19 août 2026
Pendant que les gangs avancent, la police se dispute son propre commandement
Actualités Opinions Politique

Pendant que les gangs avancent, la police se dispute son propre commandement

Certaines informations circulent d’abord à voix basse, dans les couloirs institutionnels, avant de finir par affleurer dans la presse sous une forme prudente, presque euphémisée. C’est le cas des tensions internes rapportées, ces derniers jours, au sein même de la direction de la Police nationale d’Haïti, entre la Direction centrale de la police judiciaire, la Direction centrale de la police administrative, et le directeur général de l’institution, Vladimir Paraison. Plusieurs médias haïtiens font état de frictions suffisamment sérieuses pour susciter, selon leurs propres termes, de vives inquiétudes — un moment particulièrement mal choisi, puisqu’il coïncide avec une multiplication des enlèvements et une expansion continue de l’influence des groupes armés dans plusieurs régions du pays.

Il faut comprendre ce que représentent, structurellement, ces deux directions dont la rivalité affleure aujourd’hui. La Direction centrale de la police judiciaire est le bras enquêteur de l’institution, chargée des investigations criminelles les plus sensibles — c’est elle qui, en théorie, devrait porter les dossiers touchant aux réseaux de gangs, à leurs financements, à leurs complicités éventuelles au sein même de l’appareil sécuritaire. La Direction centrale de la police administrative, de son côté, encadre une partie substantielle du dispositif opérationnel quotidien de la police sur le terrain. Que ces deux structures, dont la coordination devrait constituer l’ossature même de la réponse policière à la crise des gangs, se retrouvent aujourd’hui en délicatesse avec la direction générale de l’institution qui les chapeaute, n’est pas un simple différend administratif interne : c’est une fracture au cœur même de l’appareil censé mener la bataille sécuritaire du pays.

Cette chronique documentait, il y a quelques jours à peine, la décision gouvernementale de réduire de 15 % les primes des agents de la Police nationale, une mesure dénoncée par le syndicat représentant les policiers comme une menace supplémentaire pesant sur une institution déjà fragilisée. Ces tensions de commandement, révélées cette semaine, ajoutent une dimension nouvelle et préoccupante à ce tableau déjà sombre : une police qui doit composer, simultanément, avec des restrictions budgétaires sur sa rémunération et des rivalités internes au sommet de sa hiérarchie ne peut, structurellement, opposer qu’une résistance affaiblie à des groupes armés qui, eux, ne connaissent aucune de ces divisions — ou du moins, aucune qui les empêche de coordonner leurs opérations avec une efficacité que cette chronique documente, malheureusement, depuis des mois.

Il serait naïf de considérer les rivalités institutionnelles comme un phénomène propre à Haïti ou spécifique à sa police. Toute organisation hiérarchique, dans tous les pays, connaît des tensions de pouvoir entre ses différentes directions. Mais ce qui rend cette situation particulièrement grave, dans le contexte haïtien actuel, c’est l’absence quasi totale de marge de manœuvre dont dispose le pays pour se permettre une police divisée. Une institution policière pleinement fonctionnelle, disposant de ressources abondantes et d’un adversaire relativement contenu, peut absorber des tensions de commandement sans que cela n’affecte immédiatement sa capacité opérationnelle. Une police haïtienne, confrontée à des gangs qui contrôlent déjà la majeure partie de la capitale, qui recrutent des enfants à hauteur d’un combattant sur deux selon les estimations onusiennes documentées le mois dernier, et qui étendent méthodiquement leur emprise vers les zones rurales et agricoles du pays, n’a tout simplement pas ce luxe. Chaque journée où l’énergie de la haute hiérarchie policière se consacre à gérer des frictions internes plutôt qu’à coordonner une réponse opérationnelle unifiée est une journée que les groupes armés, eux, mettent à profit.

Cette situation interroge directement la responsabilité du gouvernement, au-delà de la seule institution policière. Un directeur général de la Police nationale en délicatesse avec deux de ses directions centrales les plus stratégiques ne peut pas régler seul ce genre de différend structurel, surtout si celui-ci touche à des questions de répartition des compétences, de ressources ou d’influence politique au sein de l’institution. C’est au ministre de la Justice et de la Sécurité publique, en coordination directe avec la Primature, qu’il revient d’arbitrer rapidement et publiquement ce type de tension, avant qu’elle ne s’enkyste et ne paralyse davantage encore une chaîne de commandement déjà mise à rude épreuve par des années de crise ininterrompue. Le silence institutionnel qui a longtemps entouré ce dossier, avant qu’il ne finisse par transparaître dans la presse, n’est pas rassurant : il suggère une gestion réactive plutôt que préventive des tensions internes de l’institution la plus sollicitée du pays.

Cette chronique a consacré, ces dernières semaines, plusieurs éditoriaux à la reconstruction progressive des capacités sécuritaires haïtiennes — recrutement massif au sein des Forces armées, formation de contingents à l’étranger, feuille de route de la Force de répression des gangs à l’horizon 2028. Mais aucune de ces initiatives, aussi ambitieuses soient-elles sur le papier, ne pourra porter ses fruits si l’institution qui reste, au quotidien, la première ligne de défense de la population haïtienne face aux gangs continue de se fracturer en son sommet. Une armée qui recrute, une force internationale qui se déploie, une police qui se dispute son propre commandement : c’est la combinaison la moins cohérente que le pays puisse se permettre au moment précis où l’unité de commandement devrait constituer, plus que jamais, une priorité absolue.

Jean Clyde Desroseaux

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.