La présence de l’ancien président Michel Joseph Martelly autour d’une table avec des représentants de la CARICOM et des acteurs politiques haïtiens, récemment documentée, n’est pas qu’un simple faux pas diplomatique. Elle illustre une ambiguïté plus profonde de la communauté internationale qui, depuis des années, contribue à nourrir la confiance des gangs armés et de certains de leurs alliés des élites politiques et économiques qui s’affirment cette semaine encore sur les réseaux sociaux, au milieu d’une série de crimes et d’enlèvements.
Les sanctions contre Martelly sont claires et documentées. Le Canada l’a sanctionné le 17 novembre 2022 pour avoir protégé et facilité les activités illégales de gangs armés. Les États Unis ont suivi le 20 août 2024, l’accusant d’avoir facilité le trafic de drogue, le blanchiment d’argent et le sponsoring de gangs. L’Union européenne a complété le tableau le 15 décembre 2025, le listant pour avoir armé et financé des groupes armés afin de défendre des intérêts politiques et économiques. Pourtant, ces mêmes puissances et organisations régionales continuent d’accepter, directement ou indirectement, la présence de figures sanctionnées dans des cadres de dialogue censés préparer la sortie de crise.
Cette double attitude a un effet concret sur le terrain. Quand l’international sanctionne d’un côté et normalise de l’autre, le message reçu par les gangs et leurs protecteurs potentiels est simple : les règles ne sont pas absolues. On peut être pointé du doigt pour financement de gangs tout en restant un interlocuteur acceptable. Cette ambiguïté affaiblit la dissuasion et renforce le sentiment d’impunité.
Les conséquences se lisent dans l’actualité récente. Fin août 2026, l’attaque de Kenscoff a fait au moins 47 morts et plus de 50 otages, l’un des plus grands enlèvements collectifs récents. Des chefs de gangs ont publié des vidéos menaçant d’exécuter les captifs si les forces de sécurité intervenaient. Des rapports de septembre montrent que les gangs étendent leurs opérations vers les zones rurales avec des tactiques de raids rapides, d’enlèvements, de vols de bétail et de blocages de routes, tandis que la réponse sécuritaire reste largement concentrée sur la capitale. Cette semaine encore, les réseaux sociaux relaient de nouvelles affirmations de puissance de la part de groupes armés et de figures politiques ou d’affaires qui se sentent suffisamment protégées pour s’afficher sans crainte réelle de conséquences.
Les « cravates » et les gangs ne fonctionnent pas en vase clos. Les analyses sur les réseaux politico-criminels en Haïti rappellent depuis longtemps que certains acteurs politiques et économiques ont utilisé ou toléré les groupes armés pour défendre des intérêts territoriaux, économiques ou électoraux. Quand l’international accueille ou tolère des personnalités sanctionnées pour ces mêmes liens, il envoie un signal de faiblesse. Les gangs y voient une confirmation que le système politique reste poreux ; les élites y trouvent une confirmation que la réhabilitation reste possible.
On ne peut pas prétendre combattre les gangs tout en banalisant ceux que trois blocs majeurs ont sanctionnés pour leurs liens présumés avec eux. Chaque fois que l’on normalise un sanctionné au nom du « dialogue inclusif », on banalise un peu plus les sanctions elles mêmes. Et chaque banalisation nourrit la confiance de ceux qui sèment la terreur : les gangs qui postent leurs menaces, multiplient les kidnappings et étendent leur emprise, et les « cravates » qui continuent de jouer sur plusieurs tableaux.
La CARICOM, l’EPG et les partenaires internationaux ont raison de chercher un consensus haïtien. Mais un consensus qui passe par la réhabilitation implicite de figures sanctionnées n’est pas un consensus de paix. C’est un consensus d’impunité. Tant que l’ambiguïté persistera, les gangs et leurs protecteurs potentiels continueront de s’affirmer, sur les réseaux comme dans les rues, convaincus que le prix à payer reste supportable.
La crédibilité de la lutte contre les gangs se mesure aussi à la cohérence des attitudes internationales. Sans cette cohérence, les sanctions deviennent décoratives, le dialogue devient un écran, et le peuple haïtien continue de payer le prix de l’ambiguïté.

