Le 10 août 2026, le ministère des Travaux publics, Transports et Communications publie un communiqué solennel. L’ingénieur Joseph Almathe Pierre Louis, ministre des TPTC au sein du gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé, se rend à Port-Salut pour s’inscrire sur les listes électorales. Il encourage la participation citoyenne, rappelle l’importance de la carte d’électeur et réaffirme l’engagement du MTPTC à accompagner le développement des infrastructures nationales tout en soutenant le calendrier électoral.
Le geste est civique. Le contexte, lui, est indécent.
Pendant que le ministre remplit son « devoir civique » dans le Sud, les principales artères du pays restent sous le contrôle effectif de gangs armés. La Route nationale 1 et la Route nationale 2 ne sont plus des biens publics : elles sont devenues des corridors de rançon, des zones de péage illégal et, dans certains tronçons, des territoires interdits. Le ministre chargé précisément des Transports détourne le regard. C’est là que se révèle l’hypocrisie.
Fanmi Lavalas, parti dont le ministre est le représentant au sein de l’exécutif, a longtemps cultivé un discours de rupture avec l’oligarchie et les pratiques du PHTK. Dans les faits, le « pragmatisme lavalassien » a consisté à tenir l’échelle. Participation aux arrangements de transition, présence au Conseil présidentiel de transition via Leslie Voltaire, occupation de portefeuilles stratégiques, y compris les Travaux publics : le parti a choisi de s’inscrire dans le dispositif plutôt que de le contester frontalement. Pendant ce temps, les gangs — certains nés ou consolidés sous des gouvernements précédents, d’autres transformés en acteurs autonomes — ont étendu leur emprise sur les infrastructures vitales. Le peuple paie le prix en sang, en isolation et en appauvrissement.
Sur la RN1, qui relie Port-au-Prince au Nord et au Nord-Ouest, les gangs imposent des checkpoints et des « taxes ». Des compagnies de transport, notamment Sans-Souci et celles opérant dans le Grand Nord, sont parmi les rares à pouvoir circuler de manière relativement régulière — en payant. Les chauffeurs et les passagers subissent des rançons par véhicule ou par tête. Les autres sont exclus ou risquent l’attaque. Ce n’est plus un service public ; c’est un marché captif géré par des groupes armés.
La RN2 : le verrou le plus cynique et le plus durable
C’est sur la Route nationale 2 que l’abandon atteint son paroxysme. Depuis juin 2021, avec la prise de Martissant, cet axe stratégique reliant Port-au-Prince au Grand Sud (Nippes, Sud, Grand’Anse, Sud-Est) est progressivement devenu impraticable. Les affrontements entre gangs, puis le contrôle territorial de la coalition Viv Ansanm et de ses satellites, ont transformé Martissant, Carrefour et Gressier en zone morte pour la circulation libre.
Aujourd’hui, la situation est radicale. Selon le maire de Gressier lui-même, depuis mai 2024, aucun véhicule ne peut circuler entre Gressier et le Grand Sud en raison des barricades et des murs érigés par les gangs. Des postes de péage illégaux se multiplient : jusqu’à neuf, voire davantage, sur le seul tronçon Carrefour–Port-au-Prince, où chaque arrêt peut coûter environ 1 000 gourdes. Les chauffeurs qui osent encore circuler répercutent ces rançons sur les usagers, faisant exploser les tarifs. Ceux qui tentent de contourner la route principale en
passant par des chemins secondaires ou des zones comme Colin risquent d’être tués, dépouillés et leurs corps incendiés, comme cela s’est produit début août 2026.
Le résultat est un enclavement massif. Le Grand Sud, qui regroupe plusieurs millions d’habitants, est coupé de la capitale. L’agriculture, le commerce et le tourisme sont asphyxiés. Pour se rendre dans le Sud, la population est contrainte de prendre la mer. Mais même cette alternative est gangrenée : les gangs ont étendu leurs « postes de péage » aux voies maritimes, imposant des rançons aux bateaux reliant Port-au-Prince à Léogâne, La Gonâve ou plus loin. Certains capitaines déclarent payer plusieurs groupes armés sur un même trajet. Le transport maritime, censé être une solution de survie, devient lui aussi un marché de l’extorsion.
Pire encore, le caractère « politique » de ce blocage n’est plus seulement une accusation de l’opposition. En avril 2026, le ministre de la Défense Mario Andresol, en visite à la base militaire d’Anacaona (entre Gressier et Léogâne), a déclaré publiquement que « le blocage de la route de Gressier est politique ». Des autorités locales sont également accusées de participer ou de profiter des systèmes de perception illégale. Pendant que le ministre des TPTC multiplie les communiqués sur l’inscription électorale et les « infrastructures nationales », la principale porte d’entrée du Grand Sud reste fermée par des murs, des barricades et des armes.
Le ministre des TPTC est, par attribution, responsable de la planification, de l’entretien, du contrôle et de la réglementation des routes, ports et transports. Pourtant, dans le communiqué du 10 août, pas un mot sur ces axes vitaux aux mains des gangs. Pas un mot sur l’impossibilité pour la majorité des transporteurs d’emprunter la RN1 sans rançon. Pas un mot sur le fait que la RN2 force des populations entières à la mer depuis plus de cinq ans, avec une aggravation nette depuis 2024. On parle d’inscription électorale et de développement des infrastructures. On se tait sur le fait que les infrastructures existantes sont déjà capturées.
Ce silence n’est pas de l’impuissance pure. C’est un choix politique. Participer au gouvernement Fils-Aimé, c’est accepter de gérer l’existant — y compris ses zones grises et ses complicités historiques entre politiques, oligarques et groupes armés — tout en multipliant les gestes symboliques de normalité démocratique. Le pragmatisme devient alors complicité par omission. On tient l’échelle pour ceux qui ont laissé prospérer le système, on occupe le ministère des Transports, et on laisse les gangs taxer, interdire et terroriser.
L’hypocrisie est double. D’un côté, le discours de responsabilité civique et d’engagement pour les élections. De l’autre, l’absence totale de parole claire et d’action visible sur le cœur du mandat : rendre les routes nationales au peuple haïtien. Tant que Sans-Souci et quelques autres pourront circuler sur la RN1 parce qu’ils paient, tant que le Sud restera forcé à la mer jusqu’à Gressier sous des barricades et des murs, le ministre des TPTC ne peut pas prétendre remplir pleinement sa mission. Il administre l’abandon.
Fanmi Lavalas a le droit de choisir la participation. Il n’a pas le droit de prétendre que cette participation est neutre ou purement technique pendant que les infrastructures stratégiques restent aux mains de ceux qui terrorisent la population. Le pragmatisme qui consiste à tenir l’échelle tout en détournant la tête n’est plus de la politique : c’est de la complicité active par le silence.
Le peuple, lui, n’a pas le luxe de s’inscrire tranquillement sur les listes pendant que la RN2 — artère vitale du pays — est devenue un territoire de rançon, de murs et de mort. Il attend des actes, pas des communiqués de civisme.

