Haïti a déjà beaucoup marché derrière les hommes providentiels. Elle attend toujours de savoir pourquoi ceux qui promettent de la conduire « en avant » finissent si souvent par retrouver le chemin du pouvoir avant celui de la République.
PORT-AU-PRINCE — « En avant vers la victoire ! » C’est beau, un slogan. Cela ne coûte presque rien, ne nécessite ni centrale électrique, ni kilomètres d’asphalte, ni eau potable, ni tribunal fonctionnel. Deux mots suffisent et voilà déjà la République en marche. Seulement, après deux siècles de cortèges politiques, une petite insolence citoyenne devient permise : en avant vers où ? Victoire sur quoi ? Et après ? Car le malheur d’Haïti n’est peut-être pas d’avoir manqué de sauveurs, mais d’en avoir rencontré beaucoup trop. Présidents, sénateurs, députés, ministres, chefs de partis : ils ont occupé les fauteuils, traversé les salons officiels, disposé des budgets, prêté serment, puis sont revenus quelques années plus tard expliquer au pays qu’ils possèdent enfin la recette qu’ils avaient manifestement oubliée lorsqu’ils tenaient la cuisine. À ce degré, la politique cesse d’être une vocation : elle ressemble à une blanchisserie où les vieux bilans ressortent périodiquement sous des chemises neuves.
La République comme coffre tournant
Victoire en quoi ? Voilà peut-être la question que le slogan redoute le plus. Victoire sur celui qui détenait hier les clés du Trésor afin de les posséder demain ? Victoire d’un clan sur un autre dans cette interminable course autour d’un État devenu trophée ? Le pouvoir haïtien donne parfois l’impression d’un restaurant où personne ne veut faire la vaisselle mais où tout le monde se dispute la caisse. Pourtant, gouverner devrait laisser des traces autrement plus encombrantes qu’une affiche électorale : des routes, des ponts, de l’électricité, des universités, des hôpitaux, des institutions, une justice capable de regarder le puissant sans baisser les yeux. Où est cette grande route moderne reliant les départements, avec ses chaussées dignes des normes contemporaines ? Où est cette liaison terrestre qui désenclaverait durablement Jérémie et Port-de-Paix ? Où sont ces grandes villes qui ne doivent pas leur lumière nocturne à une mosaïque de lampadaires solaires, d’inverters et de génératrices privées ? Voilà des victoires. Le reste peut n’être qu’une permutation de propriétaires autour d’un même comptoir.
Le serment avait-il une date d’expiration ?
Puis vient cette affaire de Constitution, et le sourire devrait disparaître. Certains de ceux qui veulent repartir « en avant » ont déjà été présidents, sénateurs, députés ou candidats à de hautes fonctions. Ils connaissent donc — ou devraient connaître — la différence entre gouverner sous une Constitution et gouverner malgré elle. L’article 284-3 de la Constitution de 1987 ne compose pourtant pas une devinette : il interdit formellement toute consultation populaire visant à modifier la Constitution par référendum. Dès lors, comment d’anciens élus ayant juré de respecter cette loi fondamentale peuvent-ils envisager sans malaise de participer à un processus auquel serait accolée précisément une telle consultation ? Un serment républicain expire-t-il lorsque commence une campagne électorale ? On ne peut pas invoquer la Constitution pour recevoir une écharpe, un mandat ou une investiture, puis la ranger au grenier lorsqu’elle contrarie l’itinéraire vers le prochain fauteuil. La loi fondamentale n’est pas une nappe : on ne tire pas sur un coin parce qu’un invité supplémentaire vient de s’asseoir à table.
Et voici encore l’avion de l’OEA…
Le décor, lui aussi, a quelque chose de terriblement familier. Les responsables haïtiens parlent d’élections, les prétendants s’organisent, les slogans fleurissent — puis les regards remontent vers le ciel international. L’OEA arrive. On consulte. On écoute. On attend. Comme en 2011 ? Faudra-t-il encore qu’un émissaire étranger franchisse les portes d’un salon de Port-au-Prince pour que des Haïtiens découvrent ce qu’ils doivent décider entre Haïtiens ? Il existe des dépendances plus humiliantes que la dette : celles qui finissent par coloniser le jugement. Une nation peut briser les chaînes de ses poignets et conserver longtemps celles de son imagination. Et voilà peut-être notre drame le plus silencieux : nous célébrons Vertières, nous invoquons Dessalines, nous citons Capois-la-Mort, mais, lorsqu’arrive l’heure de décider, nous regardons parfois vers les chancelleries comme si notre boussole nationale avait été déposée à Washington. Capois criait « En avant ! » devant les canons. Il serait assez cruel de transformer aujourd’hui son héritage en mot de passe pour accéder au buffet.
Le véritable « en avant »
Il faudrait donc rendre au mot victoire sa gravité. Une victoire serait qu’un enfant haïtien puisse naître sans que son avenir dépende d’un visa. Une victoire serait qu’un paysan transporte sa récolte sur une route plutôt que sur une succession de cratères baptisée nationale. Une victoire serait que l’électricité cesse d’être un privilège, que la justice cesse de reconnaître la puissance du portefeuille, que les deniers publics cessent d’être regardés comme la récompense des vainqueurs. Une victoire serait surtout qu’un responsable politique puisse perdre une élection sans perdre sa raison d’exister — et gagner sans croire qu’il vient d’acquérir le pays. En avant ? Oui. Mais pas vers le même cercle. Haïti n’a plus besoin d’hommes courant autour du coffre en criant qu’ils avancent. Elle a besoin d’une société suffisamment adulte pour leur demander : où étiez-vous lorsque vous aviez déjà le pouvoir ? Qu’avez-vous construit ? Qu’avez-vous laissé ? Et pourquoi faudrait-il vous croire cette fois ? Le jour où le citoyen posera ces questions avant d’applaudir, quelque chose aura réellement commencé. Ce jour-là, peut-être, le peuple pourra reprendre le vieux cri sans honte : En avant. Non pas vers leur victoire. Vers la sienne.

