ridicules, aussi éhontés que les mensonges d’État. Le poète dénonce alors, dans ce seul poème, les prétextes humanitaires des ONG utilisées comme des images mirobolantes pour faire avaler nombre de mensonges des grandes puissances, parmi les plus fantastiques, par le biais de ces soi-disant « aides humanitaires », avec la complicité de collaborateurs locaux, opportunistes, puants, corrupteurs et corrompus jusqu’à la moelle.

En réalité, la figure centrale du poème n’est nul autre que l’Oncle Sam. C’est donc « lui » qui crache sans détours son venin, étalant avec arrogance ― certaines fois dissimulés sous des apparences anodines ou inoffensives ― sa volonté ferme et inébranlable de subjuguer Haïti, pour en exploiter les richesses, qu’elles soient souterraines ou de toute autre nature. Dès lors, au nom de ses seuls intérêts à préserver, l’Oncle ne mise que sur l’éviction pure et simple des fils du pays, légitimes maîtres des lieux, et cela par tous les moyens. Le mot d’ordre est donc sans appel : « Déguerpissez et laissez-nous agir ! » Des propos auréolés par de multiples sous-entendus, d’implicites de toutes sortes. Chose certaine, ce poème d’Egard Gousse entre en dialogue étroit avec un autre ouvrage de l’auteur, le roman Loin de Dieu et trop près des USA, comme en témoigne le passage qui suit :

« La roue de la violence tournait dès lors bien librement dans le paysage. Ce furent parfois des heurts entre manifestants et policiers. Ces derniers n’hésitaient plus désormais à tirer avec des balles réelles sur les protestataires, lesquels revendiquaient ni plus ni moins leurs droits de circuler paisiblement, à l’échelle de la république, et de meilleures conditions de vie. Encore plus, les gangs réalisaient à merveille la mission qui leur avait été confiée. Les populations vidèrent à n’en plus finir nombre de quartiers de résidence visés par les intérêts étatsuniens, dont le Morne l’Hôpital, Savane Pistache et la Grande-Ravine, par le simple fait que le sous-sol desdits quartiers regorgeait de minerais de COBALT― métal précieux qui compterait, selon les dires, parmi les plus recherchés de la Planète Terre ―, mais que le puissant voisin souhaiterait de toute évidence exploiter dans un proche avenir.

L’officiel étatsunien représentant à ce niveau les intérêts de l’Oncle Sam dans le pays ne cacherait pas non plus ses mots, au moment de sa rencontre, vers la fin de cette même journée, avec le bien connu homme d’affaires Bee Free, chargé de coordonner les activités criminelles des déportés répartis çà et là, pour semer la pagaille un peu partout et rendre le climat invivable dans des endroits bien précis.

Chose incroyable, l’homme d’affaires opinait inlassablement, dans un silence religieux mais toujours du menton, à chacune des questions posées, sans même prendre le temps d’examiner leur contenu, voire d’en laisser une sans la réponse attendue par l’interlocuteur malintentionné. À un moment donné, cela va de soi, le « shérif étatsunien » commençait à montrer des signes de lassitude :

― Pas la peine d’éviter de me donner des réponses élaborées, mon big Free. Votre point de vue et toutes les décisions qui seront les vôtres, dans cette affaire, emprunteront les voies et chemins que tout cela était appelé à prendre. Nous vous faciliterons ainsi la tâche, parce que tout simplement il nous a été demandé de jouer ce nouveau rôle.

[…]

― Dans ce cas, reprit le « shérif étatsunien », disposons-nous de garanties adéquates qui porteront effectivement les « populations du bord de mer » à vider un jour ou l’autre les lieux ? À libérer l’espace, sous peine de représailles ? » (p. 153-155) 

À ce stade, le poète se satisfait d’un état des lieux sans fard, d’une mise à nu de la commune de Kenscoff, véritable sève nourricière ou moteur vital du grand bassin port-au-princien, lequel rassemble à lui seul pas moins de 20 % de la population haïtienne. Entre l’insouciance des uns et la docilité des autres qui se nourrissent de promesses et exécutant servilement les grilles des « do » [faites ceci !] et des « don’t » [ne faites pas cela !], le but à atteindre est sensiblement le même : satisfaire la vocation impérialiste des ambassades étrangères, celle notamment du grand voisin du Nord, selon les dires du poète. Ce dernier laisse bien clairement comprendre que le prédateur suprême, comme toujours, tire tous les avantages de cette situation et n’hésite donc devant aucun moyen pour parvenir à ses fins.

Le poète dresse le constat de la déchéance étatique, une revue en bonne et due forme du délabrement de l’État haïtien, soulignant avec des lettres de sang ― du sang des martyres du drame ― le choix risqué et inapproprié des dirigeants, assumant avec un naturel déconcertant leur rôle de serviteurs et de complices des intérêts étrangers. Aux yeux du poète Edgard Gousse, néanmoins, cette déchetterie institutionnelle montre à quel point les responsables haïtiens se sont convertis en de simples « petits exécutants », des sous-fifres dès lors privés de la faculté de porter le moindre jugement sur les droits de cuissage des patrons internationaux. En effet, nous savons tous que l’État, dans tout pays souverain, doit être en mesure d’exercer librement son rôle de tuteur, c’est-à-dire, celui de protéger la population, l’ensemble de son patrimoine naturel et territorial, jusqu’au sol et au sous-sol. Cette conception de notre réalité aura à la vérité mené le poète à dénoncer à grands cris non seulement le manque de transparence de l’administration étatique et ses dérives autoritaires, mais encore les agissements des élus et des dirigeants pour avoir accepté d’installer, par suite d’ordres reçus de la part des chancelleries concernées, de véritables comptoirs de transactions où chaque parcelle de terre avait été jaugée à l’aune des profits qu’ils pouvaient en tirer. Ils ne seraient donc rien d’autre, comme le dit le poète, que des « hommes de paille », des citoyens sans vision, des « figurants » au tableau des décisions à prendre dans l’intérêt de leur propre pays. Certains critiques pourraient associer l’attitude de ces soi-disant dirigeants à une sorte de suicide collectif, tandis que d’autres utiliseraient de préférence le terme de suicide programmé. Tant soit peu, le poète voit tout autrement les choses et considère que ces dirigeants légalisent une fois pour toutes l’impunité et la magouille, moyennant des tours de passe-passe, cherchant leur immunité dans une sorte d’ivresse qui rend leur choix encore plus terrible, car ils agissent en pleine conscience de leurs actes et n’ignorent certainement pas n’ignorent certainement pas que nous sommes pleinement instruits de leurs manœuvres. 

Le poète Edgard Gousse rappelle en effet à ces dirigeants irresponsables que la terreur n’a jamais été fidèle et que les fusils distribués peuvent à tout moment être dirigées contre ceux-là mêmes qui les distribuaient, contre les mains qui les avaient généreusement fournis, selon les mots mêmes du poète, car « ignorant que les rafales, à l’égal des adieux / pouvaient à leur tour se tromper d’adresse / et que peut-être ces mêmes mains semant la terreur / pouvaient un jour se retourner contre les serviteurs qu’ils étaient ».

À cette étape, en conformité avec la vision du poète, les deux grandes victimes de ce drame ne sont autres que la terre suppliciée ou martyrisée de Kenscoff, d’une part, et les petites gens du milieu et d’ailleurs, d’autre part. Ensuite et une fois de plus, il met le doigt sur l’aveuglement orchestré de la classe politique et des élites dirigeantes.

À un certain passage du texte, le poète franchit un cap : il va au-delà de son simple rôle d’auteur, s’investit alors d’une autorité morale suprême, dans le simple but de condamner la nation belliqueuse concernée, dénonçant du même coup et vivement le manque d’humanité de l’ensemble des nations belligérantes qui n’ont jamais hésité à piétiner la vie humaine, celle des populations faisant partie des nations les plus faibles, celle des peuples les plus vulnérables. Néanmoins, le poète affiche une assurance certaine, au moment d’annoncer la décadence prochaine, le déclin imminent de l’Empire USA, tel un devin lisant dans un miroir ou à la lueur de sa lampe de minuit. De fait, le poète tient pour acquis que la déchéance annoncée est irrémédiable, vu que les mythes fondateurs de la république étoilée ne sont aucunement respectés par ses propres dirigeants qui n’ont fait que les bafouer. Les délires prédateurs de ces criminels aux mains sales ont donc fini par déboussoler leurs propres mythes fondateurs. Or la justice cosmique, de même que la terreur, selon les propres dires du poète, finit toujours par se retourner contre son auteur et n’hésite nullement à frapper ceux qui l’ont servie aveuglément. De la même manière, cette hégémonie cynique ― fille frivole et opportuniste ― se réclame le droit de coucher avec qui elle veut et quand elle veut, avec d’autres nations, s’offrir à n’importe quelle puissance étrangère, « de nouveaux venus, des puissances d’ailleurs », au gré de ses intérêts…

Quel dommage, en vérité, en ces temps de vaches maigres dans le pays, que la localité de Kenscoff ― cette terre nourricière autrefois douce et sacrée, aujourd’hui victimisée, violée et martyrisée ― se soit convertie en un tombeau de victimes innocentes ! À vrai dire, la localité et le pays tout entier ont payé de cette manière le prix des ambitions sans cesse démesurées d’une puissance hégémonique, pourvoyeuse de dangereuses illusions, d’odieuses tromperies et d’aberrations démoniaques. Dommage ! 

Toutefois, à en croire le poète, l’heure ne semble plus très distante où « (…) des puissances d’ailleurs / demain, au lever du jour ou avant, viendront à leur tour / bousculer et briser sans merci / la tranquillité (…) » des dirigeants impérialistes du Nord et celle de leur nation belliqueuse.

Jean-Élie Gilles

(New Jersey, USA)

COMPLICITÉ PLURIELLE

Par Edgard Gousse

(Aux nombreuses victimes de l’oppression

« made in USA », dont le Vénézuéla, Cuba et Haïti,

et à toi qui me lis à l’instant)

Ci-gît Kenscoff, bassin maraîcher de nos terres d’autrefois

corps en croix, jambes et bras fusionnés ou déployés en croix

foudroyé et abandonné comme s’il avait besoin de sommeil

le portier ne reprendra plus la route conduisant à l’hôtel

la femme de chambre avait pourtant supplié, imploré le Ciel

mais les « Pikan Kwenna » tout comme les Hibiscus veillaient

les uns montaient silencieusement la garde

dissimulant une grenade muette au creux de chaque main

les autres n’étaient que Quarante, fruits d’une stricte quarantaine

malgré tout prêts à démultiplier leurs efforts et leurs forces 

à redoubler d’ardeur pour redéfinir le tracé

sans guide ni repère, sans savoir à qui s’adresser

apprendre ce jour-là à comprendre et à discerner

comprendre enfin ce lieu où s’éternise le « passé-présent »

et où commence le futur des espérances vaines

l’avenir des illusions perdues, vents et néant

n’importe quand, dès lors que l’ordre fut donné

les débardeurs de la ville, « dockers » en résidence surveillée

députés, sénateurs, fonctionnaires de palais et police milicienne

sous le vernis des apparences s’empresseraient de jeter l’ancre

la fille du charbonnier lors tentait de jouer de son charme

un simple geste de séduction puis respirait à pleins poumons

Quarante visages défaits, jambes et bras déployés en croix

autant de corps entremêlés, seuls témoins de la bataille perdue

marbrés par le reflet d’une cinquantaine d’étoiles blanches

sur un carré de tissu extensible de mensonges et d’âneries

mais sur fond bleu, sur l’étoffe aux bandes rouges et blanches

s’agitant d’un coup de talon au milieu du paysage assiégé

non loin de là pourtant, le cœur battant en liesse

sous un ciel de soie bleue, d’azur à s’y perdre

un petit salon de réception, boudoir feutré

des rabroueurs « made in USA » y attendent

prêts à clore le chapitre, à élargir le paysage

impatients de repousser les horizons, de même ici et là

un second ciel sous-jacent, lui aussi asservi

les maîtres tyranniques des Continents et des Océans

par des hochements de tête grognaient pourtant

de vagues affirmations, des promesses en gestation

Ci-gît Kenscoff, mémoire fanée tombeau des potagers

à quiconque demandait encore, l’air incrédule et surpris

s’ils ne s’étaient pas cette fois trompés de porte

un hochement de tête et une réponse fut donnée

puis un regard lourd, un haussement d’épaule 

et ce petit triangle noir surgissant soudain au bas de l’écran

avec la vitesse de l’éclair, les servants de messe firent le geste

de le désactiver, le supprimer, sans toutefois comprendre

que les mêmes ascenseurs « made in USA » qu’on leur tendait

étaient condamnés à ne mener nulle part

Du mensonge fantastique au pourboire de minuit

il n’y avait qu’un pas, car tous les autres convertis

depuis peu en de curieuses vengeances

qui n’en avaient pas l’air ou ne l’étaient tout simplement pas

Oncle Sam entonna alors d’une voix caverneuse, sépulcrale

― par la douceur ou par la force ― un simple raccourci

pour exprimer ce que tous savaient déjà :

votre paysage, votre sous-sol et vos richesses naturelles

nous les voulons… nous les voulons tous

de grâce, déguerpissez et laissez-nous agir

Les domestiques de palais et les serviteurs du Parlement

en étaient parfaitement informés et en savaient déjà trop

le Palais national métamorphosé en bureau douanier

abritait bien entendu des hommes de paille des figurants

des chiens de minuit le plus souvent endormis

ou assoupis dans une ivresse sans nom, un vertige d’ébriété

ignorant que les rafales, à l’égal des adieux

pouvaient à leur tour se tromper d’adresse

et que peut-être ces mêmes mains semant la terreur

pouvaient un jour se retourner contre les serviteurs qu’ils étaient

Malheur tout compte fait aux malins s’en-va-t-en-guerre

à leurs songes impérieux, toxiques empestés et indignes

à leur âme enfiévrée par le mépris du corps

Gare alors au châtiment guettant les dirigeants de l’Ombre

de cette nation qui se disait pourtant émancipée

souveraine de son sort, triste sort

quel déclin pour ce peuple au modèle civique idéal

croyait-on comprendre, malheur au destin de ce peuple

malheur à leurs mains sales, aux certitudes perdues

à leur contrat social en constante réinvention

au « Credo » formalisé et à l’illusion du « Melting Pot »

car de nouveaux venus, des puissances d’ailleurs

demain, au lever du jour ou avant, viendront à leur tour

bousculer et briser sans merci

la tranquillité de leurs journées et de leurs nuits

Ci-gît Kenscoff, bassin maraîcher de nos terres d’autrefois 

(Edgard Gousse

Montréal, 29-30 août 2026)

Jean-Élie Gilles : Notice

Né à Jacmel poète, romancier et rédacteur d’anthologies, Jean-Élie Gilles détient un doctorat en Littérature francophone de l’Université de Washington. Ex-secrétaire général du Sénat de la République d’Haïti (2006-2008), ex-recteur de l’Université Publique du Sud-Est à Jacmel (2011-2023), il est actuellement professeur de Belles-Lettres dans les universités américaines Zoni Language Centers (New Jersey) et Kean University (New Jersey). Il s’intéresse à l’histoire, aux littératures du monde, à la musique, aux arts et à l’archéologie. Ses recherches tournent autour de ces sujets.

Edgard Gousse : Notice

Edgard Gousse est l’auteur de près d’une cinquantaine d’ouvrages, dont une bonne quinzaine de romans. Parmi ses titres les plus récents : Le Sorcier de la Maison Blanche, roman, 2020, 728 pages ; Silence, on assassine le président, roman, 2021, 330 pages ; 864 jours dans la vie de Fidel Castro, le Quatorzième Apôtre, biographie, 2023, 1654 pages ; Un canal pour deux moitiés d’île, roman, 2023, 310 pages… Edgard Gousse vit à Montréal depuis près d’un demi-siècle. 

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